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COVID-19 : le Québec teste-t-il dans le vide?

Chaque jour, dans son bilan de la COVID-19, le gouvernement du Québec rapporte le nombre de prélèvements analysés. Mais impossible de savoir si l’étape cruciale consistant à retracer les contacts des personnes déclarées positives se fait assez rapidement.

Une infirmière tend un écouvillon.

Du personnel médical procède à des prélèvements à la clinique mobile installée le 17 septembre 2020 au Colisée Jean-Béliveau, à Longueuil.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

En mai, le directeur national de santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, se fixait comme cible d’analyser 14 000 prélèvements par jour.

En août, la moyenne des prélèvements analysés quotidiennement a dépassé ce seuil, puis a atteint 24 000 tests par jour en septembre et en octobre.

Le nombre de tests analysés chaque jour est, par la force des choses, plus élevé que celui de personnes testées, puisque beaucoup d'entre elles ont passé le test à plusieurs reprises. Et celles qui attendent un résultat – parfois pendant plusieurs jours – sont exclues du cumul pour y être introduites par la suite.

Par exemple, en octobre, 426 198 personnes ont été testées, mais 744 552 prélèvements ont été faits.

En date du 15 novembre, un peu plus de 2 millions de Québécois avaient été testés, soit un peu plus de 23 % de la population de la province.

Il demeure que si, au printemps, Québec pouvait se vanter de tester proportionnellement beaucoup plus de personnes que le reste du Canada, cela a changé depuis. L’Ontario, l’Île-du-Prince-Édouard et l’Alberta testent en ce moment plus que le Québec.

À quoi bon les tests si on ne retrace pas les contacts?

Si ces chiffres semblent montrer que la province teste beaucoup, des experts estiment que le gouvernement ne peut pas utiliser ce seul indicateur pour analyser l'efficacité de son système de dépistage.

C’est comme si on regardait juste le taux de chômage pour analyser l’économie, dit Benoît Mâsse, professeur de médecine sociale et préventive à l'École de santé publique de l'Université de Montréal.

Si on fait 30 000 tests par jour, mais qu'il faut une semaine pour donner les résultats, ça ne marche pas.

Benoît Mâsse, École de santé publique de l'Université de Montréal
Photo prise lors d'un tournage de Découverte.

Benoît Mâsse, épidémiologiste et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Michaud

Roxane Borgès Da Silva, aussi professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, souligne à cet effet que le traçage de contacts et l’isolement sont tout aussi importants que le test.

Il faut faire les trois ensemble, de manière structurée et solidaire. C’est beau, des tests, mais c’est inutile si le laboratoire ne fournit pas, s'il faut une semaine pour avoir le résultat ou si on appelle les contacts une semaine plus tard. Dans ce cas, ça ne sert à rien de faire autant de tests, dit Mme Da Silva.

Selon elle, c’est une des raisons qui expliquent pourquoi le Québec a de la difficulté à circonscrire les éclosions.

D’ailleurs, si certaines personnes disent avoir reçu leurs résultats en 24 heures, d’autres attendent plusieurs jours avant d’avoir un appel.

C'est notamment le cas en ce moment au Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui est aux prises avec une hausse considérable des cas. Le délai est parfois si long que certaines régions demandent aux personnes positives d’aviser elles-mêmes les gens avec qui elles ont été en contact pour éviter la propagation.

Tout ça, c’est une course contre la montre; plus on est rapide, plus on peut réduire la transmission secondaire et communautaire.

Benoît Mâsse, École de santé publique de l'Université de Montréal

Il est difficile de dire si le Québec perd ou gagne cette course.

M. Mâsse estime que le gouvernement ne publie pas suffisamment de données qui permettraient de déterminer si la stratégie de dépistage, de traçage et d’isolement est réellement efficace.

On n’a pas trop d'informations pour évaluer le traçage de contacts. On ne peut pas juger de la performance. On veut savoir s’il y a une amélioration, déplore-t-il.

Il aimerait notamment connaître ces indicateurs :

  • temps médian entre la détection du cas et le moment où la personne infectée est contactée;

  • proportion de contacts notifiés et délai médian entre la première exposition potentielle au cas et la notification;

  • nombre médian de contacts obtenus lors de l’enquête.

Le 20 octobre, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a avoué en conférence de presse que les autorités ont encore de la difficulté à être capables d'établir la contagion et de fermer les cercles de personnes concernées.

Le Dr Arruda a indiqué que le nombre de personnes qui retracent les contacts est passé de 800 à près du double et qu'il souhaite que ce chiffre passe à 3000. Mme Da Silva précise toutefois que le recrutement de personnes qualifiées pour faire des enquêtes épidémiologiques est très difficile, particulièrement en temps de crise.

Qui teste-t-on?

Il est par ailleurs impossible de savoir combien de personnes ont passé le test plus d’une fois et si ces personnes avaient réellement besoin d’être dépistées.

La santé publique ne recommande pas l’utilisation de tests à répétition (par exemple, un restaurateur qui demande à son employé d’être testé chaque semaine). Toutefois, aucune personne n’est refusée au dépistage.

Par contre, l’analyse d'un test peut être jugée non prioritaire, ce qui voudrait dire que le résultat pourrait se faire attendre plus longtemps, indique un porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Si une personne insiste pour avoir un test, elle n’est pas refusée, explique-t-il. Toutefois, c’est une mauvaise utilisation des ressources en place. De plus, certains dépistages peuvent être préjudiciables (faux positif, inconfort, fausse réassurance).

Le gouvernement dit en outre ne pas connaître la proportion de tests faits parmi les travailleurs de la santé et ceux dans la population générale.

Les travailleurs de la santé sont testés beaucoup plus fréquemment depuis le printemps, en raison du risque élevé d’infection. La fréquence des dépistages dans le milieu de la santé est désormais ajustée aux différents paliers d’alerte et à la disponibilité des analyses.

Qui sont les travailleurs de la santé critiques? Ils travaillent dans des unités où une éclosion pourrait entraîner une rupture de service en raison de leur expertise unique. Ce sont par exemple les inhalothérapeutes, ainsi que les infirmières des unités d’hémodialyse, de soins critiques et du bloc opératoire. Chaque établissement doit établir cette liste. Les travailleurs de l’Institut Philippe-Pinel sont inclus dans cette catégorie.

On ignore si chaque CIUSSS suit les directives du MSSS à la lettre. Par exemple, celui de la Montérégie, qui est en zone rouge, affirme que le dépistage pour les travailleurs dans les CHSLD est volontaire.

S’il y a beaucoup d’éclosions dans une région, une école ou une industrie, les autorités vont peut-être sauter le deuxième test pour les travailleurs de la santé parce que ceux-ci sont débordés.

Benoît Mâsse, École de santé publique de l'Université de Montréal

Et si on testait tous les Québécois?

La Slovaquie a récemment testé en l’espace de trois jours les deux tiers de ses 5,4 millions d'habitants pour le coronavirus. Il s’agit du premier pays à tester aussi rapidement la majorité de sa population. Des tests antigéniques ont été effectués sur 3,625 millions de personnes. Un peu plus de 38 000 infections ont été détectées, soit 1,06 % des tests.

Pour un tel exercice, les citoyens étaient invités à se rendre à un site de dépistage pour passer un test antigénique. Ils ont ensuite attendu 30 minutes dans une pièce désinfectée séparée afin de recevoir leur résultat.

Ceux qui ne souhaitaient pas passer le test devaient s’engager à s’isoler pendant 10 jours. Refuser le dépistage ou l’isolement peut mener à une contravention de près de 2000 $.

Est-ce que le Québec pourrait faire comme la Slovaquie? Le gouvernement du Québec n’envisage pas cette stratégie pour l’instant, mais surveille de près les conclusions des autorités de santé publique de ce pays.

L’initiative de la Slovaquie repose sur des tests qui peuvent donner une très grande proportion de faux positifs et de faux négatifs, précise le MSSS. Nous attendons l’évaluation de cette approche dans l’histoire naturelle de la transmission pour ce pays avant toute chose.

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