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Les urgences canadiennes à moitié vides durant la première vague

L’achalandage aux urgences a baissé de façon marquée entre mars et juin, signe que bien des gens n’ont peut-être pas osé s’y présenter, mais aussi que le confinement aurait réduit la propagation des infections et le nombre d'accidents.

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Photo générique CHU de Québec hôpital de enfant-jésus automne affiche entrée urgence COVID

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Valérie Ouellet

Les urgences de partout au pays se sont vidées de moitié durant les premiers mois de la pandémie, révèlent des chiffres compilés par l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS).

C’est en Ontario et au Québec que l’achalandage a chuté de la façon la plus marquée. Pendant 19 jours entre les mois de mars et de juin, l’Ontario a rapporté 50 % moins de visites aux urgences qu’à l’habitude. Au Québec, c’est arrivé à 15 reprises.

Au Québec, la baisse entre mars et juin représente en moyenne 3100 visites de moins à l’urgence par jour, comparativement à la même période en 2019, selon notre analyse des chiffres de l’ICIS. En Ontario, c’est l’équivalent de 5400 visites quotidiennes en moins.

Des statistiques qui confirment ce que le docteur Frederic Dankoff, urgentologue et coordinateur médical au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), a constaté lors de la première vague : le tsunami de patients que tous prédisaient n’est jamais arrivé.

C’était très anormal. On a vu une réduction très importante, trop importante, estime le docteur Dankoff. Il déplore le fait que les patients très malades aient autant hésité à se rendre à l'urgence.

L’urgentologue souligne que la baisse d’achalandage, surtout dans les premières semaines de la pandémie, a toutefois donné au personnel le temps de s’ajuster aux nouvelles procédures de prévention liées à la COVID-19.

L’analyse de l’Institut canadien d’information sur la santé a comparé le nombre de visites à l’urgence par jour, suivant le sexe et le groupe d’âge des patients, la gravité des cas au triage et les diagnostics les plus fréquents, tels que rapportés par les hôpitaux de toutes les provinces et territoires entre le 1er mars et le 30 juin 2019 et 2020. 

Baisses marquées partout au pays

Il n’y a pas que dans les provinces frappées durement par la COVID-19 que les urgences se sont vidées. Même les provinces de l’Atlantique, pourtant en grande partie épargnées par la première vague, ont rapporté des baisses de fréquentation importantes durant plusieurs semaines.

Et dans presque toutes les provinces, la baisse coïncide avec les appels répétés de la santé publique et des gouvernements à éviter les hôpitaux et à rester à la maison le plus possible.

Au Québec, la tendance à la baisse a commencé le jour même de l’annonce par le premier ministre Legault de l'instauration d'un état d’urgence sanitaire (Nouvelle fenêtre) et s’est maintenue durant les quatre mois de la première vague.

À la fin juin, alors que plusieurs régions avaient réduit les mesures de confinement, les urgences ont recommencé à se remplir entre autres à Montréal ainsi que dans les Laurentides et la Montérégie.

L’ampleur des baisses partout au pays a surpris même les analystes de l’ICIS.

Je pense que c’est la plus grande surprise pour nous dans ces chiffres explique Tracy Johnson, directrice de l’Analyse du système de santé et Questions émergentes à l’ICIS.

Ces baisses sont encore plus marquées que celles constatées lors des crises du H1N1 et du SRAS, souligne Tracy Johnson.

L’uniformité des baisses partout au pays est inquiétante. (...) Ça soulève plusieurs questions : a-t-on envoyé le bon message? Est-ce que les gens ont décidé de ne pas se présenter? Ont-ils été soignés ailleurs? On n’a pas encore de réponses claires.

Tracy Johnson, ICIS

Selon la chercheuse et professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Roxane Borgès Da Silva, c’est la preuve que le message des autorités d'éviter les déplacements non essentiels a été bien entendu par la population, mais parfois interprété de façon extrême.

Elle explique aussi qu’en temps de crise ou en temps de guerre, le seuil de tolérance à la douleur est souvent plus élevé, ce qui peut expliquer pourquoi certains malades auraient choisi d’attendre un peu plus longtemps avant de se présenter à l’urgence.

Les gens ont attendu plus longtemps. Ils ne se sont pas précipités à l'urgence à la moindre douleur, dit-elle.

L'effet positif de la fermeture des écoles

Alors que la santé publique au Québec avait particulièrement découragé les aînés de quitter leur domicile (Nouvelle fenêtre), la plus grande baisse d'achalandage a été constatée en pédiatrie : jusqu’à 74 % moins de nouveau-nés, d’enfants et d’adolescents ont été traités dans les urgences québécoises. La tendance est comparable dans le reste du pays.

Ces statistiques peuvent sembler surprenantes, mais elles sont tout à fait logiques pour la Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine.

« Honnêtement, on a vu la baisse ici aussi dans notre urgence à Sainte-Justine », explique la Dre Quach. « Dans la grande majorité des villes, les écoles ont été fermées de mars à juin. S’il n'y a personne à l'école, il n'y a pas de transmission de virus, on le sait. »

En effet, selon les chiffres de l’ICIS, le personnel d’urgence a traité jusqu’à 70 % moins de cas d’infections virales et respiratoires, y compris le rhume et la grippe, de réactions allergiques et de visites liées aux blessures accidentelles et aux traumatismes légers.

Tout le monde était confiné à l'intérieur de la maison, dit la Dre Quach. Les jeunes se sont peut-être moins blessés, par exemple en faisant du basketball ou de la planche à roulettes. Donc, le confinement a fait en sorte que les raisons de consultation des enfants ont diminué.

Temps d’attente beaucoup moins long

Les patients qui ont décidé de se présenter à l’urgence ont été traités dans un temps record : entre mars et juin, il fallait une demi-heure de moins qu’à l’habitude pour une première consultation avec un médecin et accéder à un lit d’hôpital.

On constate aussi une baisse marquée du nombre de patients souffrant d’un problème considéré comme étant urgent ou moins urgent au triage qui repartent sans avoir été diagnostiqués par un médecin.

Dans le fond, ça, c'est une bonne chose. Ça veut dire qu’il y a moins de monde qui sont partis sans être vus, explique l’urgentologue Frederic Dankoff. On pense que les gens qui ont pris le temps d’y penser, malgré la peur, étaient déterminés à attendre.

Par ailleurs, les données de l'ICIS montrent que :

  • Les services d’urgences rapportent 33 % à 39 % moins de visites liées à des problèmes musculaires, respiratoires ou urinaires.
  • Les hospitalisations liées aux accidents de la route et aux chutes ont diminué de près de 10 % par rapport à 2019.
  • Les hospitalisations liées aux problèmes gastro-intestinaux et cardiaques ont diminué de plus de 20 %.
  • Les admissions aux soins intensifs ont diminué de 22 % durant la première vague.
  • Moins de patients souffrant de problèmes cardiaques ou de pneumonie ont été admis aux soins intensifs, mais on a observé une augmentation de 41 % des problèmes respiratoires majeurs - la plupart des patients ayant contracté la COVID-19.

Des conséquences à long terme inconnues

Au-delà des baisses d’achalandage importantes, l’Institut canadien d’information sur la santé a aussi noté quelques tendances jugées inquiétantes.

À l’échelle nationale, les chiffres révèlent que les visites liées aux malaises cardiaques et aux traumatismes ont baissé de plus de 20 %. Les décès aux urgences ont aussi augmenté : plus de 5700 patients y sont décédés cette année, contre 5400 durant la même période l’an dernier.

Une hausse que l’ICIS attribue en grande partie à des problèmes cardiaques et qui inquiète aussi les médecins sur le terrain, comme le Dr Frederic Dankoff.

On a tous vu une réduction chez les patients qui se présentent avec des douleurs thoraciques. Si ce patient-là se présente après la première vague, c’est correct, mais s'il ne se présente pas, il a peut-être fait son infarctus et il ne s'est toujours pas présenté, déplore-t-il. Quand on a commencé à revoir les patients très malades, le nombre total de patients malades (qu’on a revus) n'égale pas ce qu'on aurait dû voir dans toute cette période-là.

Malheureusement, au Québec, peu de données sont disponibles pour répondre à ces questions. Contrairement aux autres provinces, le Québec n’a pas encore fourni à l’ICIS ses données sur les hospitalisations quotidiennes, les admissions aux soins intensifs, le nombre d'opérations pratiquées par jour et par type et l’usage de respirateurs.

Pendant plusieurs semaines, Radio-Canada a multiplié les demandes au Ministère de la Santé et des Services sociaux ainsi qu’à l’INSPQ afin d’obtenir des chiffres comparables. Malgré nos efforts répétés, nous n’avons reçu aucune de ces données.

Roxane Da Silva déplore le fait que le Québec ne fournisse pas toutes les données rapidement, comme le font les autres provinces. Le problème, c'est que les systèmes d'information ne sont pas faits pour ça et n'ont pas évolué pour que les données soient facilement transférables, facilement exploitables pour des fins de recherche.

L'ICIS précise qu'il ne reçoit les données d'hospitalisation du Québec qu'une fois par an, lorsque la base de données provinciales est remplie. Il ajoute par ailleurs que la méthode de compilation des données québécoises pour les soins intensifs diffère des autres provinces.

Vous avez évité de vous présenter à l’urgence lors de la première vague ou avez toujours peur de vous y présenter? Contactez-nous avec votre histoire par courriel : valerie.ouellet@radio-canada.ca (Nouvelle fenêtre)

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