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L'ambulance fait demi-tour, sa femme décède

Une Lévisienne de 72 ans succombe à un arrêt cardiorespiratoire après avoir attendu l’ambulance pendant près d'une heure.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Un homme et une femme assis à une table.

Marcel Aubin et Monique Labrecque venaient de fêter, en 2019, leur 50e anniversaire de mariage.

Photo : Amélie Aubin

Marcel Aubin a vu l’ambulance arriver à son domicile, puis repartir aussitôt pour répondre à un appel jugé plus urgent. Le temps qu’une autre équipe se libère, il était trop tard. Sa femme est décédée dans les bras des ambulanciers. C’était le 24 mai, à Lévis. Une histoire qui remet à l'avant-plan le manque d’ambulances en Chaudière-Appalaches.

Monique Labrecque ne se sentait pas bien depuis quelques jours, raconte son mari. Mais le 24 mai, son état s’est détérioré, si bien qu’à 19 h 25 il a senti l’urgence d’appeler l’ambulance.

À 19 h 45, deux ambulancières arrivent à la résidence du couple, dans le secteur de Pintendre, à Lévis. Elles ont à peine le temps de saluer M. Aubin et d’enfiler leur équipement de protection qu’elles doivent repartir, sans même entrer voir Mme Labrecque.

On m’a dit que l’autre équipe s’en venait, mais ç’a été long.

Marcel Aubin, mari de Monique Labrecque
Visage d'une femme aux cheveux bruns et portant des lunettes.

Monique Labrecque a succombé à un arrêt cardiorespiratoire après avoir attendu l'ambulance pendant plus d'une heure.

Photo : Courtoisie Amélie Aubin

Pourquoi elles sont reparties? se demande encore M. Aubin, près de 6 mois après avoir perdu subitement sa complice des 50 dernières années.

Sylviane Provençal se souvient très bien de ce moment où elle a dû quitter les lieux sous le regard désemparé de Marcel Aubin.

La centrale nous a envoyées sur une priorité 1 avant qu’on ait un contact avec la patiente. On n’avait pas le choix, se désole l’ambulancière. Plus tard, elle a appris sur les ondes que la dame était décédée.

On se sent impuissants. On se demande : "Est-ce qu'elle serait décédée si on était intervenus tout de suite? Est-ce qu'elle aurait eu sa chance?"

Sylviane Provençal, ambulancière
Une femme assise dans une voiture.

Sylviane Provençal est ambulancière pour l'entreprise Dessercom à Lévis.

Photo : Radio-Canada

Monique Labrecque, 72 ans, avait d’abord été classée patiente de priorité 7. Sensation d’occlusion intestinale, fièvre, vomissements, faiblesse : aucun symptôme prioritaire n’est identifié lors de cet appel, peut-on lire dans un document consulté par Radio-Canada.

C'est carrément un manque d'ambulance

Marcel Aubin a perdu la notion du temps ce soir-là, mais il se rappelle que sa femme lui répétait que c’était donc bien long, avant que l’ambulance arrive.

À 20 h 09, il rappelle le 911. Monique Labrecque se plaint de douleurs au ventre, elle est de plus en plus faible et souffrante. Elle passe d’une priorité 7 à une priorité 3.

Pier-Luc Croteau et son coéquipier arrivent chez le couple à 20 h 21. Il s’est écoulé presque une heure depuis le premier appel au 911. Le conjoint nous parlait qu’il y avait une équipe qui s'était rendue avant nous, raconte l’ambulancier.

C'est quoi si ce n’est pas un manque d'ambulance? C'est carrément un manque d'ambulance!

Pier-Luc Croteau, ambulancier
Un homme debout dans un quartier résidentiel le soir.

Pier-Luc Croteau travaille comme ambulancier chez Dessercom à Lévis depuis plus de 10 ans.

Photo : Radio-Canada

Un appel mal priorisé?

Pier-Luc Croteau est catégorique : si ses collègues avaient eu le temps de voir la patiente une demi-heure plus tôt elles n’auraient jamais accepté d'aller sur un appel plus urgent.

C'était un ou l'autre. Si l’autre équipe restait sur la priorité 7, c'est la priorité 1 qui aurait eu des délais, s'indigne Pier-Luc Croteau.

Surtout que, selon lui, le système de répartition pour déterminer la priorité des appels n’est pas toujours fiable. Il explique que le répartiteur pose une série de questions qui vont nous mener à un code Clawson et une priorité.

Par contre, on peut le voir avec ce qui est arrivé avec la dame à Pintendre, le Clawson s'est trompé, explique-t-il. On ne sait jamais ce qui se cache derrière ça.

Code Clawson

Le code Clawson comprend trois éléments d'information, sous la forme chiffre-lettre-chiffre. Le premier chiffre désigne le type d'urgence. La lettre suivant le premier chiffre détermine la gravité potentielle des blessures ou de la maladie. Le dernier chiffre, quant à lui, permet de fournir des informations spécifiques sur l'état du patient.

Source : Sécurité incendie de Montréal

Tout de suite quand j'ai vu la dame, je savais qu’elle n’allait pas bien. Elle était pâle, on voyait qu'elle souffrait, témoigne-t-il.

Au moment où on a transféré la dame de son lit à la civière, elle est tombée en arrêt cardiorespiratoire. On a commencé les manœuvres, mais ça a été en vain jusqu'à l'hôpital.

Cette histoire n'est pas sans rappeler celle de leur collègue Hugo St-Onge. L’ambulancier de 24 ans a succombé à un arrêt cardiorespiratoire en attendant l’ambulance, à Lévis, il y a près de trois ans.

Hugo St-Onge en costume de paramedic

Hugo St-Onge est décédé à Lévis d'un arrêt cardiorespiratoire dans la nuit du 27 décembre 2017.

Photo : famille d'Hugo St-Onge

Dans son rapport rendu public en juillet dernier, la coroner Julie Langlois a montré du doigt la couverture ambulancière sur le territoire.

Après vérification, le décès de Monique Labrecque n’a pas été signalé au Bureau du coroner et ne fait pas l’objet d’une investigation.

La pointe de l’iceberg

Ambulancier à Lévis depuis plus de 10 ans, Pier-Luc Croteau constate que le manque d’ambulances se fait sentir tous les jours sur le terrain. Lui-même résident du secteur de Pintendre, il se dit inquiet.

Si j'avais à appeler l'ambulance chez moi, je sais que je joue à la loterie en appelant.

Pier-Luc Croteau, ambulancier

Les ambulanciers de Lévis ont créé un groupe Facebook privé pour répertorier les problèmes liés au manque de véhicules à Lévis. Depuis plusieurs mois, des ambulanciers alimentent la page de façon volontaire.

On constate que chaque jour il manque des ambulances à Lévis et des véhicules de municipalités voisines, dans Bellechasse, la Beauce et Lotbinière notamment, doivent être appelés en renfort.

C'est de tirer la couverte sur tous les bords depuis des années. À un moment donné, à force de tirer la couverte, on a frette aux pieds, illustre Sylviane Provençal.

Une ambulance.

Une ambulance

Photo : Radio-Canada / Carl Boivin

Il s’est écoulé plus d’un mois depuis que le cabinet du ministre de la Santé a confirmé l’ajout d’heures de services ambulanciers, de nuit, à Lévis. Presque quatre mois ont passé depuis le dépôt du rapport de la coroner sur la mort d’Hugo St-Onge, mais rien n’a encore bougé.

Après vérification, le CISSS de Chaudière-Appalaches affirme qu'il n'y a rien de nouveau dans le dossier.

Ça soulève des questions, c’est inquiétant, lance la fille du couple Aubin-Labrecque.

Amélie Aubin est mère de trois jeunes enfants et elle habite aussi à Lévis. Il faut être capable de se fier à 100 % aux services d’urgence.

Par courriel, Dessercom répond que peu importe la priorité d’un appel, il est possible que la situation d’une personne évolue rapidement et se dégrade. La compagnie ambulancière insiste sur le fait que les ambulanciers paramédicaux ont les connaissances et les outils nécessaires pour sauver des vies. Ajoutant cependant que cela passe inévitablement par une bonification de la couverture ambulancière .

Dessercom et le syndicat des ambulanciers réclament l’ajout de 200 heures de services ambulanciers, soit l’équivalent d’un véhicule par jour.

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