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Le G20, Riyad et le silence du Canada

L’Arabie saoudite préside pour la première fois le sommet qui rassemble les principales puissances du monde. Ottawa est dans une position particulièrement délicate.

Il marche et un garde armé est derrière lui.

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane

Photo : Getty Images / Etienne Oliveau

C’est une scène qui aurait eu tout le potentiel d’être embarrassante pour Justin Trudeau. Mais elle n’aura pas lieu en raison de la pandémie.

L’événement devait offrir au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane la possibilité de partager des poignées de main et de larges sourires avec des présidents et des premiers ministres, dont Justin Trudeau.

L’Arabie saoudite préside le G20 cette année. Or le sommet, qui devait avoir lieu à Riyad, s’est transformé en rendez-vous virtuel. Les leaders se verront sur des écrans pendant ces travaux qui doivent s’échelonner sur deux jours.

Virtuelle ou pas, la rencontre du groupe des grandes puissances a lieu deux ans après l’assassinat brutal du journaliste dissident saoudien Jamal Khashoggi et sept mois après la reprise des exportations d’armes canadiennes vers l’Arabie saoudite.

Les leaders sont tous prêts à participer à ce sommet. C’est très dommage, déplore Agnès Callamard, experte française des droits de la personne et rapporteure spéciale des Nations unies.

Le silence de la communauté internationale n’a fait qu’entretenir ce sentiment d’impunité en Arabie saoudite. Et Agnès Callamard inclut le silence du Canada.

Agnès Callamard, lors d'une conférence à Genève

Agnès Callamard est rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires.

Photo : Getty Images / FABRICE COFFRINI

C’est elle qui, dans un rapport accablant, avait conclu que le meurtre et le démembrement de Jamal Khashoggi étaient un crime d’État avec de multiples violations du droit international. La rapporteure spéciale du Conseil des droits de l’homme a demandé que le prince héritier et homme fort du royaume fasse l’objet d’une enquête pénale internationale.

Voilà donc pourquoi, dans la foulée de son enquête, Agnès Callamard a appelé les dirigeants mondiaux à déplacer ou à boycotter le sommet du G20. Elle a aussi fortement incité le Canada à donner l’exemple.

Je suis inquiète. De s’imaginer que Riyad ne va pas chercher à instrumentaliser le fait qu’il organise le G20, c’est être naïf et nous prendre pour des naïfs. Donc, afin de ne pas se faire instrumentaliser, il est plus qu’important de dire non.

Agnès Callamard, rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires
Un artiste peint une murale.

Un artiste saoudien peint une murale qui représente le prince Mohammed ben Salmane et son père, le roi Salmane ben Abdelaziz.

Photo : AFP / FAYEZ NURELDINE

Ces jours-ci, il est intéressant et particulièrement inhabituel de constater le peu d’informations véhiculées par Ottawa en vue de ce sommet, notamment au sujet du rôle que compte jouer le gouvernement Trudeau. Qui prendra la parole? Pour dire quoi? On ne sait absolument rien.

Bien que le Canada ait imposé une interdiction temporaire sur l’émission de nouvelles licences d'exportation militaire après l'assassinat de Jamal Khashoggi, ce moratoire a été levé en avril dernier. L’annonce controversée de la reprise des exportations a été faite la veille du long congé de Pâques, en pleine crise sanitaire et économique.

Malheureusement, depuis l'assassinat de Jamal Khashoggi, les violations des droits de la personne en Arabie saoudite n'ont fait qu'empirer. C’est la triste réalité, souligne Stephen McInerney, le directeur général de Projet pour la démocratie au Moyen-Orient, une ONG située à Washington.

Il craint que le gouvernement canadien emprunte le sentier qui enverrait le signal que les profits et les ventes passent avant les valeurs des droits de la personne. Stephen McInerney est lui aussi convaincu que l’Arabie saoudite se sert du G20 pour détourner l’attention de son bilan.

La meilleure chose à faire ici serait un boycottage, c'est-à-dire ne pas participer en raison de ces préoccupations. La deuxième option serait que le Canada s’exprime et joue un rôle de premier plan, mais je suis loin d’être certain que ce sera le cas.

Stephen McInerney, Projet pour la démocratie au Moyen-Orient
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans une limousine

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans une limousine

Photo : AFP / RYAD KRAMDI

Les raisons qui permettraient à Ottawa de durcir le ton face à Riyad ne manquent pas. Elles ne se limitent pas à l’emprisonnement du blogueur Raif Badawi. Même sur le territoire canadien, les événements s’additionnent.

Il existe de plus en plus de preuves que les autorités saoudiennes ciblent les proches d'éminents exilés saoudiens au Canada, y compris des résidents permanents.

S’ajoute à cela le cas de Saad Al-Jabri. Cet ancien homme fort des services de renseignement saoudiens a intenté une poursuite devant la justice américaine. Il allègue que le prince héritier Mohammed ben Salmane a envoyé un commando pour l'assassiner ici au Canada, où il est en exil depuis 2017.

Un homme portant l'habit traditionnel saoudien et des lunettes en face d'une bibliothèque.

Saad Al-Jabri lors d’une rencontre entre une délégation de l’Arabie saoudite avec l’ancien président américain Barack Obama, à Washington, le 13 mai 2015.

Photo : Getty Images / Olivier Douliery

Le fait que ces abus se déroulent sur le sol canadien oblige le premier ministre Trudeau à se faire entendre. Cela devrait le mettre en colère. Il doit faire comprendre que ce genre de comportement est inacceptable, indique Farida Deif, la directrice canadienne de l’organisation Human Rights Watch.

Il est clair que l'Arabie saoudite utilise ces ventes d'armes très lucratives comme un moyen de faire taire les gouvernements et de les empêcher de parler de leurs violations des droits de l'homme, selon elle.

En septembre, un rapport d’experts de l’ONU a établi pour la première fois le Canada comme étant l’un des pays qui contribuent à perpétuer le conflit au Yémen en raison de ses transferts d’armes vers l’Arabie saoudite.

Des combattants du Conseil de transition du Sud, dans la province d'Abyan au Yémen

Des combattants du Conseil de transition du Sud, dans la province d'Abyan au Yémen

Photo : AFP / NABIL HASAN

Les poignées de main du G20 n’auront pas lieu. Mais ce sommet virtuel présidé par le Royaume saoudien n’empêchera pas d’exposer la grande contradiction canadienne.

Justin Trudeau insiste sur l’importance d’une reprise économique féministe et inclusive. Il s’est engagé à lutter contre la discrimination systémique. Pendant ce temps, des militantes restent emprisonnées et torturées en Arabie saoudite.

Face à Riyad et son régime, le silence d’Ottawa se transforme en un profond malaise.

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