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Terre-Neuve et la faillite : des échos de la Saskatchewan en 1993?

Andrew Furey et Roy Romanow.

Le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Andrew Furey (à gauche), est à la tête d'un gouvernement qui subit d'énormes pressions budgétaires. L'ancien premier ministre de la Saskatchewan, Roy Romanow, a géré sa propre situation de détresse financière en 1993.

Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

Terre-Neuve-et-Labrador peine à gérer une crise budgétaire sans précédent, mais elle n'est pas la seule province à faire face à la possibilité de faillite. La Saskatchewan était au bord du gouffre au début des années 1990. Elle a réussi à tirer son épingle du jeu, mais pas sans compressions massives, surtout dans les régions.

Roy Romanow se dit toujours hanté par les décisions de son gouvernement, il y a 27 ans. À l’époque, la Saskatchewan était à un cheveu de la faillite. Les mesures jugées nécessaires par son gouvernement – des compressions massives, dont la consolidation d’une cinquantaine d’hôpitaux ruraux – ont secoué la province.

J’ai toujours des nuits où ça m'empêche de dormir, raconte l’ancien premier ministre néo-démocrate, qui a hérité d’une province à un cheveu de la faillite au début des années 1990.

Comme aujourd’hui à Terre-Neuve-et-Labrador – où une bouée de sauvetage de la Banque du Canada a sauvé la province de la faillite plus tôt cette année – la Saskatchewan faisait face à la croissance vraisemblablement incontrôlée des dépenses et de la dette.

Je ne peux pas vous dire le nombre de fois où je suis allé rencontrer les banquiers, à New York et à Toronto, qui voulaient des preuves qu’on rectifiait l’immense déséquilibre entre nos dépenses et nos revenus, relate M. Romanow, en ajoutant que la dette a finalement atteint un sommet de 15 millions de dollars et qu’à l’époque, son gouvernement a payé des taux d’intérêt de plus de 10 %.

Au final, la province d’environ un million d’habitants a évité la catastrophe. Mais les décisions qu’elle a dû prendre ont coûté cher à sa population. Presque trois décennies plus tard, alors que Terre-Neuve-et-Labrador essaie de regagner le contrôle de ses propres finances, que peut-on tirer de l’expérience de cette province des Prairies?

Des différences et des similitudes

Malgré leur géographie bien différente, les deux provinces ont des populations relativement petites et relativement dispersées. Leur économie dépend grandement des ressources naturelles. Et comme l'estime Randy Burton, l’ancien chef du bureau parlementaire du Saskatoon Star-Phoenix, leurs politiciens se sentent souvent comme les délaissés de la classe politique canadienne.

Mais l’économiste Richard Saillant souligne des différences marquées, notamment l’ampleur des défis auxquels le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador fait face. Selon M. Saillant, Terre-Neuve-et-Labrador a une économie moins diversifiée et ses troubles financiers – résultat d’un mégaprojet hydroélectrique qualifié de fiasco et d'une économie qui dépend majoritairement du pétrole – sont d’un ordre de grandeur plus élevé.

On a atteint le point de non-retour et, sans aide supplémentaire massive d’Ottawa, Terre-Neuve n'est pas au bord du gouffre, elle est dans le gouffre.

Richard Saillant, économiste

L'austérité avec un A majuscule

Moya Greene, l’ancienne pdg de Postes Canada et de la poste royale britannique, est maintenant à la tête d’un comité chargé du redressement des finances à Terre-Neuve-et-Labrador.

Une telle réforme en Saskatchewan avait plusieurs volets, dont l'élimination des centaines de postes, la consolidation d’agences et le démantèlement des programmes sociaux comme l’accès universel aux soins dentaires.

Il n’y a aucun doute. C’était l’austérité avec un A majuscule, souligne Randy Burton, qui a couvert la législature saskatchewanaise pendant des décennies, y compris le budget de 1993 de Roy Romanow, quand le NPD a entamé sa restructuration des finances publiques.

Dans ce budget, la taxe sur l’essence, la taxe de vente et le taux d’imposition des sociétés ont bondi. Mais selon le professeur d’histoire émérite à l’Université de Régina, Stephen Kenny, les réformes les plus dramatiques ont touché les régions rurales.

Gros plan sur le visage d'un homme, qui accorde une entrevue à la journaliste.

Le professeur Stephen Kenny suit la politique saskatchewanaise depuis les années 1980.

Photo : Radio-Canada / Marie-Christine Bouillon

M. Kenny soutient que la consolidation de 52 hôpitaux en région est devenue le symbole des réformes financières sous Roy Romanow et représente l’abandon de la vie des régions en Saskatchewan pour bien des électeurs ruraux.

On avait un gouvernement au bord de la faillite [...] et finalement, la solution était de couper. Où fallait-il couper? C’était là que les services sont les plus chers, c’était dans les régions, à l’extérieur des villes.

Stephen Kenny, professeur d'histoire, Université de Régina

La possibilité de perdre des services en région, notamment les services de traversiers et l’accès aux soins de santé, préoccupe depuis longtemps les Terre-Neuviens.

Sinclair Harrison, l’ancien président de l’Association des municipalités rurales de la Saskatchewan, indique que s’il habitait actuellement en région rurale à Terre-Neuve-et-Labrador, il serait inquiet des prochaines décisions du gouvernement.

Quand ça vient au vote, la majorité de l’électorat est en ville, dit-il.

D’habitude, les voix en région n’ont pas un poids égal et je suis certain que c’est le cas à Terre-Neuve, tout comme c’est le cas en Saskatchewan.

Sinclair Harrison, ancien président de l’Association des municipalités rurales de la Saskatchewan

Une différence importante : le rôle d'Ottawa

M. Romanow et M. Kenny soutiennent que l’austérité n’est pas nécessairement une panacée pour les problèmes à Terre-Neuve-et-Labrador. Mais l’économiste Richard Saillant estime que Terre-Neuve-et-Labrador n’a d’autre choix que de s’imposer un remède de cheval s’il veut obtenir une aide financière d’Ottawa.

La Saskatchewan a évité la faillite sans demander une aide majeure du gouvernement fédéral, rappelle-t-il. La situation à Terre-Neuve-et-Labrador, aujourd’hui, est beaucoup plus grave, soutient-il. La question n’est plus si le gouvernement fédéral va intervenir, mais comment.

L'économiste en entrevue à l'extérieur.

L'économiste Richard Saillant croit que la situation financière de Terre-Neuve-et-Labrador en 2020 est beaucoup plus grave que celle de la Saskatchewan en 1993.

Photo : Radio-Canada

Est-ce qu’Ottawa peut accepter des mesures symboliques en échange d'une immense aide fédérale?, se demande-t-il.

Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a déjà signalé qu’il veut éviter des compressions draconiennes. Mais le premier ministre, Andrew Furey, a également indiqué que rien ne sera épargné de l’analyse effectuée par l’équipe de Moya Greene. Les recommandations du comité feront partie du prochain budget.

Le premier ministre [Furey] va tenter de s'en servir comme couvert politique pour justifier des gestes qui seront forcément draconiens, selon moi, estime M. Saillant. Il y a un grand ménage à faire. Et ça ne se fera pas sans douleur.

Répercussions politiques

Alors que les libéraux d’Andrew Furey sont minoritaires à la Chambre d’Assemblée de Terre-Neuve-et-Labrador, Randy Burton prévient que le public doit être sensibilisé quand les changements sont nécessaires.

Quand Roy Romanow a été élu en 1993, son gouvernement détenait 55 des 66 sièges – un message clair, selon M. Burton, que l’électorat rejetait les politiques dépensières du gouvernement conservateur sortant.

Il faut avoir un genre de consensus. [...] Pour mener à terme ce genre de programme [d’austérité], il faut travailler pendant des années. Un an, deux ans, possiblement trois, cinq, six ans. Si vous êtes toujours dans une situation d’instabilité politique, c’est très difficile.

Randy Burton, ancien journaliste

Stephen Kenny soutient que les compressions annoncées par le gouvernement Romanow représentent le début du long déclin de la néo-démocratie en Saskatchewan. Roy Romanow admet que les décisions prises dans les années 1990 résonnent toujours pour certains électeurs en région.

Le Parti saskatchewanais, une formation majoritairement rurale qui continue à faire campagne sur les compressions du gouvernement Romanow, vient de remporter son quatrième mandat.

L'importance de la communication

Roy Romanow ne voulait pas offrir de conseils au gouvernement Furey, mais il indique que la communication avec le public était primordiale pour son caucus en 1993.

Je pense que les gens comprennent, je pense qu’ils ont compris, avec réticence, la situation dans laquelle on se trouvait, raconte-t-il.

Nous avons une responsabilité de gouverner [...] si vous perdez à cause de quelque chose que vous croyez correct et juste, et si vous avez, en plus, subi d’énormes pressions, vous pouvez au moins vous dire : j’ai perdu l’élection, mais je pense que j’ai fait la bonne chose pour la province et pour le pays.

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