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Lutter pour ses droits au péril de sa vie en Colombie

« Tout ce que je veux, c'est pouvoir retourner chez moi, travailler la terre et profiter des jours qui me restent avec mes filles à mes côtés. »

Guillermo Pérez Rangel.

« Personne ne devrait avoir à abandonner sa terre », soutient Guillermo Pérez, de l'Association des paysans sans terre du Cesar.

Photo : Anne Goletz. Courtoisie Guillermo Pérez.

Se lever chaque matin en se demandant si on sera en vie le soir, craindre de ne plus jamais revoir sa famille, mais continuer son combat envers et contre tout : c’est le lot quotidien de Guillermo Pérez, leader paysan du département du Cesar, dans le nord de la Colombie.

Engagé depuis plus de 20 ans dans la défense des droits de sa communauté, il dérange des intérêts puissants qui n’hésitent pas à recourir à la violence pour faire taire ceux qui leur tiennent tête.

Aussitôt qu’il s’est impliqué dans des groupes communautaires, à la fin des années 90, les menaces ont commencé. Elles n’ont jamais cessé depuis. On me dit qu’on va me tuer parce que je suis un guérillero, un rat. Lettres, courriels, pamphlets : tous les moyens sont bons pour l’intimider.

M. Pérez a dû quitter sa famille, puis sa région, pour se protéger. Depuis février, il change continuellement de domicile pour tenter de déjouer les possibles agresseurs. Mais rien de tout cela ne diminue sa motivation. J’ai commencé en réclamant mon droit à la terre, à une vie digne, à l’éducation, raconte-t-il.

Dans toute société, ce sont des choses élémentaires, mais dans la nôtre, pour les obtenir il faut mener une lutte constante, une lutte sans fin.

Guillermo Pérez, leader paysan

Armé seulement d’un gilet pare-balles et d'un bouton panique fournis par l’État, il poursuit son travail d’éducation et d’accompagnement des communautés paysannes qui demandent la restitution des terres qui leur ont été usurpées. Nous voulons un accès équitable à la terre et la reconnaissance de nos droits, explique-t-il.

La Colombie est le pays le plus inégalitaire de l’Amérique latine : 1 % des propriétaires terriens détiennent 81 % de la terre, une situation qui s’est fortement détériorée au cours des 50 dernières années, signale l'ONG Oxfam.

Comme des milliers d’autres activistes, Guillermo Pérez est dans la mire des nombreux groupes illégaux qui tentent de s'approprier les ressources naturelles du pays ou de contrôler des territoires.

Les organismes qui dénoncent cette situation ne dénombrent pas les victimes de la même façon, mais la tendance est claire : les meurtres augmentent exponentiellement depuis la signature de l’accord de paix entre le gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en 2016.

Il y a eu une croissance importante des meurtres cette année, signale Sirley Munoz, de l’ONG colombienne Somos Defensores (Nous sommes des défenseurs), avec 95 assassinats pendant les six premiers mois de l’année, comparativement à 59 pour la même période l’année dernière. Nous avons également constaté une augmentation des attentats et des disparitions forcées, ainsi que des menaces et des vols d’information, ajoute-t-elle.

Cela coïncide en partie avec le confinement lié à la COVID-19. Puisque les déplacements des victimes potentielles sont restreints, les assaillants ont les coudées franches, soutient Mme Munoz. Elle souligne d’ailleurs qu’un grand nombre de défenseurs assassinés au cours des derniers mois l’ont été à leur domicile.

Qui sont les victimes?

Toutes sortes de personnes sont ciblées, affirme Gimena Sanchez, du Washington Office on Latin America, une ONG qui fait du lobbying auprès du Congrès américain. Il peut s’agir autant de leaders indigènes, d’Afrocolombiens et de paysans qui défendent leur communauté que de leaders environnementaux, syndicalistes, ou de défenseurs des droits LGBTQ+.

Ce qu’ils ont en commun c’est, d’une part, de défendre des intérêts en lien avec les droits de la personne, la démocratie ou la consolidation de la paix, et d’autre part, de déranger les intérêts économiques ou de sécurité de ceux qui veulent maintenir le statu quo de la guerre ou des activités illégales.

Gimena Sanchez, Washington Office on Latin America
Une femme tient une banderole avec le nom de Jaime Monje, un environnementaliste assassiné.

Manifestation contre l'assassinat de leaders sociaux, le 21 août 2020, à Cali.

Photo : Getty Images / Gabriel Aponte

Jaime Monge, 62 ans, et Jorge Enrique Oramas, 70 ans, auraient été tués parce qu’ils se battaient contre les mineurs illégaux et pour la protection d’un parc national menacé dans la région de Cali; Juana Perea Plata, 50 ans, parce qu’elle s’opposait à la construction d’un port dans le golfe de Tribuga; Gloria Isabel Ocampo, 35 ans, parce qu’elle appuyait des processus de substitution volontaire de cultures illicites dans le Putumayo, Cristián Adrián Angulo, 24 ans, parce qu’il tentait d’éloigner les jeunes de sa communauté des bandes criminelles.

Lors de sa visite en Colombie en 2018, le Rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits de l'homme, Michel Forst, a reconnu que les leaders sociaux, communautaires et ethniques qui soutiennent les programmes phares de l’accord de paix, soit la substitution des cultures illicites et la restitution des terres, étaient les personnes les plus à risque d’être assassinées.

70 % des meurtres de défenseurs des droits de la personne ont eu lieu dans des zones rurales.

Qui est derrière ces crimes?

Il y a les paramilitaires, des milices initialement mises sur pied par les grands propriétaires terriens pour se protéger de la guérilla et responsables de graves violations des droits de la personne. Leur plus grande organisation, les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), a été démantelée en 2006, mais plusieurs d’entre eux continuent de sévir sous d’autres formes dans plusieurs régions.

Il y a aussi des dissidents des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) qui n'ont pas accepté l'accord de paix, des guérilleros de l’Armée de libération populaire (ELN), ainsi que différents cartels de narcotrafiquants. Les forces de l’ordre seraient également responsables de certains assassinats.

La signature de l’accord de paix a entraîné le retrait des FARC de plusieurs régions de la Colombie où elles représentaient un gouvernement de facto, explique Silvia Otero, professeure de science politique à l’Université del Rosario, à Bogota.

Quand les FARC quittent le territoire, il se crée un vide et des opportunités pour restructurer le pouvoir local, note-t-elle. De nouveaux acteurs tentent de prendre le contrôle du territoire ou d’un corridor de trafic, les anciens joueurs se repositionnent et la population se retrouve au milieu de tout cela.

Le fait que les leaders sociaux aient la capacité de mobiliser les gens pour leur résister les désigne comme cibles, explique-t-elle.

Des gens tiennent des grandes photos en noir et blanc des personnes assassinées.

Manifestation contre l'assassinat de leaders sociaux, à Medellin, le 26 juillet 2019.

Photo : Getty Images / JOAQUIN SARMIENTO

Le gouvernement colombien n’a pas su réagir, même si le vide du pouvoir qu’allait laisser le démantèlement de la guérilla était assez prévisible. À sa décharge, précise Mme Otero, la situation est extrêmement complexe et varie énormément selon les régions.

Dans un endroit, c’est parce que l’ELN [une guérilla encore active] arrive, dans un autre c’est parce qu’il y a une dispute entre de nouveaux groupes formés de dissidents des FARC, ailleurs c’est le Clan du Golfe [cartel de drogue] qui tente de prendre le contrôle, illustre-t-elle.

Le cadre général est celui d’une reconfiguration du pouvoir provoquée par le départ des FARC des territoires, un départ abrupt et mal organisé, et d’un État qui ne semble pas avoir une vision claire de ce dont on a besoin pour assurer la sécurité dans ces zones. Et ce sont les leaders sociaux qui paient la facture.

Silvia Otero, professeure de science politique à l’Université del Rosario, à Bogota

C’est ce qu’a également constaté le rapporteur spécial de l’ONU, Michel Forst. L'absence d’une présence intégrée de l'État et les retards dans la mise en œuvre de l'accord de paix ont permis à des groupes armés illégaux et à des groupes criminels de pénétrer dans les zones et de s'emparer des économies illicites, écrivait-il dans son rapport de 2018. Puisque rien n’est fait, la situation de ces groupes illégaux va en se renforçant au fil du temps.

Si des leaders se font menacer ou tuer, mentionne-t-il, c’est parce qu’ils contestent les modèles de développement en place, que ce soit des projets miniers ou énergétiques ou encore de l’agrobusiness (huile de palme, bananes, canne à sucre), et qu’ils essaient de défendre leur territoire et leur environnement.

Un fermier à cheval derrière un troupeau de vaches dans le département de Cordoba, dans le nord de la Colombie, le 8 juin 2018.

Certains fermiers ayant fui leur région à cause des menaces des groupes paramilitaires ont pu y retourner grâce au programme de restitution des terres.

Photo : Getty Images / JOHN VIZCAINO

C’est le cas de Guillermo Pérez. Les habitants des zones rurales, comme moi, sont pris entre les grands propriétaires terriens, d’un côté, et l’industrie minière, de l’autre, qui nous volent nos terres. Les paramilitaires ont commis des massacres, poussant les gens à fuir, et maintenant les terres qu’ils nous ont volées sont devenues la propriété de multinationales comme [les compagnies minières] Drummond, Prodeco et CNR, dénonce-t-il.

Gimena Sanchez, du WOLA, est très critique de l’État colombien. Le gouvernement d’Ivan Duque, [arrivé au pouvoir en 2018] est très opposé à l’accord de paix [négocié par son prédécesseur, Juan Manuel Santos]. Il fait donc semblant de le soutenir, mais en réalité il ne fait qu’avancer ses propres intérêts économiques et sécuritaires.

La non-application de l’accord de paix, en particulier ce qui a trait à la prévention et à la protection, ainsi que l’attitude guerrière et antidémocratique du gouvernement sont les causes de l’augmentation des meurtres de leaders sociaux et des massacres.

Gimena Sanchez, Washington Office on Latin America

L’ONG Somos Defensores dénonce, elle aussi, l’inaction du gouvernement qui, dit-elle, préfère remettre en question le nombre de leaders assassinés plutôt que de les défendre.

Au lieu d’agir, le gouvernement minimise le problème, soutient Sirley Munoz. Il persiste dans une stratégie militariste plutôt que d’augmenter la présence de l’État et des institutions et de mieux protéger les personnes.

L’impunité

Un signal fort serait notamment d’agir contre l’impunité.

Le gouvernement colombien soutient qu’il est très actif dans la défense des leaders sociaux et que 56 % des cas ont été clarifiés.

Mais cette clarification n’équivaut généralement qu’à l’ouverture du dossier, réplique Sirley Munoz. Selon les données de son organisme, il n’y a eu une sentence que dans 15 % des cas.

L’attitude du gouvernement, qui dénigre toute protestation sociale et remet en question les moeurs personnelles des militants assassinés, n’aide guère, affirme Gimena Sanchez. Nulle part ailleurs je n’ai vu autant de leaders sociaux qui se font soi-disant assassiner par leur épouse ou leur maîtresse, ironise-t-elle.

Bien souvent, on les accuse en outre d’être membres de la guérilla.

Un homme tient une pancarte sur laquelle il est écrit : « Plus d'assassinats de leaders ».

Manifestation contre l'assassinat de leaders sociaux, à Cali, en Colombie, le 26 juillet 2019.

Photo : Getty Images / CHRISTIAN ESCOBARMORA

Une stigmatisation vécue personnellement par Guillermo Pérez. Nous ne sommes pas seulement victimes de la violence des groupes armés illégaux, mais également de celle des groupes armés légaux, soit l’armée et la police , soutient-il.

Cette situation est reconnue par la Fédération internationale des droits de l'homme, pour qui l'une des causes de la vulnérabilité des défenseurs en Colombie [est] le fait que persiste un environnement qui stigmatise et criminalise l'exercice du droit de protestation sociale, ainsi qu'un usage excessif de la force par les organes de la sécurité de l’État.

Tout ce que je veux, c'est pouvoir retourner chez moi, travailler la terre et profiter des jours qui me restent avec mes filles à mes côtés, conclut Guillermo Pérez.

M. Pérez a été averti au début du mois de novembre que le gouvernement lui retirait le peu de mesures de protection dont il bénéficiait, ne le jugeant plus à risque.

La triste réalité des défenseurs des droits de la personne n'est pas exclusive à la Colombie. Cette dernière est toutefois dans une situation particulière à cause de son passé violent et de la présence de plusieurs groupes armés illégaux qui s’affrontent pour le contrôle du territoire. Mais le reste de l’Amérique latine ne s'en tire pas tellement mieux.

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