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Contrôler la pandémie avec le modèle du fromage suisse

La menace que fait peser sur nous la COVID-19 ne prendra probablement fin qu'avec un vaccin, mais des experts en santé publique croient qu'entre-temps le modèle ludique – mais tout à fait sérieux – du fromage suisse est un bon guide si on veut en finir avec les confinements en boucle.

Plusieurs tranches de fromage suisse.

Le modèle du fromage suisse pour vaincre la pandémie a été créé par le Dr Ian Mackay, un virologiste de l'Université Queensland, en Australie.

Photo : Ian MacKay / Université Queensland

Fatima Tokhmafshan, généticienne et bioéthicienne à l’Université McGill et membre de l’initiative COVID-19 Ressources Canada, explique en quoi consiste ce modèle et comment il s'applique à cette pandémie.

Qu’est-ce que le modèle du fromage suisse?

C'est un modèle de communication créé il y a 20 ans par un professeur de l’Université de Manchester, James Reason. Il a été utilisé dans toutes sortes de domaines depuis et adapté récemment par le Dr Ian Mackay de l'Université Queensland, en Australie, pour affronter cette pandémie.

Il s'agit de bien expliquer aux gens pourquoi un seul type d’intervention ne sera jamais suffisant pour freiner la propagation, car chacune a ses défauts, que ce soit avec le port du masque ou encore dans l'application de différentes mesures de confinement.

C'est la nature humaine : il y aura toujours des trous dans n’importe quel type d’intervention, qu'elle soit de nature économique ou sanitaire.

C’est pourquoi toutes les tranches du fromage – toutes les interventions – sont importantes. En superposant toutes les tranches – en combinant une série d'interventions – le fromage est plus étanche.

Plus il y a de couches, plus il y a de protection, moins il y a de choses qui passent à travers les mailles du filet.

Une image montrant qu'ils faut plusieurs types d'intervention pour se défendre contre la COVID-19Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cette version est une adaptation du modèle créé par le professeur James T. Reason en 1990.

Photo : Ian MacKay / Université Queensland

Pourquoi le modèle indique-t-il que la pandémie est une responsabilité autant collective qu'individuelle?

Le modèle montre qu’il faut autant de tranches de fromage individuelles que de tranches collectives pour faire un fromage complet.

Prenons par exemple quelqu’un qui apprend qu’il est coeliaque. Il faut non seulement expliquer à cette personne ce qu’elle doit faire pour ne pas être malade, mais aussi expliquer à tous les membres de sa famille qu’ils ont chacun une part de responsabilité pour aider cette personne. Il faut bien leur expliquer pourquoi ils font des sacrifices – dans ce cas, éliminer le gluten – pour le bien-être de ce membre de leur famille.

Et dans la majorité des cas, les gens vont comprendre que c’est un effort collectif. C’est la même chose avec la pandémie. 

Mais en ce moment, on joue au téléphone brisé. Les citoyens disent que c’est la responsabilité du gouvernement et le gouvernement dit que les citoyens doivent être responsables. 

C'est pourquoi le gouvernement doit avoir un rôle dans toutes les tranches du fromage, même pour les interventions individuelles. Le gouvernement doit intervenir, contraindre et encourager les gens à suivre les mesures individuelles, comme la distanciation physique et le port du masque.

Vous croyez qu’il serait possible de réduire à presque zéro les cas de COVID-19 au Canada si on appliquait à la lettre ce modèle de façon stricte pendant quelque temps?

Oui, le concept de #Covidzero est actuellement discuté par plusieurs chercheurs canadiens sur les réseaux sociaux. L’idée serait de faire un dernier grand effort collectif – un dernier grand confinement – avant l’arrivée du vaccin, pour réduire les cas et les décès à presque zéro.

Et c’est possible. L’Australie est arrivée à #Covidzero. Les Maritimes ont réussi à avoir très peu de cas. C’est possible; mais il faut une volonté politique.

Le problème, en ce moment au Canada, c’est qu’il nous manque plusieurs tranches et qu’il y a trop de trous dans notre fromage. Par exemple, notre tranche de fromage de dépistage est pleine de trous et trop mince. Sans cette tranche, on ne peut pas réduire le nombre de cas.

Pour arriver à #Covidzero, il faut avoir toutes les tranches de fromage en place et ne pas continuer à enlever certaines mesures, puis les rajouter en boucle.

Qu'arrive-t-il si on ajoute ou si on retire des tranches de fromage?

Il y a une chose qui est extrêmement importante avec ce modèle. À chaque fois qu’on enlève ou qu’on ajoute une tranche de fromage – que l'on fait une intervention – il faut bien l’expliquer aux gens et le faire avec des faits scientifiques. Pourquoi dit-on un jour que les rassemblements sont permis et après non? Pourquoi est-ce que les mesures ne sont pas pareilles d’un endroit à l’autre? Pourquoi on parle de 2, puis 5, puis 10 personnes?

Il faut être transparent et offrir des données probantes et épidémiologiques pour que les gens puissent comprendre ces décisions. Il faut être honnête quand on ne sait pas quelque chose. Il faut expliquer la science derrière les décisions.

Tout ça doit aussi être fait avec empathie. Il faut expliquer pourquoi les gens doivent faire ces sacrifices.

Les gouvernements au Canada font-ils un bon travail de communication pendant cette pandémie?

Non, ils n'ont pas fait un bon travail de communication. La raison en est que ce sont les politiciens et non les scientifiques qui communiquent avec le public.

Pourtant, lors de l’épidémie du SRAS en 2003, c’étaient les scientifiques, les experts, les gens sur le terrain, qui communiquaient l’information, qui parlaient aux journalistes. Il n’y avait aucun motif politique derrière ces communications. Ces experts voulaient simplement sauver des vies.

Cette fois-ci avec la COVID-19, c’est complètement différent. Ce sont les politiciens qui contrôlent le message. Et c’est tout le contraire de ce qui se passe en Nouvelle-Zélande ou en Corée du Sud, par exemple, où ils ont réalisé très tôt qu’il fallait laisser les scientifiques transmettre les messages de santé publique, pas les politiciens.

Les politiciens au Canada n’ont pas bien expliqué pourquoi on ajoutait ou on retirait des tranches de fromages – des interventions. En faisant ça, ils ont non seulement créé des flous, mais se sont gardé une certaine marge de manoeuvre pour prendre des décisions sans les données scientifiques.

Après huit mois de mauvaise communication au Canada, je ne sais pas si on peut se réchapper et changer notre façon de faire…

Fatima Tokhmafshan collabore avec COVID-19 Resources Canada pour mieux communiquer la science et dissiper certains mythes entourant la pandémie de COVID-19.

Quel est le rôle de la souris de la désinformation dans ce graphique? Est-ce que la mauvaise communication a contribué à la propagation de fausses informations?

Oui, sans équivoque, ça a contribué à la désinformation. Les gens voient que les gouvernements changent d’idée sur les masques, sur la ventilation. Mais on a très mal expliqué pourquoi il est normal pour un scientifique de changer d’idée en cours de route.

La science, c’est beaucoup d’essais et d’erreurs. On part avec une hypothèse et il faut la tester. On n’a pas toujours raison. C'est pourquoi on ne doit pas avoir peur de dire qu’on ne sait pas quelque chose, que la science a changé.

Je vais être honnête. Au début de la pandémie, j’étais contre le port du masque, parce que j’avais peur qu’il en manque pour les travailleurs de la santé. Mais en lisant davantage, en parlant à mes collègues, j’ai changé d’idée. J’ai d’ailleurs rectifié ce que j’avais écrit sur Twitter et les gens n’étaient pas fâchés contre moi; ils étaient plutôt heureux de voir que j’étais honnête et que j’avais fait mes recherches.

Je ne pense pas qu’il n’y a pas eu ce désir des gouvernements d’être aussi transparents.

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