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Des dizaines de milliers d'opérations n'ont pas été faites à cause de la pandémie

Un chirurgien prend un instrument dans sa main.

À partir du mois de mai, les activités en chirurgie ont repris à travers le pays, à la suite du relâchement des mesures sanitaires liées à la pandémie.

Photo : iStock

Valérie Ouellet

Le nombre d'opérations pratiquées entre mars et juin 2020 a fortement baissé par rapport à la même période en 2019 à cause de la pandémie, selon les données compilées par l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) rendues publiques jeudi matin.

Selon l’ICIS, quelque 718 000 opérations chirurgicales ont eu lieu en 2019 durant cette période, contre 382 000 en 2020. Et encore, le portrait n'est pas complet puisque Québec n'a pas encore dévoilé ses propres données sur le sujet, tant pour 2019 que pour 2020.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec estime toutefois qu'au moins 90 000 opérations ont été reportées au printemps dernier.

Cette tendance à la baisse s’observe partout au pays, même si toutes les provinces n'ont pas été touchées de la même façon par la COVID-19.

C'est à Terre-Neuve-Labrador (-60 %) et dans les Territoires du Nord-Ouest (-74 %) que le nombre d'opérations a diminué le plus de mars à juin, comparé à 2019. Viennent ensuite la Nouvelle-Écosse (-58 %), la Saskatchewan (-50 %) et la Colombie-Britannique (-40 %).

Selon une étude du British Surgery Journal (Nouvelle fenêtre), au moins 28 millions d'opérations auraient été reportées ou annulées à travers le monde au printemps, en raison de la pandémie.

C’est en avril, alors que les hôpitaux canadiens se préparaient au pire, qu’il y a eu le moins d'opérations pratiquées, une baisse de plus de 70 %.

On a notamment pu observer une diminution de 84 % des opérations d’un jour, de 69 % des interventions chirurgicales planifiées, de 29 % des opérations pour le cancer et de 38 % de celles concernant des problèmes cardiaques.

Selon Tracy Johnson, analyste du système de santé et Questions émergentes de l’ICIS, ces baisses considérables et rapides montrent à quel point les provinces et les hôpitaux ont dû réagir rapidement à l’émergence de la COVID-19 pour s’assurer que le système de santé soit à même d'accueillir les personnes infectées.

Au début de la pandémie, on voyait ce qui se passait à New York et en Italie. [...] Nous avons pris très au sérieux cette menace et nous avons réduit les services, dit le Dr. Harindra Wijeysundera, porte-parole de la Société canadienne de cardiologie et cardiologue au Centre Sunnybrook Health Sciences à Toronto.

Rappelons que de nombreux travailleurs d’hôpitaux ont été dépêchés dans les résidences pour aînés et de soins de longue durée pour prêter main-forte, ce qui a entraîné une annulation forcée des opérations non urgentes.

La pandémie a par ailleurs exercé une pression mondiale sur les stocks de sédatifs les plus couramment utilisés aux soins intensifs et au bloc opératoire, ce qui explique aussi le report de plusieurs interventions chirurgicales non urgentes, ajoute la Dre Caroline Quach, microbiologiste infectiologue au CHU Sainte-Justine.

Juste avant de commencer à annuler certaines chirurgies au début du mois de mars, l’ICIS a toutefois remarqué que les hôpitaux ont pratiqué autant d’opérations qu'ils le pouvaient.

Ils savaient que les blocs opératoires seraient fermés et ils ont essayé d’être proactifs et d’opérer les patients les plus urgents, explique Tracy Johnson.

Le nombre d'opérations pratiquées a de nouveau recommencé à augmenter dès la fin mai, ce qui coïncide avec le relâchement des mesures provinciales de confinement.

Après la première vague, le Dr Wijeysundera raconte que ses patients en cardiologie ont de nouveau accepté de venir à l’hôpital lorsqu’ils ont compris que les autorités avaient mis en place des mesures très strictes pour éviter la propagation du virus.

Quelles chirurgies ont été davantage annulées ou reportées?

Les annulations d'interventions planifiées ont varié selon le niveau d’urgence, indique l'ICIS.

Ainsi, à travers le pays, les opérations non essentielles ont diminué de plus de 80 %.

Par exemple, en avril et mai, les hôpitaux ont effectué 13 500 remplacements du genou et de la hanche de moins qu'en 2019 (-21 %). Aussi, ce sont 62 000 Canadiens de moins qu'en 2019 qui ont été opérés pour des cataractes entre mars et juin (-66%).

Il y a eu par ailleurs 80 % moins de vasectomies et 74 % moins de rhinoplasties effectuées.

Si l’ICIS n’est pas surpris de voir que de nombreuses opérations moins urgentes ont été annulées, l’organisme s’inquiète par contre d'une baisse de 20 % du nombre d'interventions vitales ou urgentes, comme les pontages aortocoronariens ou encore les opérations liées aux cancers.

L’organisme s'explique mal pourquoi ce type d'opération chirurgicale non planifiée, et pourtant considérée comme urgente et prioritaire, a diminué autant au printemps 2020.

C'est dramatique et c'est très triste. C'est vraiment une situation très, très, très anxiogène aussi pour les personnes qui sont en attente et ce n’est pas acceptable dans un pays développé.

Roxane Borgès Da Silva, Université de Montréal

Cette professeure de l'École de santé publique de l'Université de Montréal estime que les dommages collatéraux du report de centaines de milliers d'opérations ne se feront pas sentir encore avant plusieurs mois.

Ce qui est sûr, déplore-t-elle, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui n'ont peut-être pas eu la chance d'accéder à un médecin pour détecter un cancer. Et ces gens-là risquent de se retrouver avec des problèmes de santé.

Selon la Société canadienne du cancer, ces statistiques montrent à quel point la pandémie a un impact sur les personnes atteintes de cancer.

Il est profondément préoccupant pour nous de voir que des personnes atteintes de cancer et qui ont besoin d'une intervention chirurgicale ont vu leur traitement reporté ou retardé en raison de la pandémie. Nous savons que plus le cancer est traité tôt, mieux c'est, indique la société dans un communiqué.

Un impact sur les hospitalisations et les soins intensifs

Selon l’ICIS, cette réduction marquée dans le nombre de chirurgies au pays expliquerait en partie pourquoi les admissions à l’hôpital ont diminué de 36 % et que les admissions aux soins intensifs ont baissé de plus de 20 % à travers le pays au printemps 2020.

Parmi les personnes aux soins intensifs, il y a les personnes qui ont subi des chirurgies cardiaques ou pulmonaires, par exemple. Si on fait moins de ce type de chirurgie, il y a donc moins de patients admis aux soins intensifs , explique Mme Da Silva.

En revanche, puisque les salles d’urgence étaient beaucoup moins achalandées, les personnes qui s’y sont présentées ont été vues par un médecin et admises beaucoup plus rapidement qu’avant la pandémie.

Arrivera-t-on à rattraper le temps perdu?

En ralentissant la cadence des opérations, le Canada a évité la catastrophe, mais cette décision a un coût sur la santé de certains Canadiens, estime le Dr Wijeysundera.

Ces données montrent qu’au début de la pandémie, moins de gens allaient à l'hôpital et étaient prêts à tolérer leur douleur plus longtemps avant d'y aller.

Lorsque nous avons recommencé à augmenter de nouveau nos services après la première vague, nous avons remarqué que nos patients étaient plus malades qu'ils ne l'étaient à l'habitude, dit le Dr Wijeysundera.

Heureusement, dit le Dr Wijeysundera, cette situation a rapidement changé une fois que la population a compris qu’il n’est pas interdit d’aller à l’hôpital en temps de pandémie.

Combien de Canadiens sont morts parce qu’ils n’ont pas été opérés ou soignés en raison de la pandémie? Il est encore trop tôt pour le savoir, dit le Dr Wijeysundera, tout en ajoutant que les médecins ont tout fait pour réduire les conséquences de ces annulations.

Mme Da Silva s’inquiète maintenant pour l’avenir; elle se demande comment les hôpitaux réussiront à rattraper toutes les interventions annulées ou reportées pendant la pandémie. Et si les retards persistent, elle craint qu’il y ait des personnes qui décèdent en attendant leur tour, dit-elle.

Les données de l’ICIS montrent d’ailleurs une augmentation de 6 % des visites à l'urgence qui se sont soldés par un décès en 2020 par rapport à 2019.

Je ne vois pas de solution à part faire travailler les médecins, les infirmières, les chirurgiens sept jours sur sept. Mais tout ce monde-là est déjà au bout du rouleau; ils sont très fatigués.

Roxane Borgès Da Silva, Université de Montréal

C’est le cas notamment en Colombie-Britannique qui, au printemps, a trouvé un maximum de plages horaires disponibles dans les salles d’opération pour s’assurer que la majorité des opérations chirurgicales puissent continuer.

Ils ont trouvé du temps le soir, le week-end, dit Tracy Johnson. Le défi est que cette stratégie coûte non seulement cher, mais les travailleurs sont aussi épuisés. Si on continue à ce rythme lors de la deuxième vague, est-ce qu’il sera possible d’avoir autant de chirurgies et de gérer l'afflux de cas?

Pour le Dr Wijeysundera, ses listes d’attente pour les chirurgies cardiaques ont en fait diminué depuis ce printemps, malgré le délestage. Deux raisons expliqueraient ce phénomène, dit-il : certains patients attendent toujours un diagnostic et certains chirurgiens ont choisi de repousser certaines opérations non urgentes tout en surveillant l’état du patient.

Il précise que les hôpitaux ont beaucoup appris des leçons de la première vague et sont désormais mieux préparés.

Nous sommes très vigilants et nous savons qu’à un moment, il sera nécessaire de ralentir le nombre de chirurgies. Tout le monde se demande quel est le meilleur moment pour le faire, parce qu’on ne veut pas agir trop rapidement, mais on ne veut pas intervenir trop tard.

Votre opération a été annulée ou repoussée depuis le début de la pandémie? Nous voulons vous parler. Contactez-nous par courriel : valerie.ouellet@radio-canada.ca (Nouvelle fenêtre)  

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