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Les hôpitaux de Naples à bout de souffle

À Naples, des malades sont traités dans leur voiture, faute de place à l’urgence, symptôme d'une crise qui s'étend à toute l'Italie.

Des travailleurs de la santé près d'une voiture.

Des malades reçoivent des soins au volant de leur voiture à l’hôpital de Cotugno.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Les voitures sont garées à quelques dizaines de mètres de l’entrée des services d’urgence de l’hôpital de Cotugno, à Naples. À bord, des malades en détresse respiratoire. Mais ils n’iront pas plus loin. Ils seront soignés directement dans leur véhicule, faute de place à l’urgence.

Au sol ou directement dans l’habitacle de leur auto, le personnel soignant dispose les bonbonnes d’oxygène. Un service au volant forcé, explique d’un ton résigné Nicola Maturo, responsable des services d’urgence.

Nous sommes pleins, comme vous pouvez le voir, me montre-t-il. Il y a des voitures en ligne qui attendent que des places à l’intérieur de l’hôpital ou d’un autre hôpital à proximité soient libérées, afin que nous puissions les transférer et permettre aux autres d’entrer.

La discussion a lieu à l’extérieur du stationnement. Les journalistes sont tenus à bonne distance.

À travers les barreaux de la clôture de métal, on voit bien le va-et-vient du personnel soignant qui vient de temps en temps contrôler les niveaux d’oxygène.

L'entrée d'un stationnement d'hôpital

Devant l’hôpital Cotugno, des malades sont traités dans leur voiture, faute de place à l’urgence.

Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

Un vieil homme fait les cent pas depuis près de deux heures pendant que son frère, endormi dans la voiture, reçoit de l’oxygène. Il s’approche timidement, l’air hébété.

On attend, ils font de tout. Nous sommes tous inquiets. Qui n’a pas peur? On dépend d'eux, lâche-t-il. Ce qu'ils disent, nous faisons. Nous sommes entre les mains du Seigneur.

Si la scène qu’offre l’hôpital de Cotugno est déroutante, c’est une vidéo devenue virale qui a choqué l’Italie tout entière la semaine dernière.

On y voit un patient de 84 ans dans les toilettes du plus grand hôpital de Naples, affaissé au sol, mort.

Rosario La Monica est l’auteur de la vidéo. Il était aux urgences de l’hôpital Antonio Cardarelli de Naples, lui-même atteint de la COVID-19.

Vers deux heures, un homme âgé a tenté de sortir de son lit et d’aller aux toilettes. Je l’ai fait asseoir sur le lit pour attendre de l’aide, mais après une demi-heure, il n’en pouvait plus. Je l’ai aidé jusqu’à la salle de bain, m’explique-t-il. Après cinq minutes j’ouvre la porte pour voir, il était toujours assis dans la salle de bains. Mais après sept minutes je l’ouvre à nouveau et il était par terre, il était par terre avec sa tête près de la porte et ses pieds vers l’évier.

Les médecins n’étaient pas là, juste les gardes de sécurité qui disaient : "Attendez les médecins". Comme ils ne m’aidaient pas, j’ai pris le téléphone et j’ai fait la vidéo pour ma femme à l’extérieur.

Rosario La Monica
Rosario dans le cadre d'une porte.

Rosario La Monica a été témoin de la mort d'un patient à l'hôpital laissé à lui-même.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La publication des images que le jeune homme de 28 ans a filmées a déclenché une enquête du procureur national, qui doit déterminer si l’hôpital Cardarelli a fait preuve de négligence. L’administration du centre hospitalier n’a pas voulu commenter avant la conclusion de l’enquête.

Depuis les événements, il est quasi impossible de voir ce qui se passe dans les hôpitaux.

L’autorité régionale de la santé refuse les demandes d’accès et le personnel médical a été avisé par écrit qu’il n’était en aucun cas autorisé à parler de la pandémie et de la situation dans les hôpitaux.

Ce sont les syndicats qui sonnent l’alarme sur les débordements au nom de leurs membres. Ils reçoivent des vidéos anonymes où l’on voit des salles de soins débordées de patients, des corridors où le matériel et les déchets s’accumulent, parfois même tout près des patients.

Peirino Di Silverio est le responsable régional jeunesse d’ANAAO, le plus important syndicat de médecins en Italie. Il ironise sur le fait que le gouverneur confond le masque et le bâillon.

Cela nous donne un grand sentiment d’impuissance et de tristesse, se désole-t-il, car cela nous fait comprendre que, malheureusement, le rêve que nous avions d’aider les gens se heurte souvent aux murs de la politique.

Le maire de Naples, Luigi de Magistris, accuse quant à lui le gouverneur de la région de vouloir cacher la gravité de la crise sanitaire et de camoufler des failles du système hospitalier.

Si vous regardez les bulletins officiels, chaque jour, on donne l’impression qu’il y a un grand nombre de lits d’hôpitaux, qu’il y a de la place en soins intensifs. On croit que seulement un tiers des lits sont occupés, mais ce n’est pas le cas, dénonce-t-il.

Ils jouent sur les données, car ils mettent des chiffres qui ne correspondent pas à la réalité. Autrement dit, poursuit-il, ils parlent de numéro pour un lit qui peut être activé qui n’est pas un lit réel, parce qu’il n’y a peut-être pas encore de ventilateur connecté ou parce qu’il n’y a pas d’anesthésiste, d’infirmière ou de réanimateur.

On peut avoir un lit, mais si on n’a pas de médecin, c’est comme de ne pas en avoir.

Le maire de Naples, Luigi de Magistris
Le maire assis à son bureau.

Le maire Luigi de Magistris dénonce les failles du système de santé italien.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Naples n’est pas la seule à souffrir de l’explosion des cas de coronavirus. La situation est critique sur la quasi-totalité du territoire italien. L’ANAAO affirme que 2000 médecins devraient être embauchés et formés en urgence pour répondre aux besoins du pays.

De retour chez lui en isolement dans un quartier populaire de la périphérie napolitaine, Rosario La Monica, l’homme qui a filmé la vidéo, se remet tranquillement du virus, mais pas de la colère qu’il ressent depuis.

J’ai fait la vidéo pour me sauver, pour nous sauver tous, insiste-t-il. Beaucoup de gens ont peur maintenant. Si dix des leurs meurent, qu’est-ce qu’ils font? Ils ne le disent même pas. Les membres de la famille ont peur. Ils se disent que leur proche est mort, alors que faire? Aller contre l’État, contre les médecins, contre les gouverneurs? Ils ne veulent pas avoir d’ennuis et ne veulent pas du stigmate.

Moi je dis seulement de se rebeller gentiment, de faire une révolte, de dire : "Aidez-nous, nous pouvons être sauvés!"

Rosario La Monica

Une majorité d’Italiens estiment que les mesures sanitaires adoptées ne suffisent pas.

Des bâtiments et une montagne.

Ce paysage de la ville de Naples et du mont Vésuve cache une crise sanitaire dont la région ne se relèvera pas si un confinement généralisé est déclaré, soutient le président Conte.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La Campanie, la région de Naples, a été déclarée zone rouge dimanche dernier, comme les trois quarts de l’Italie. Le travail se poursuit, mais les commerces non essentiels sont fermés.

Malgré les pressions des médecins et du ministre de la Santé lui-même, le président Giuseppe Conte résiste toujours à l’idée d’un confinement national généralisé. Il reste convaincu que l’économie ne s’en relèverait pas. Que le médicament serait bien pire que la maladie.

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