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Climat toxique au sein d’un organisme fédéral voué à la santé des Autochtones

Des témoignages recueillis par Radio-Canada dressent un portrait malsain du milieu de travail au sein de la Direction générale de la santé des Premières Nations et des Inuits pour le bureau de l’Atlantique.

Un immeuble à bureaux avec un drapeau canadien et un ordinateur sur lequel une personne travaille.

Des sources allèguent que le climat de travail est toxique au sein de la Direction générale de la santé des Premières Nations et des Inuits en Atlantique.

Photo : Radio-Canada / Photomontage/Sophie Leclerc

Geneviève Normand

Intimidation, harcèlement, conflit d’intérêts… Des employés et ex-employés de la fonction publique fédérale lèvent le voile sur un climat qu’ils disent « toxique », « hostile » et « non sécuritaire » depuis de nombreuses années au sein d’une équipe du ministère des Services aux Autochtones. Une évaluation du milieu de travail a été entreprise à la mi-octobre par le sous-ministre adjoint principal, à Ottawa.

Au cours des deux dernières semaines, des gestionnaires fédéraux de la Direction générale de la santé des Premières Nations et des Inuits (DGSPNI) en Atlantique se sont confiés individuellement à des consultants indépendants, embauchés par le ministère, à propos de leur environnement et des relations de travail.

J’ai appris que certaines préoccupations ont été soulevées au sein de la DGSPNI dans la région de l’Atlantique, écrivait le 21 octobre le sous-ministre adjoint principal par intérim Keith Conn à une équipe de gestionnaires dans un courriel unilingue anglais que Radio-Canada a obtenu. Cette évaluation du milieu de travail va jeter les bases afin de répondre adéquatement aux préoccupations et de soutenir l'équipe de direction dans ses efforts pour faire avancer les choses dans la bonne voie.

Depuis ce temps, de multiples sources ont partagé auprès de Radio-Canada s’être senties humiliées, rabaissées et intimidées par la directrice générale régionale de la DGSPNI du bureau de l’Atlantique, Debra Keays-White, qui est à la tête de l’ensemble des activités et des employés de la région.

Les sources ont aussi affirmé que l’omerta planait au bureau étant donné que son mari, Leslie Keays-White, est visé par des allégations de harcèlement – notamment de nature sexuelle – dans le cadre du travail. Ce dernier a été indirectement supervisé par sa femme, puis réaffecté à un nouveau rôle.

Nous avons accepté de taire l’identité des sources dans le cadre de cette enquête parce qu’elles craignent des représailles.

Une microgestionnaire abusive

Je l’ai vue traiter des membres du personnel d’une manière que je ne voudrais jamais traiter personne, explique Martha*, une ex-employée qui a qualifié son passage à la DGSPNI comme étant la pire expérience professionnelle de sa carrière.

Elle cite en exemple un incident où elle dit avoir vu Debra Keays-White parler à une employée sur un ton acrimonieux. Je ne pouvais pas vraiment comprendre exactement ce qu’elles se disaient, dit Martha, mais Debra était très agressive dans la façon dont elle lui parlait. Je pouvais voir par son langage non verbal qu’elle était contrariée.

Au moment de son départ, en 2017, l’employée fédérale a dénoncé le style de gestion de la grande patronne de l’Atlantique à la gestionnaire Valerie Gideon, qui était à l’époque sous-ministre adjointe. Elle disait à ce moment-là ne pas pouvoir continuer une journée de plus dans son rôle parce que son bien-être [était] compromis.

Ce faisant, Martha signalait alors aux cadres supérieurs à Ottawa que le milieu de travail dans l’est du pays était toxique et entretenu par la directrice régionale Debra Keays-White qui, écrivait-elle, avait créé un empire visant à éliminer quiconque allait les défier, elle et son mari .

Toujours selon elle, Debra Keays-White devait tout contrôler. Quand il fallait prendre une décision, dit l’ex-employée, on devait s’attendre à ce que l’équipe de gestion, en particulier Debra, puisse la renverser. Absolument tout devait passer par elle.

Une autre source, appelons-la Chanelle*, parle aussi de son expérience comme étant un cauchemar.

Ayant l’impression que [son] organisation abuse de [sa] bonne foi, la fonctionnaire de longue date a sonné l’alerte l’an dernier, cette fois dans une lettre adressée au ministre des Services aux Autochtones en poste en 2019, Seamus O’Regan. Le premier ministre Justin Trudeau a aussi été mis en copie dans son envoi électronique.

Chanelle dit n’avoir reçu aucun retour et explique que cet appel aux politiciens constituait son dernier recours.

Elle affirme que son milieu de travail lui a causé des problèmes de santé et d’anxiété parce qu’elle faisait affaire avec une gestionnaire abusive qui [lui] a fait vivre des situations de harcèlement psychologique constant.

La directrice générale régionale de la Direction générale de la santé des Premières Nations et des Inuits (DGSPNI) en Atlantique Debra Keays-White

La directrice générale régionale de la Direction générale de la santé des Premières Nations et des Inuits (DGSPNI) en Atlantique Debra Keays-White.

Photo : Twitter/@fnselfgov

J’ai été victime d’intimidation et de harcèlement psychologique et de comportement abusif de la part de ma supérieure Debra Keays-White.

Extrait de la lettre de Chanelle adressée au ministre des Services aux Autochtones en 2019

Une situation qui ne date pas d’hier

Un ancien haut fonctionnaire qui a travaillé auprès de Debra Keays-White à Halifax, au tournant de la dernière décennie, se rappelle lui aussi les critiques qui lui étaient adressées 10 ans plus tôt.

Elle pouvait parfois dénigrer le travail des employés devant les autres en disant que c’était inutile et pas assez bon pour elle, raconte en entrevue Jim Millar, qui était le directeur régional associé de la DGSPNI en Atlantique entre 2009 et 2012.

Aujourd'hui à la retraite, l’ancien numéro deux de l’équipe – qui était à l’époque regroupée sous Santé Canada plutôt que Services aux Autochtones – ne se dit pas surpris, mais déçu de savoir que le climat demeurerait tendu encore aujourd’hui.

De surcroît, il affirme que ce n’est pas la première fois que la fonction publique fédérale entreprend une évaluation du milieu de travail sous la direction de Debra Keays-White. En 2010, dit-il, des employés s’étaient prêtés au même exercice.

Le personnel n’était pas content, se rappelle-t-il. L’ancien cadre affirme que rien n’a été fait pour résoudre la situation une décennie plus tôt. Quand ils ont fait l’enquête [en 2010], dit-il, ils ont dit que les employés seraient tenus informés des résultats. Mais à ma connaissance, ça ne s’est jamais fait.

Un climat malsain pas seulement à Halifax

Des problèmes liés au climat de travail ont été rapportés ailleurs en Atlantique, et pas seulement en Nouvelle-Écosse, où la directrice régionale est basée. Certaines de nos sources ont dénoncé des situations qui se sont produites au Nouveau-Brunswick et à Terre-Neuve-et-Labrador.

Dans cette dernière province, le climat de travail serait éprouvant depuis longtemps, notamment au Secrétariat de la santé du Labrador (LHS), à Goose Bay. Là aussi, une firme indépendante s’est penchée sur les relations de travail il y a quelques années.

Le sous-ministre adjoint par intérim Keith Conn avait engagé une procédure de vérification des faits en 2016 après que des employés mécontents eurent soulevé des inquiétudes par rapport à leur environnement de travail.

À l’époque, Debra Keays-White supervisait déjà l’équipe du Secrétariat. Dans le rapport final qui s’en est suivi, la spécialiste en résolution de conflits qui a mené cet exercice explique avoir constaté un historique de problèmes de gestion et de relations de travail non résolus et de longue date au sein du bureau du Secrétariat.

Elle écrit, après avoir mené des entrevues avec des employés, que tout le monde a déclaré que le milieu de travail est dysfonctionnel depuis plusieurs années et que cette situation existait avant que la direction actuelle soit en poste .

Il y a une méfiance profonde au sein du personnel à l’endroit de la direction au point que certaines personnes ne veulent plus se parler entre elles sans la présence d’un témoin, peut-on lire dans le rapport que Radio-Canada a obtenu.

Une ancienne employée a même alerté des hauts placés à Ottawa en 2018 à propos de ce qu’elle qualifiait être 12 ans d’intimidation et d’abus au LHS de la part de l’exécutif régional, de certains gestionnaires et d’autres collègues.

Quant à Jim Millar, il croit que les cadres supérieurs du ministère savent depuis longtemps que le climat est toxique en Atlantique, mais ferment les yeux sur la situation. Déjà en 2010, dit-il, les gens le savaient et ne voulaient rien faire.

Ça me déroute de savoir à quel point ça fait longtemps que ça dure et que ça n’a toujours pas été résolu. J’ai entendu que plusieurs personnes ont porté plainte, mais rien ne change.

Martha*

Une relation de couple dénoncée au travail

Si les nombreuses sources dénoncent l’attitude condescendante, le ton paternaliste et le style de gestion de Debra Keays-White, elles montrent également du doigt sa relation de couple avec Leslie Keays-White, qui est visé au travail par des allégations de harcèlement, notamment de nature sexuelle.

À l’été 2018, le département des ressources humaines du ministère des Services aux Autochtones a reconnu que la relation personnelle entre Debra et Leslie Keays-White constituait un conflit d’intérêts apparent sinon réel.

On s'inquiète de l'existence d'un traitement préférentiel, ou du moins de la perception d’un traitement préférentiel, étant donné que votre femme gère une équipe de gestionnaires et d'employés dont vous faites partie, écrivait le directeur, qui a notamment recommandé un changement de rapport hiérarchique.

Quelques mois plus tard, à l’automne de la même année, un courriel interne annonçait que Leslie Keays-White, agent de développement communautaire et de liaison, allait être muté aux Projets des innovations en santé publique et qu’il serait dorénavant supervisé par Ottawa.

Des sources confidentielles ont dénoncé à Radio-Canada l'attitude et le comportement de leur collègue, notamment ses propos désobligeants à l’endroit des femmes.

Selon Martha, Leslie est souvent inapproprié et tient des propos à connotation sexuelle dans ses conversations avec des collègues féminines. L’ex-employée dit que, du temps où elle était à la DGSPNI, des collègues féminines s’étaient dites préoccupées à propos du comportement de Leslie Keays-White envers elles. Martha dit avoir porté ceci à l’attention des ressources humaines, mais en vain.

La loi du silence planait au bureau, dit-elle en référence au temps où elle y travaillait, à cause de la structure et de la relation entre les Keays-White, qui rendait certains employés réticents à dénoncer les propos et les agissements de Leslie.

J’ai dû partir parce que je n'avais pas l'impression que je pouvais faire quoi que ce soit pour régler la situation même si j'avais essayé, affirme-t-elle.

Le signalement des comportements de Leslie Keays-White aux responsables à Ottawa par Martha en 2017 n’aurait pas empêché d’autres incidents de se produire par la suite. Radio-Canada a été en mesure de confirmer que des plaintes de harcèlement, notamment de nature sexuelle, ont été déposées contre lui.

Des employés insatisfaits du traitement des dossiers de harcèlement

Chaque année, le gouvernement du Canada effectue un sondage auprès de milliers de fonctionnaires fédéraux. Tous les employés des ministères et organismes sont invités à y répondre.

En 2019, (Nouvelle fenêtre) les employés de la DGSPNI en Atlantique ont été plus nombreux à se dire insatisfaits (31 %) de la manière dont les problèmes de harcèlement sont réglés dans [leur] ministère ou organisme que ceux de Services aux Autochtones (22 %) et de l’ensemble de la fonction publique (16 %).

Les employés de la DGSPNI en Atlantique ont été moins nombreux (14 %) à se dire satisfait(e) de la manière dont les problèmes de harcèlement sont réglés dans [leur] ministère ou organisme que ceux de Services aux Autochtones (30 %) et de l’ensemble de la fonction publique (35 %).

Par ailleurs, les employés de la DGSPNI en Atlantique étaient plus nombreux (42 %) à avoir l'intention de quitter [leur] poste actuel au cours des deux prochaines années que ceux de Services aux Autochtones (31 %) et de l’ensemble de la fonction publique (27 %).

Pas de commentaires sur les allégations ni sur la réponse ministérielle

Interpellés par Radio-Canada, Debra et Leslie Keays-White ne se sont pas prononcés sur les allégations à leur endroit. Dans des messages respectifs, ils nous ont plutôt dit de nous adresser à l'équipe des relations avec les médias au sein du ministère.

De son côté, le sous-ministre adjoint par intérim aux Services aux Autochtones ne s’est pas avancé sur la réponse de son ministère, au fil des années, en lien avec les allégations soulevées par nos sources.

Par courriel également, Keith Conn affirme qu’il serait inapproprié de fournir des commentaires en raison du caractère confidentiel et du respect de la vie privée des participants à l’évaluation du milieu de travail. Lui aussi nous renvoie à l’équipe médiatique.

Dans une déclaration officielle en anglais des Services aux Autochtones, la porte-parole Leslie Michelson écrit que le ministère prend la santé et la sécurité des employés très au sérieux et indique ne pas pouvoir commenter à propos des situations ou des individus spécifiques.

La sous-ministre déléguée du ministère, Valerie Gideon, qui a été promue à ce poste il y a deux mois par Justin Trudeau, n’a pas répondu à nos courriels.

Pendant ce temps, l’évaluation de l’environnement et des relations professionnelles à la DGSPNI en Atlantique s’achève. Les rencontres individuelles menées par une tierce organisation se sont déroulées du 2 au 13 novembre.

Dès le départ, le ministère des Services aux Autochtones a fait savoir aux participants qu’il n’entendait pas divulguer les conclusions du rapport.

Les données de consultations ne seront pas partagées, à l’exception d’un rapport colligé et confidentiel qui me sera remis, étant donné mon rôle de sous-ministre adjoint par intérim, écrivait Keith Conn à de nombreux gestionnaires à la mi-octobre.

Appelé à expliquer cette décision, Keith Conn a précisé à Radio-Canada que les personnes interrogées recevront un résumé des thèmes et des recommandations.

Le ministère a enfin ajouté que les recommandations qui découleront de l’évaluation du milieu de travail seront examinées et mises en œuvre comme il se doit.

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