•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Réduction des GES du Québec : « de la triche »?

La province veut inscrire à son bilan des efforts de dépollution réalisés en Californie. Une idée qui pourrait coûter des milliards de dollars et qui divise les experts.

Des cheminées industrielles polluantes.

Le Québec veut miser sur le marché du carbone qu'il forme avec la Californie, sur lequel se vendent et s’achètent des droits d’émissions.

Photo : Getty Images / Alexander Hassenstein

À cause de mesures insuffisantes dans le Plan d’économie verte pour atteindre sa cible de réduction des gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030, le gouvernement du Québec compte acheter des réductions d’émissions faites ailleurs et les attribuer à son propre bilan, a appris Radio-Canada.

Dans un document stratégique interne intitulé Conditions de réussite du Plan de mise en œuvre 2021-2026 du PEV, on découvre que le gouvernement a identifié 15 millions de tonnes de réduction potentielle (plus de la moitié de la cible) sous forme d’achat à la bourse du carbone Québec-Californie.

Les réductions d'émissions réalisées en Californie seraient ainsi achetées par des grands émetteurs québécois sous forme de droits de polluer et le Québec se créditerait de cette dépollution qui a, en réalité, eu lieu sur le territoire américain.

« C’est irresponsable »

Pierre-Olivier Pineau, expert en politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal, devant un paysage de montagne et forêt.

Pierre-Olivier Pineau est expert en politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal.

Photo : Radio-Canada

Même si le marché du carbone le permet, d'un point de vue moral, c'est de la triche, estime Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal.

Par rapport aux efforts que nous devrions fournir, c’est irresponsable.

Une citation de :Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal

L’expert aurait préféré que le Québec soit proactif sur son propre sol avec des programmes, des incitatifs, des règlements… qui permettent d’atteindre la cible de réduction des GES.

Radio-Canada révélait dimanche que le Plan d’économie verte (PEV) du Québec qui sera dévoilé à 11 h a été édulcoré par le bureau du premier ministre. D’un plan de réduction initial de 20 millions de tonnes, il est passé à 12 millions. Or, pour atteindre la cible de 2030, la province a besoin de baisser ses émissions de 29 millions de tonnes.

« On paierait les autres pour qu’ils le fassent »

Le navire Grand Princess devant le pont Golden Gate, dans la région de San Francisco, en Californie.

La Californie s'est fixé un objectif de réduire ses émissions de GES de 40 % d'ici 2030.

Photo : Associated Press / Scott Strazzante

Sur le marché du carbone Québec-Californie, les industries qui émettent moins de CO2 que prévu peuvent revendre les droits de polluer en surplus à ceux qui en ont un besoin.

Miser autant ce système est une mauvaise idée, croit le directeur de l'Institut de l'Énergie Trottier et professeur de physique à l'Université de Montréal, Normand Mousseau.

Selon lui, le marché du carbone peut être utilisé de manière temporaire, comme tampon, mais pas comme une façon d’éviter de faire le travail.

De son côté, le responsable de la campagne climat-énergie chez Greenpeace Canada, Patrick Bonin, s’inquiète de la perte des cobénéfices associés à la réduction des émissions.

Il explique que si la Californie dépollue pour nous, le Québec ne profitera pas des gains de qualité de l’air, ni des investissements et du développement de l’expertise dans les énergies propres, associés à des créations d’emplois.

On paierait les autres pour qu’ils le fassent, donc le Québec prendrait du retard pour se positionner dans l’économie de l’avenir.

Une citation de :Patrick Bonin, responsable de la campagne énergie-climat, Greenpeace Canada

La CAQ critiquait cette façon de faire en 2017

Dans l'opposition, l'ancien porte-parole de la Coalition avenir Québec en matière d'Environnement, Mathieu Lemay, avait déclaré à l'Assemblée nationale : On va être obligés d'acheter des droits d'émission à l'extérieur du Québec pour atteindre notre cible. [...] Ça veut dire qu'on va avoir une fuite de capitaux de centaines de millions de dollars. C'est inacceptable.

La facture pourrait dépasser un milliard de dollars par année

Une personne à une station-service.

Selon l’expert en gestion de l’énergie Pierre-Olivier Pineau, le prix de l’essence à la pompe pourrait augmenter de près de 20 cents le litre, si les émetteurs québécois doivent acheter massivement des droits de polluer sur le marché du carbone.

Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov

La bourse du carbone prévoit un prix maximal de 80 $ la tonne de carbone qui devrait être atteint à mesure que la demande deviendra de plus en plus forte d'ici 2030. Surtout que le plafond du nombre de droits d’émissions disponibles diminue année après année pour forcer les grands émetteurs comme les pétrolières à changer leurs pratiques, ce qui crée une rareté et donc une hausse du prix.

Les ventes aux enchères ont lieu quatre fois par an. La prochaine se tiendra mardi, lendemain de la présentation du PEV. Lors de la dernière édition, la tonne d’équivalent CO2 s'est vendue 22 $ canadien.

Ce prix-là va être refilé aux consommateurs à travers des prix plus élevés du litre d’essence et du gaz naturel.

Une citation de :Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal.

Le prix à payer pour les émetteurs québécois serait de quelques centaines de millions à 1,2 milliard de dollars par année, selon la valeur de la tonne de carbone.

C’est stupide, on s’appauvrit, croit Normand Mousseau, à l’instar d’autres experts consultés qui déplorent une fuite de capitaux.

Si j’envoie un milliard de dollars à l’étranger à chaque année, je ne peux pas profiter de cet argent pour faire de la transformation au Québec et s’assurer que le Québec est plus compétitif, explique-t-il.

« Un pari risqué »

Vue aérienne d'un stationnement de voitures neuves.

Le transport est de loin le principal émetteur de gaz à effet de serre au Québec et en Californie.

Photo : iStock / Medvedkov

L'expert Normand Mousseau n’est pas offusqué que la dépollution se fasse en Californie plutôt qu’au Québec : Au final, la planète se porte mieux, rappelle-t-il. En revanche, il croit que la province fait un pari risqué.

Selon lui, il n’y aura pas 15 millions de tonnes de disponibles sur le marché en 2030. Ça ne tient pas la route, dit-il. C’est de la frime.

Je ne vois pas comment la Californie pourrait, en plus d’atteindre ses propres objectifs, aller en faire plus pour satisfaire le Québec.

Une citation de :Normand Mousseau. directeur de l'Institut de l'Énergie Trottier et professeur de physique à l'Université de Montréal

À l’Université de Californie à Berkeley, le directeur du Energy Institute, Severin Borenstein, est plus optimiste : C’est parfaitement possible que la Californie soit en dessous de ses plafonds et ait des crédits en surplus qui pourraient être vendus aux émetteurs québécois, même si rien n’est certain. Tout va dépendre de la vigueur de l’économie californienne et des progrès des technologies vertes.

« Ça sert à ça, le marché du carbone »

Cheminées de la raffinerie de Valero à Lévis.

La raffinerie de Valero, à Lévis, était l'établissement produisant le plus d'émissions de CO2 au Québec, en 2017.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Le professeur titulaire en économie de l'environnement à l'Université de Sherbrooke, Alain Webster, ne voit aucun problème à ce que le Québec ait recours au marché du carbone pour améliorer son bilan. Ça sert à ça.

En revanche, il fait une mise en garde : Il ne faut pas compter ces réductions deux fois. Les États-Unis ne doivent pas mettre à leur bilan la dépollution californienne que le Québec achète.

Il n’existe pas de règle internationale claire en raison de différends au sujet de l’article 6 de l’Accord de Paris. Mais, selon Alain Webster, c’est celui qui paie qui devrait se créditer la réduction, donc le Québec.

Autre enjeu évoqué par Pierre-Olivier Pineau : Le gouvernement canadien [qui est le signataire de l’Accord de Paris sur le climat] pourrait très bien ne pas reconnaître les droits d’émissions que le Québec achète à l’étranger.

Invité à réagir dans le cadre de la préparation de cet article, le bureau du ministre Benoit Charette n’a pas souhaité faire de commentaires. Tous les détails de notre Plan d’économie verte seront dévoilés lundi, a simplement écrit par courriel l’attachée de presse Geneviève Richard.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !