•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Télétravail : rêvez-vous de devenir un nomade numérique?

Télétravailler à temps plein, bien loin du bureau, tout en voyageant. S’installer au bord de la mer à l’étranger et travailler, entre une séance de yoga et le surf. Une utopie? Non. Mais la plupart des employeurs ne sont pas chauds à l’idée.

Un ordinateur portable posé sur un sofa près d'une fenêtre avec vue sur la mer.

Les installations d'Outsite à San Diego, en Californie.

Photo : Courtoisie d'Outsite

Danielle Beaudoin

Emmanuel Guisset se considère comme un nomade numérique. « J'ai une base ici à San Diego, qui est une ville avec une bonne qualité de vie, moins chère que Los Angeles, New York ou San Francisco. Mais je dirais que je suis parti de quatre à six mois par année; en Europe, par exemple, et au Mexique. »

Emmanuel Guisset est le fondateur d’Outsite, un réseau mondial d’espaces de vie et de cotravail, avec accès wi-fi, dédiés aux nomades numériques et souvent situés dans des sites enchanteurs.

Ce Belge d’origine a déménagé aux États-Unis il y a neuf ans. Il travaillait alors pour une entreprise de technologie installée dans la Silicon Valley, en Californie. Il était appelé à voyager énormément, et pour des périodes assez prolongées.

J'utilisais beaucoup les hôtels et les Airbnb. Mais le problème que j'avais avec les Airbnb, c'est qu'on ne sait jamais trop ce qu'on va avoir. Et moi, ce qui était le plus important, comme je travaillais déjà à distance à ce moment-là, c'était d'avoir un bon Internet, un espace de travail. Pas beaucoup d'Airbnb avaient ça. Et les hôtels, c'était assez cher pour des séjours prolongés, et c'est assez impersonnel, raconte-t-il.

Emmanuel Guisset découvre ensuite les espaces de cotravail, dont il adore l’esprit communautaire. J'ai eu l'idée de créer un concept qui mélangeait un peu les deux, c'est-à-dire un espace de vie partagé avec tous les professionnels, avec la dimension coworking, explique-t-il.

Au début, l'idée, c'était plutôt d'aller dans des endroits en dehors des villes. À la plage, à la montagne, pour travailler à distance et travailler avec des gens du même esprit.

Emmanuel Guisset, fondateur d’Outsite

Il a trouvé ce qui lui convenait à Santa Cruz, une station balnéaire à une heure et demie au sud de San Francisco. On a trouvé une villa près de la plage, on a aménagé le garage en espace de coworking et on a commencé comme ça. Ça a tout de suite bien marché, et on a eu pas mal de clients, et aussi des entreprises, raconte-t-il.

Il a ensuite ouvert un espace à la montagne, à Tahoe, et un autre à San Diego, toujours en Californie. À partir de ce moment-là, on s'est dit qu'il y avait quelque chose à faire. Il y avait un mouvement. Un mouvement de ces gens, nomades numériques, qui voulaient voyager tout en travaillant sur leurs projets, explique le jeune entrepreneur.

Ça fait quasiment cinq ans, et on a créé 25 emplacements partout dans le monde. On a une grosse communauté de membres qui voyagent un peu de location en location.

Emmanuel Guisset, fondateur d’Outsite

Qui sont les nomades numériques?

Qui sont vos clients? Emmanuel Guisset répond qu’au début, c’était surtout des gens qui travaillaient dans le secteur de la technologie. Ensuite, la clientèle s’est diversifiée. Beaucoup de créatifs, des artistes, des blogueurs, des écrivains. Et aussi beaucoup d'entrepreneurs. Donc on a des coachs de développement personnel ou même des gens qui ont leur petite boîte, leur petite startup ou leur petite PME, précise-t-il.

Deux jeunes gens en train de travailler dans un espace commun.

Les installations d'Outsite à Lisbonne, au Portugal.

Photo : Courtoisie d'Outsite

Avec la pandémie, Outsite commence à recevoir beaucoup plus d’employés d’entreprises, comme Facebook ou Google, qui peuvent maintenant travailler à distance.

Emmanuel Guisset classe les nomades numériques en trois catégories :

  1. Ceux qui le font à temps plein et qui n’ont pas de base. Ils sont toujours en mouvement, passant quelques semaines ou quelques mois à un endroit.
  2. Ceux qui sont basés dans les grandes villes et qui voyagent quelques semaines ou mois par an. Emmanuel Guisset se situe dans cette catégorie.
  3. Ceux qui sont en voyage d’affaires dans les grandes villes et qui ne veulent pas aller à l’hôtel ni dans un Airbnb.

Quels sont les impacts de la pandémie? L’entrepreneur explique qu’il y a eu un petit temps d’arrêt au début de la crise en raison des confinements. Ce qui est en train de se passer, c'est assez phénoménal pour nous. C'est-à-dire que le segment des télétravailleurs existait déjà avant le COVID; maintenant, il a totalement explosé, note-t-il.

Et même avec les restrictions de voyage, l’entreprise a vu sa clientèle augmenter. Tous les espaces d’Outsite situés dans la nature sont pleins. Par contre, ceux des grandes villes, comme San Francisco ou New York, sont quasiment vides, note Emmanuel Guisset. Vu qu'il y a beaucoup moins de business dans les villes, ce segment-là a vraiment beaucoup disparu, ajoute-t-il.

Des travailleurs canadiens séduits par la Barbade

Outsite vient d’ouvrir un espace à la Barbade, dans la foulée de la nouvelle initiative de l’État insulaire pour attirer les nomades numériques. Depuis cet été, la Barbade offre aux étrangers un visa spécial qui leur permet de travailler dans l’île pendant un an.

La plage, des palmiers, une maison.

Télétravailler au bord de la mer, à la Barbade.

Photo : getty images/istockphoto / zstockphotos

En date du 16 novembre, 270 Canadiens ont obtenu le visa, baptisé le 12-Month Barbados Welcome Stamp Visa. Le Canada arrive au troisième rang des demandes de visa, derrière les États-Unis et le Royaume-Uni.

Plus des deux tiers des demandes viennent de l’Ontario (66 %), 11 % du Québec, 11 % de la Colombie-Britannique et 7 % de l’Alberta. Dans 61 % des cas, il s’agit d’un visa pour une seule personne. La plupart des demandeurs (72 %) ont moins de 45 ans.

Le visa n’est pas donné; il coûte 2000 $ US par personne ou 3000 $ US par famille. Il faut aussi s’assurer de gagner au moins 50 000 $ US pendant l’année passée sur l’île. Et comme le Canada est considéré comme une zone à risque par la Barbade, les voyageurs doivent subir un test de détection de la COVID-19 trois jours avant le départ. Ils en passent un autre à leur arrivée à la Barbade et doivent rester en quarantaine jusqu’à l’obtention des résultats.

Des paradis pour nomades numériques

La Barbade n’est pas le seul pays à vouloir attirer des télétravailleurs en ce moment, souligne Clément Marinos, maître de conférences à l'Université Bretagne-Sud en économie géographique.

Les îles Caïmans sont en train de surfer sur la vague de la COVID pour attirer les nomades numériques. Le discours que tiennent les autorités, c'est : "On a très peu de cas chez nous, vous ne serez pas confinés, vous ne serez pas obligés de porter le masque. Et donc vous êtes les bienvenus aux îles Caïmans pour venir travailler", explique le chercheur, qui s’intéresse depuis plusieurs années au nomadisme numérique.

Il s’agit là d’un phénomène assez nouveau, observe l’expert. On a des pays qui essaient de tirer leur épingle du jeu; des espèces de paradis pour nomades numériques et qui jouent sur la COVID, ajoute-t-il.

À ce jour, une quinzaine d’États ont développé des politiques publiques en faveur des nomades numériques, remarque Clément Marinos. L’Estonie est le premier pays à l'avoir fait en 2014, en offrant la résidence électronique aux entrepreneurs numériques.

L’industrie touristique et le télétravail

On voit aussi proliférer ces derniers temps les offres des voyagistes pour des séjours dans le Sud en télétravail.

Le service de location de logements Airbnb propose maintenant des séjours plus longs. Ce qui n’était pas le cas avant, observe Clément Marinos. Il pense qu’Airbnb veut ainsi aller chercher les nomades numériques, avec des offres de location de trois ou six mois. On n’est pas dans la location à long terme s'adressant à des futurs résidents. On n'est pas sur des locations de court terme s'adressant à des touristes. On est sur un entre-deux. Et Airbnb a bien senti la tendance.

Des hôtels proposent maintenant des espaces de cotravail. Et même certains campings adaptent leur offre pour attirer les nomades numériques, affirme Clément Marinos.

Ce n'est pas une révolution, mais en tout cas, c'est clairement une adaptation de l'offre touristique à ces nouveaux modes de travail, ces nouveaux modes de voyage, finalement, ces nouvelles mobilités, constate le chercheur.

Ce n’est plus réservé à une petite élite

Clément Marinos évalue qu’il y a environ un million de nomades numériques dans le monde. Il en arrive à ce chiffre en faisant le décompte des membres de différents groupes et forums sur les réseaux sociaux. Ce sont des communautés très actives, notamment sur Facebook et Reddit, note le chercheur. Quand on fait la somme, on arrive à peu près à ces chiffres-là. Maintenant, ce n'est pas exhaustif. C'est une population qui est très hétérogène, observe-t-il.

Cela va du nomade numérique à temps plein sans port d’attache à ceux qui vont adopter ce mode de vie quelques semaines par année, rappelle-t-il. Donc, entre les deux, on a tous les éventails, souligne l’expert.

Votre définition du nomadisme numérique? Le nomadisme numérique concerne des individus qui s'appuient sur la technologie dans le but de travailler à distance tout en adoptant un style de vie nomade et indépendant, répond Clément Marinos. Il ajoute qu’on trouve une grande diversité de profils, des salariés aux travailleurs indépendants en passant par des chefs d’entreprise et des cadres qui gèrent leur équipe à distance.

Quels sont les effets de la pandémie sur le nomadisme numérique? Clément Marinos rappelle d’abord que les nomades numériques ont forcément été freinés dans leur élan, à cause des restrictions de circulation liées à la COVID-19 mises en place par les différents États. Il donne l’exemple de l’île de Bali, en Indonésie, qui a fermé ses portes aux touristes étrangers pendant plusieurs mois. Il y a aussi de nombreux pays qui ont établi des quarantaines obligatoires. Comme pour le reste des touristes, ça a freiné les flux. Ça, c'est clair, constate-t-il.

L'aéroport est complètement désert.

En raison de la pandémie, l’île indonésienne de Bali n'accueillera pas de touristes internationaux avant l'année prochaine. Ici, l'aéroport de Denpasar, en juin 2020.

Photo : Getty Images / slovakapolka

Le chercheur s’attend à ce qu’il y ait probablement un effet à retardement. On a un potentiel de nomades numériques qui est en train de grossir. Et donc demain, quand les voyages seront de nouveau possibles, on aura sans doute davantage de populations concernées par le nomadisme numérique. Du fait que le télétravail est en train de rentrer dans les routines organisationnelles, avec une population de plus en plus nombreuse qui a cette capacité à voyager tout en continuant à travailler, explique Clément Marinos.

On est en train de vivre un élargissement en termes de métiers, en termes de professions concernées par le télétravail. Et donc potentiellement par le nomadisme numérique. Ça, j'en suis plus que persuadé [...]. Je pense qu'aujourd'hui, ce n'est plus réservé à une petite élite, même si ça l'était à l'origine.

Clément Marinos, expert en économie géographique

Cela dit, Clément Marinos souligne que dans le grand réservoir des personnes en télétravail, seule une petite partie est en télétravail total. Et ce sont ces personnes-là qui sont potentiellement à même de devenir nomades numériques, rappelle-t-il. Quand vous devez vous rendre une fois par semaine, deux fois par semaine au bureau, c'est compliqué d'être un nomade numérique! ajoute le chercheur.

Oui au télétravail, mais à temps partiel

L’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA), qui regroupe 11 000 adhérents au Québec, a fait quelques sondages sur le télétravail auprès de ses membres au cours des derniers mois. Ces enquêtes confirment que la majorité des organisations sondées ont l’intention, au-delà de la pandémie, de bonifier leur politique de télétravail, explique la directrice générale de l’Ordre, Manon Poirier.

On a quand même un bon aperçu de l'ensemble des organisations au Québec. Bien sûr, le télétravail n'est pas possible partout, mais dès qu'il est possible, on sait que ça va perdurer dans le temps, explique-t-elle.

Manon Poirier estime que la plupart des employeurs vont opter pour un télétravail à temps partiel, avec une présence au bureau à raison de deux ou trois jours par semaine.

Je vous dirais que les organisations qui vont permettre le télétravail à temps plein, une fois que ce sera permis de revenir au bureau, sont plutôt exceptionnelles.

Manon Poirier, directrice générale de l’Ordre des CRHA

Donc, le télétravail total du chalet, d’une autre province ou d’un autre pays, ce n’est certainement pas pour tout le monde, conclut-elle.

Pourquoi ces réticences des employeurs? Manon Poirier explique que les employeurs tiennent à maintenir la culture d’organisation, et que cela passe par la présence au bureau. Ce qui est une préoccupation tout à fait légitime, selon la DG de l’Ordre des CRHA.

C’est un peu plus difficile de traduire les valeurs d'esprit collégial et tout ça, quand tout le monde est toujours à distance, où on ne se voit que très, très rarement. Donc, c'est pour ça que les employeurs vont plus choisir un mode de travail hybride, plutôt que de permettre le télétravail à temps plein, explique-t-elle.

Une autre préoccupation qui est très présente, mais qu'on trouve moins légitime de notre perspective, c'est le fait que certaines organisations ont encore besoin de sentir que si les gens sont au travail physiquement, ils travaillent plus, ajoute Manon Poirier. Cela, même s’il est maintenant reconnu que le télétravail ne nuit pas à la productivité des employés.

Trois mois à distance, sur approbation

L’avocate spécialisée en droit de l’emploi et du travail Marianne Plamondon constate aussi le peu d’appétit de bien des employeurs pour un télétravail total.

Des employeurs se sont déjà positionnés dans des politiques pour dire que ce n'était pas permis de travailler de l'étranger. Il fallait être à distance raisonnable du lieu de travail, en tout temps.

Marianne Plamondon, avocate associée au Cabinet Langlois Avocats, à Montréal

Marianne Plamondon conseille aux gens qui sont tentés par les multiples forfaits vacances-travail offerts en ce moment de parler d’abord avec leur patron. Le piège là-dedans, c'est que les employés peuvent penser qu'ils peuvent faire ça sans en parler à l'employeur. Or un employeur a le droit de requérir la présence, explique-t-elle.

Une femme travaille sur son portable sur un balcon avec vue sur la mer et les toits de la ville.

Les voyagistes multiplient les offres de vacances-travail.

Photo : getty images/istockphoto / Gulcin Ragiboglu

Cela dit, des employeurs montréalais ont eu à se pencher sur la question du télétravail à distance et à prendre position dans des politiques, note l’avocate. La plupart, ajoute-t-elle, ont limité le télétravail à distance à trois mois, sur approbation.

Mais encore là, il faut que l'employé garantisse la possibilité d'avoir un accès Internet fiable permettant d'exécuter toutes les tâches, comme si la personne était à Montréal ou au Québec. Et il doit aussi être disponible pour tous les appels à toute heure, précise Marianne Plamondon.

Le nomadisme numérique va-t-il demeurer un phénomène marginal? Ce n’est pas la norme, dit Manon Poirier, de l’Ordre des CRHA. Par contre, certains employeurs confrontés à une pénurie de main-d’œuvre pourraient offrir le télétravail à distance pour attirer des talents.

C’est ce que l’expert Clément Marinos appelle un avantage en nature. Comme dans les années 80, on fournissait une voiture de fonction, on fournissait une prime ou un téléphone portable. Aujourd'hui, on fournit la possibilité d'aller se localiser où on le souhaite, explique le chercheur. Là, bien sûr, où le recrutement est plus difficile.

Quand ça ne fonctionne plus, quand on n'est plus capable de trouver du monde, on dit : Regarde, tu voulais travailler neuf mois ici et trois mois dans le Sud, ou six mois-six mois; j'ai tellement besoin de cette expertise-là, parce que sinon je ne peux pas livrer mes contrats [...]. On a vu beaucoup d'organisations dans les dernières années avoir des méthodes très, très créatives pour attirer des profils de gens qui avaient le goût de travailler autrement, illustre Mamon Poirier.

Est-ce qu'en 2022 on va basculer dans ces environnements très, très flexibles? Plus qu'avant, mais pas encore la majorité des organisations, selon nous.

Manon Poirier, directrice générale des CRHA

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !