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Comment des criminels ont profité de la pandémie

Les plus grandes organisations criminelles de la planète semblent avoir bien profité de la pandémie pour accroître leur pouvoir à tous les niveaux et certaines font littéralement des affaires en or. Enquête porte un regard sur la situation latino-américaine.

Une dizaine d’hommes armés à côté de camions blindés.

Cette image provient d'une vidéo de propagande du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération qui a été publiée sur les réseaux sociaux.

Photo : Réseaux sociaux

Des camionnettes de luxe soulèvent la poussière des rues sans pavé d’un quartier pauvre du Mexique. Des hommes, habillés en civil, débarquent et appellent la population pour venir chercher des sacs remplis de nourriture et des produits de nettoyage pour la maison.

C’est la fin avril, le soleil est au zénith et les habitants de ce quartier de la ville de Tacalitlan, dans l’État du Jalisco, au centre ouest du pays, essaient depuis plusieurs jours de survivre aux crises économiques et sanitaires générées par la pandémie.

Maria (nom fictif) est une femme du village. Elle et ses voisins se précipitent dans la rue pour recevoir les cadeaux. L’aide arrive au bon moment. Les gens sont contents et ils ne remarquent pas, au début, que plusieurs de ces anges gardiens portent des armes, une caméra et un drone.

Des villageois reçoivent des paquets.

Scène filmée par le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération.

Photo : Réseaux sociaux

Pendant qu’ils donnent les sacs de nourriture, ces hommes enregistrent sur caméra vidéo chaque mouvement de la population. Rapidement, ces gens pauvres se rendent compte que les cadeaux ont une marque de commerce où l’on peut voir une photo et un nom : celui du Señor Mencho, Monsieur Mencho.

Monsieur Mencho est loin d’être un philanthrope; en fait, il est le chef du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), une organisation criminelle qui est aujourd’hui la plus puissante du pays et l’une des plus violentes du monde, selon des rapports américains et des spécialistes du crime organisé.

Des gens tiennent des sacs dans leur main.

Des villageois sont filmés par le cartel CJNG remerciant Monsieur Mencho.

Photo : Réseaux sociaux

En fait, pendant que les États travaillaient pour faire face à la pandémie, des organisations criminelles du Mexique, du Honduras, du Salvador, de l’Italie et du Brésil, par exemple, ont bel et bien profité de l’occasion pour accroître leur pouvoir militaire, pour prendre le contrôle de nouvelles zones pour vendre de la drogue et pour faire, littéralement, des affaires en or.

Dans le quartier pauvre de Tecalitlan, après avoir donné les sacs de nourriture, les hommes des camionnettes demandent aux gens de dire merci à leur patron.

Des hommes armés devant leurs véhicules militaires.

Des membres du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération sont filmés par leur organisation pour démontrer leur puissance.

Photo : Réseaux sociaux

Quelques jours plus tard, les images captées de cette rencontre ont été diffusées sur les réseaux sociaux du Cartel de Jalisco. Il s’agit d’une opération charme qui cherche à montrer que le CJNG contrôle la région et qu’il peut être plus généreux que l’État.

Maria et les autres se prêtent au jeu du cartel par peur ou par conviction. Ils habitent dans des régions où le CJNG exerce une énorme influence.

La pandémie a créé les conditions pour que certaines entreprises et personnes se laissent éblouir par la présumée générosité des criminels, mais on verra les conséquences dans l’avenir, assure Andres Jimenez, un consultant et spécialiste international de la lutte contre le blanchiment d’argent.

Andres Jimenez porte la barbe.

Andres Jimenez, consultant et spécialiste international de la lutte contre le blanchiment d’argent.

Photo : Radio-Canada

Ancien procureur en Colombie, il sait bien ce que ces organisations pourraient demander aux gens, comme le faisait le renommé chef du cartel de Medellin, Pablo Escobar à son époque : ils pourraient leur demander de les avertir quand la police arrive, de leur permettre d’utiliser leurs noms et leurs comptes pour transférer et blanchir de l’argent. Et même de cacher des personnes.

CJNG : une multinationale de la drogue

Le Cartel de Jalisco a profité de la pandémie pour accroître sa présence et sa domination dans plusieurs régions du pays. Des leaders de cartels rivaux en ont payé le prix en y laissant leur vie. Des policiers, des militaires et des politiciens qui ne se laissent pas acheter ont aussi été la cible des représailles.

Ce cartel est décrit, dans un rapport présenté au Congrès américain, comme l’une des organisations de trafic de drogues les plus prolifiques et les plus violentes au monde. Le même document précise également que le CJNG est implanté en Amérique, en Europe et en Asie.

Dans le cas de l’Amérique, le rapport assure que ce cartel est le responsable du commerce illégal de méthamphétamines et de la cocaïne sur 10 000 kilomètres le long des côtes du pacifique sur une route qui va du Cône sud jusqu’aux frontières des États-Unis et du Canada.

Une affiche sur laquelle il est écrit : Récompense de 10 millions de dollars pour des informations menant à l'arrestation de Nemesio Ruben Oseguera Cervantes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Avis de recherche d'El Mencho publié par l’Agence antidrogue américaine, DEA.

Photo : DEA

La puissance du CJNG est telle que les autorités du Mexique et d'autres pays l'ont dans leur mire. Par exemple, aux États-Unis, la police antidrogue, DEA, a mis à prix la tête de M. Mencho. Quiconque donnera des informations pour l’arrêter pourrait toucher 10 millions de dollars. Mais dans son pays, personne ne l’aurait revu depuis des années. Il vit comme un fantôme.

Malgré ce qu’on peut croire, il ne semble pas avoir peur : en juin, à Mexico, des hommes du cartel se sont attaqués au secrétaire de la sécurité de la ville, Omar Garcia. L’attentat, filmé par des caméras de sécurité, montre une attaque où plus d’une dizaine de tueurs s’en prennent à Omar Garcia.

Le secrétaire de la sécurité a survécu à l’attentat, mais deux de ses gardes du corps ainsi qu’une civile ont perdu la vie. Des heures plus tard, les autorités ont arrêté plusieurs des criminels.

Une voiture noire avec des trous dans la carrosserie.

La voiture de fonction d'Omar Garcia a été criblée de balles lors de l'attentat.

Photo : Bureau du procureur de Mexico

Ces jours-ci, le bureau de relations publiques du CJNG continue son travail en publiant des vidéos sur les réseaux sociaux où des gens remercient le Mencho pour divers types de chirurgies, pour de la nourriture ou pour avoir sauvé des commerces pendant la pandémie.

Acheter de l’or pour blanchir de l’argent

Un peu partout en Amérique latine, et surtout en Colombie, des marchands et des petits propriétaires de mines assurent que, ces derniers mois, ils ont subi beaucoup de pression de groupes terroristes et d’organisations criminelles qui leur demandaient de signer des documents pour rendre légales des opérations clandestines d’achat d’or.

Des équipements sur un site minier boueux.

Exploitation d'une mine illégale d'or en Colombie présentée par une vidéo de la police colombienne.

Photo : Police Colombienne/RCN TV

Andrés Jimenez n’est pas surpris de ces opérations financières. On ne peut pas oublier que les organisations criminelles utilisent des stratagèmes très élaborés et qu’elles ont souvent l’appui et les conseils des avocats et des banquiers expérimentés. C’est pour ça que pendant la pandémie elles vont acheter de l’or pour ne pas avoir des pertes économiques.

La pandémie, qui a eu un impact économique partout dans le monde, a aussi frappé les finances des organisations criminelles, qui se sont tournées rapidement vers des investissements plus sûrs.

Des sources qui connaissent bien les activités des criminels de la région assurent que les mafias de l’Amérique du Sud ont entreposé des lingots d’or pour les commercialiser après la pandémie. Ces organisations criminelles sont convaincues que ce n’est pas facile de suivre la trace des transactions qui ont été faites dernièrement et elles pensent que c’est une occasion – presque parfaite – de réinjecter dans l’économie leurs profits illégaux pour rendre propre leur argent sale.

Un enquêteur relève des indices au sol.

Un enquêteur sur une scène de crime.

Photo : La Presse canadienne / Rebecca Blackwell/AP

Les gouvernements des pays concernés, comme le Mexique et la Colombie, font des efforts pour réduire le pouvoir du crime organisé et arrêter leurs dirigeants. Mais les activités illégales de ces groupes rapportent d’énormes profits, qu’ils utilisent pour corrompre des policiers et des politiciens, mais aussi pour acheter des armées puissantes qu’ils utilisent sans scrupules pour faire la guerre.

De plus, ce même argent sale permet aux organisations criminelles d’aider des commerçants, des entreprises et des personnes pour créer une arrière-garde.

Maria est au fait de tout cela, comme ses voisins et beaucoup d’autres personnes à l’échelle de la planète. Ces gens dans le besoin baisseront parfois les yeux pour accepter cette aide.

Andres Jimenez, qui connaît bien les secrets des opérations financières clandestines, assure que si les pays n’agissent pas vite pour aider les commerçants et empêcher ou réduire les faillites, ces personnes vont se tourner vers les criminels afin d'obtenir des prêts pour sauver leurs gagne-pain. Alors, ces cartels, le crime organisé, deviendront encore plus riches et plus dangereux.

Le reportage de Martin Movilla-Durango est présenté à Enquête le jeudi à 21 h à ICI Télé et en reprise le samedi à 13 h. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 18 h 30.

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