•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le « Great Reset » n’est pas un complot pour contrôler le monde

Cette initiative du Forum économique mondial pour repenser l’économie post-épidémique fait l'objet d'une importante campagne de désinformation.

"THE GREAT RESET", écrit en lettres majuscules.

« La Grande Réinitialisation » – ou « The Great Reset », en anglais – est le nom d'une initiative du Forum économique mondial censée construire un monde meilleur après la crise sanitaire.

Photo : Forum économique mondial

Dénoncée par des figures complotistes et de l'extrême droite comme un plan de l’élite mondiale pour abolir la propriété privée et les frontières, mettre fin aux libertés individuelles et asservir l’humanité, la « Grande Réinitialisation » – ou « Great Reset », en anglais – est à nouveau devenue virale sur Twitter, lundi, surtout grâce à une vidéo vue des millions de fois dans laquelle le premier ministre Justin Trudeau évoque le concept.

Comme le note (Nouvelle fenêtre) le New York Times, il existe plusieurs variantes de cette interprétation complotiste du projet du Forum économique mondial (FEM), notamment que la pandémie de COVID-19 aurait été orchestrée par l’élite mondiale dans le but de faciliter cette Grande Réinitialisation, ou encore que la seule personne qui protégerait le monde de sa mise en œuvre est le président Donald Trump.

Or, la Grande Réinitialisation n’est pas un plan secret. C’est un projet dont parle ouvertement, depuis l’été, l’économiste allemand et fondateur du FEM, Klaus Schwab. C'est aussi le thème de la prochaine réunion annuelle du FEM à Davos, qui réunira des dirigeants gouvernementaux, des chefs d’entreprises et un réseau mondial de participants présent dans 400 villes du monde entier en mai 2021.

Cette initiative du FEM vise à construire un monde meilleur après la crise sanitaire et cherche plutôt à sauver le capitalisme qu'à le détruire, en mettant l’accent sur la protection de l’environnement et la coopération internationale.

À bientôt 81 ans, Klaus Schwab, ingénieur et économiste de formation, est toujours à la tête du Forum économique mondial.

À bientôt 81 ans, Klaus Schwab, ingénieur et économiste de formation, est toujours à la tête du Forum économique mondial.

Photo : Reuters / Denis Balibouse

Selon le communiqué annonçant l'événement (Nouvelle fenêtre), l’idée est de saisir l’occasion que représente la sortie prochaine de la pandémie pour améliorer l’état du monde en remodelant notre système économique et social pour un avenir plus juste, plus durable et plus résistant [...] dans lequel le développement économique n’empiète pas sur le progrès de la société.

Pour ce faire, il faudra que les grands acteurs mondiaux coopèrent afin de gérer simultanément les conséquences directes de la crise la COVID-19, peut-on lire sur le microsite de la Grande Réinitialisation (Nouvelle fenêtre) du FEM.

Un nouveau capitalisme

Dans une entrevue (Nouvelle fenêtre) accordée au quotidien allemand Das Zeit, Klaus Schwab estime que le néolibéralisme a fait son temps. Selon lui, cet état de fait a été mis à nu par la crise de la COVID-19, qui a notamment exacerbé les inégalités sociales.

L’économiste, qui définit le néolibéralisme comme un capitalisme non réglementé et sans restriction, dit privilégier un capitalisme responsable qui s’attaque à deux défis majeurs : l’écart grandissant entre les riches et les pauvres et la crise climatique.

La solution est, selon lui, de redéfinir le capitalisme pour prendre en compte le capital financier, mais aussi le capital social, le capital naturel et le capital humain.

Je ne préconise pas un changement de système. Je prône l'amélioration du système.

Klaus Schwab en entrevue avec le quotidien Das Zeit

Dans un billet de blogue (Nouvelle fenêtre), Klaus Schwab explique les trois principales priorités de la Grande Réinitialisation. La première est d’inciter le marché à produire des effets plus équitables, en instaurant par exemple un impôt sur la fortune.

La deuxième est de s’assurer que les investissements nous fassent progresser vers des buts communs comme l’équité et la durabilité, par exemple en finançant des projets d’infrastructures verts.

La troisième est de se servir des innovations de la quatrième révolution industrielle pour soutenir le bien public.

Pendant la crise de la COVID-19, des entreprises, des universités et d'autres ont uni leurs forces pour développer des diagnostics, des thérapies et d'éventuels vaccins, établir des centres d'essai, créer des mécanismes de traçage des infections et fournir des services de télémédecine, souligne-t-il. Imaginez ce qui pourrait être possible si des efforts concertés semblables étaient déployés dans tous les secteurs.

Ce sont là des idées relativement générales, qui permettent à certains des détracteurs du projet d'y voir un cheval de Troie pour le communisme mondial.

L'idée cependant que cette initiative servirait à instaurer le communisme est carrément farfelue, d’après Samir Saul, professeur d’histoire des relations internationales à l'Université de Montréal.

Mettons absolument de côté cette notion de communisme. Ne vous attendez pas à ce que les grandes entreprises de ce monde promeuvent le communisme. C’est hors de question, c’est de la pure fantaisie. Ce qu’elles promeuvent, c'est leurs propres intérêts et la mondialisation sous des formes nouvelles, réagit-il.

Une influence limitée

Il est important de noter que la Grande Réinitialisation n’est qu’une idée pour l’instant. Il ne s’agit pas d’un plan concret déjà mis en action, mais bien d’une série de principes qui feront l’objet de discussions non contraignantes au prochain sommet du FEM.

La politologue et professeure associée au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Carolle Simard rappelle d’ailleurs que l’influence du FEM sur les politiques étatiques est assez limitée.

Le Forum économique mondial, ce n’est pas les Nations unies. On ne vote pas et on n’a pas de grands traités que l’on signe, qu’on s’engage à observer. C’est un système de réseautage pour les grands acteurs économiques et politiques, soutient-elle.

Le logo du Forum économique mondial sur une vitrine près des Alpes suisses.

Le Forum économique mondial est surtout connu pour sa réunion annuelle qui se tient à Davos, en Suisse.

Photo : afp via getty images / FABRICE COFFRINI

Historiquement, si l’on regarde les importantes évolutions et toutes les grandes négociations autour du système mondial de commerce, elles ne se sont pas faites via le Forum économique mondial. C’est plutôt passé par des organisations internationales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ajoute le professeur spécialisé en relations internationales au Département d'histoire de l'UQAM, Andrew Barros.

Selon lui, la probabilité que la Grande Réinitialisation apporte des changements tangibles est faible.

Le tout me semble assez flou. Je ne vois pas vraiment d’objectif clair ni de processus pour y arriver, analyse-t-il.

Des craintes face à l'élite

Il n’en demeure pas moins que le FEM attire depuis longtemps son lot de critiques en raison de son caractère élitiste. Pour cette raison, il n’est guère surprenant que la Grande Réinitialisation alimente des craintes et des théories du complot au sein de la population, croit Samir Saul.

Plusieurs centaines d’entreprises sont membres de ce groupe, et elles rallient à elles les dirigeants de pays occidentaux. C’est un groupe clairement patronal, qui représente les dirigeants de la société. C’est des élites qui forment un groupe non officiel, qui n’a été élu par personne et qui s’est réuni par lui-même sans la moindre dissimulation, commente-t-il.

Le problème, c’est ça. C’est l’identité de ceux qui parlent de ce Reset. Ils sont à la fois juges et parties. Voilà pourquoi le public se méfie.

Samir Saul, professeur d’histoire des relations internationales à l'Université de Montréal
Samir Saul

Samir Saul est un professeur d’histoire des relations internationales à l'Université de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Dans l’ordre normal des choses

L’idée de la Grande Réinitialisation n’a par contre rien de surprenant, selon le professeur en histoire des relations internationales.

Au lendemain de chaque grand événement ou chaque grand bouleversement, il y a des réflexions, des discussions, des plans, des projets pour ce qui vient après. Il n’y a rien d’anormal à ça, c’est le genre de chose que l’on voit après des guerres ou de graves crises économiques, explique Samir Saul.

Même son de cloche du côté de Carolle Simard.

La pandémie fait ressurgir beaucoup d’inégalités en matière de santé, en matière de scolarité, en matière d’environnement. Est-ce que ces inégalités seront davantage creusées? Que faudra-t-il faire? Je crois que ce sont des questions pertinentes, dit-elle.

Le professeur Saul estime d’ailleurs que la Grande Réinitialisation est une idée moins nouvelle qu’elle peut sembler. Selon lui, il s’agit simplement d’un départ nécessaire du néolibéralisme, une doctrine économique qui a du plomb dans l’aile depuis la crise financière de 2008.

Ils ont compris à l’époque que le modèle n’est pas aussi infaillible qu’on nous le disait et que la mondialisation devait être repensée, pour lui donner plus de solidité parce qu’elle s’en va vers un mur. La COVID n’est qu’un accélérateur de tout ça. Ce n’est pas parce qu’il y a la COVID qu’ils discutent d’un Reset ou d’une décroissance économique. La COVID est une façon de concrétiser ce qu’ils devaient faire de toute façon, analyse-t-il.

La vidéo de Justin Trudeau

Lundi, la force motrice derrière la viralité de la Grande Réinitialisation sur Twitter était un extrait d’un discours qu’a prononcé Justin Trudeau lors d’une rencontre de l’Organisation des Nations unies (ONU) portant sur le développement durable et la sortie de crise de la COVID-19.

Dans cette vidéo de 30 secondes visionnée plus de 4,5 millions de fois, le premier ministre dit en anglais que cette pandémie nous a offert l’opportunité d’une réinitialisation et qu’il est maintenant l’occasion d’accélérer nos efforts prépandémiques pour réinventer des systèmes économiques qui répondent aux défis mondiaux comme l’extrême pauvreté, l’inégalité et les changements climatiques.

Plusieurs internautes y ont vu la preuve irréfutable de la véracité des thèses complotistes.

Je pensais que c’était censé être une théorie du complot. Mais le voilà, tout droit de la bouche de Trudeau. La pandémie est une excuse pour une “Grande Réinitialisation” du monde, menée par l’ONU, a réagi Ezra Levant, fondateur du média alternatif Rebel News, dans un Tweet aimé plus de 55 000 fois et repartagé par plus de 40 000 internautes.

Il est difficile de ne pas voir un parallèle entre les propos de Justin Trudeau et les principes de l’initiative du FEM, bien qu'il ne prononce jamais le mot great avant reset.

Mais surtout, lorsqu'on écoute l’allocution complète du premier ministre, on comprend qu'il mentionne cette réinitialisation après avoir parlé de l’importance d’un accès équitable à l’éventuel vaccin anti-COVID-19, d’investissements canadiens pour aider les pays pauvres à y avoir accès et de la nécessité d’apporter des améliorations à long terme au système économique.

Ce ne sont là ni des idées qui sortent de l’ordinaire ni des idées qui relèvent d’un grand complot mondial.

Parcourez nos ateliers thématiques
Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !