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Peut-on corriger les erreurs commises au nom de la conservation?

Des marais aménagés pour la sauvagine dans la plaine inondable du lac Saint-Pierre sont devenus une importante source de pollution.

Une nuée d'oiseaux.

Des oiseaux migrateurs de passage à Baie-du-Febvre.

Photo : Radio-Canada

Les envolées de Grandes Oies des neiges à Baie-du-Febvre seront peut-être moins fréquentes dans le futur.

Un projet vise à démanteler des digues construites dans la plaine inondable du lac Saint-Pierre à la fin des années 80.

Ces digues forment chaque printemps des marais temporaires de 225 hectares qui favorisent les Grandes oies des neiges et la sauvagine en migration.

Un canal recueille l'eau le long d'une terre.

Des marais temporaires sont créés chaque année sur des terres bordant la Baie-du-Febvre.

Photo : Radio-Canada

Ces aménagements sont l’œuvre de l’organisme régional SARCEL et de Canards Illimités, un des plus importants groupes de conservation des milieux humides en Amérique du Nord.

Or, aujourd’hui, le directeur de Canards Illimités est catégorique : ces digues étaient une erreur monumentale.

Ce n’est pas ce qu'il fallait faire à l'époque et les connaissances d’aujourd’hui nous démontrent qu'il faut faire marche arrière.

Bernard Filion, directeur du Québec, Canards Illimités
Bernard Filion sur les rives du lac Saint-Pierre.

Bernard Filion, Canards Illimités Canada

Photo : Radio-Canada

Un fantasme de la conservation

L’originalité de ces marais tient au fait qu’ils servent à la faune au printemps et à l’agriculture en été.

Le principe est simple. Une digue retient l’eau de la fonte des neiges. Les terres ennoyées créent temporairement une aire de repos et d’alimentation pour la sauvagine. Une fois les oiseaux partis, en mai, d’immenses pompes assèchent les terres pour faire place au maïs et au soya.

De l'eau recouvre une partie d'un champ.

Des terres partiellement inondées au printemps par la fonte des neiges.

Photo : Canards Illimités Canada

Les agriculteurs qui prêtent leurs terres profitent en échange d’une digue qui les protège des humeurs et des crues tardives du fleuve Saint-Laurent.

À l’époque, ce projet fait l’unanimité. Il obtient l’aval des groupes de conservation et même celui du Conseil des ministres.

C'était le symbole parfait du mariage faune-agriculture. C'est comme ça que ça a été présenté et ça a duré longtemps, cette idée que la faune et l’agriculture peuvent cohabiter dans la plaine inondable du lac Saint-Pierre.

Bernard Filion

Une pollution qui asphyxie le lac Saint-Pierre

Or, après 30 ans d’opération, ces marais sont loin d’être un modèle.

Chaque printemps, on pompe en quelques jours seulement toute l’eau accumulée vers le lac Saint-Pierre. Ces eaux renferment des concentrations importantes de sédiments, mais aussi de phosphore et d’azote. Ces contaminants proviennent des terres ennoyées, mais également des terres environnantes.

Ce panache, c’est ce qui sort de nos installations quand on assèche les terres chaque printemps.

Bernard Filion
Vue du ciel, une terre et un cours d'eau.

Un immense panache d’eau turbide et grisâtre s’étire le long de la berge.

Photo : Canards Illimités Canada

Le biologiste Philippe Brodeur, du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs affirme que les impacts de ce drainage de polluants sont nombreux.

L’eau turbide entraîne notamment des retards de croissance pour les alevins de perchaude, une espèce en grande difficulté au lac Saint-Pierre. La perchaude utilise les herbiers de la plaine inondable pour y pondre ses œufs.

Ces sédiments nuisent aussi à la croissance de ces herbiers aquatiques, selon les études recensées par Philippe Brodeur.

Les herbiers, c’est l’équivalent d’une forêt sous-marine. C’est dans ces habitats-là que se développe toute la nourriture des poissons, dont celle de la perchaude.

Philippe Brodeur
Philippe Brodeur dans une plaine inondée.

Philippe Brodeur, ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

Photo : Radio-Canada

Et ce n’est pas tout. Quand Canards Illimités a érigé ses digues il y a 30 ans, l’organisme a coupé d’un coup l’accès à 225 hectares de plaine inondable pour quarante espèces de poissons. Tous ces poissons utilisaient cet habitat pour se nourrir ou se reproduire.

Il faut permettre le va-et-vient des inondations et exondations. C'est la base de la productivité de l’écosystème du lac Saint-Pierre.

Philippe Brodeur du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs

Bernard Filion refuse de fermer les yeux sur ces erreurs du passé. Appuyé par la Fondation de la faune du Québec et le groupe SARCEL, il projette de démanteler les 5 kilomètres de digues qui composent ces marais afin de redonner au fleuve Saint-Laurent sa plaine inondable. Un projet de 2 millions de dollars.

Des pertes pour les agriculteurs

Mais revenir en arrière, même pour des raisons environnementales, ne fait pas l’unanimité.

Six agriculteurs cultivent les terres ceinturées par ces digues. Tous perdront la protection qu’elles offrent contre les crues du Fleuve.

Canal d'irrigation.

Des concentrations de sédiments mais aussi de phosphore et d’azote se retrouvent dans le lac Saint-Pierre au printemps.

Photo : Radio-Canada

Christian Lemire est producteur laitier. Il est l’un des agriculteurs touchés par ces travaux. Sans digue, il affirme qu’une de ses terres restera inondée plus longtemps au printemps.

Il va falloir que je trouve une alternative au maïs et au soya. Je vais regarder pour faire pousser du foin, mais s’il y a une crue, je vais perdre du rendement, c’est assuré.

Christian Lemire
Christian Lemire dans un champ.

Christian Lemire, producteur laitier, Baie-du-Febvre.

Photo : Radio-Canada

Pour d’autres, ces terres pourraient bien ne plus être rentables. Quatre producteurs dépendent uniquement des grandes cultures comme le maïs et le soya pour assurer leurs revenus.

Un écosystème ultra fragile

Peut-on corriger ces erreurs du passé?

Le retrait des digues qui devait débuter cet automne est maintenant retardé. Les agriculteurs touchés par ce démantèlement ont déposé une action en justice afin de faire stopper les travaux.

Des oies blanches et des outardes  sur l'eau.

Des oies blanches et des outardes en migration.

Photo : Radio-Canada

Bernard Filion refuse de blâmer ces agriculteurs. Il remet plutôt en question la décision prise à l’époque d’autoriser l’aménagement de digues en pleine zone inondable. Une erreur commise par tous les acteurs de la conservation, ministères de l’Agriculture et de l’Environnement inclus.

L’expérience de Baie-du-Febvre rappelle qu’empiéter sur un milieu fragile comme une plaine inondable n’est pas sans conséquence, qu’on le fasse pour nourrir ou simplement pour protéger la faune.

Le reportage de Gilbert Bégin et de Stéphan Gravel sera diffusé à La semaine verte, samedi à 17 h et dimanche à 12 h 30 à ICI Télé. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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