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Des victimes de prêtres pédophiles rompent le silence en Acadie

Le film Le Silence montre l’ampleur des scandales sexuels qui se sont perpétués durant des générations en Acadie.

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Le Silence

« Le Silence » est coproduit par Ça Tourne Productions et l'ONF, en collaboration avec Radio-Canada

Photo : Image fournie par l'ONF

Depuis le tournant des années 2010, les révélations-chocs sur les prêtres pédophiles s’accumulent et témoignent, en filigrane, du silence complice de l’Église catholique. Le film Le Silence, présenté à l’ouverture du Festival international du cinéma francophone en Acadie (FICFA), montre l’ampleur des scandales sexuels qui se sont perpétués durant des générations dans les communautés acadiennes et révèle les causes profondes de ce mutisme.

De nombreuses plaintes, enquêtes et poursuites ont mis en lumière ce que plusieurs savaient, ou soupçonnaient : pendant des générations, des prêtres comme le père Camille Léger à Cap-Pelé et le père Lévi Noël à Bathurst ont fait subir des atrocités à des centaines d’enfants.

Renée Blanchar.

Renée Blanchar, réalisatrice du documentaire « Le Silence ».

Photo : Radio-Canada / Guy Leblanc

Dans son film, la cinéaste Renée Blanchar s'interroge sur les raisons de cette culture du silence. Elle plonge dans le vif du sujet par l’entremise du cas de Camille Léger, qui avait bâti une véritable infrastructure pour maltraiter et agresser sexuellement des jeunes de la paroisse Sainte-Thérèse-d'Avila, dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.

Homme puissant et respecté dans sa communauté, Camille Léger était notamment responsable de la supervision des enfants de chœur et des scouts.

Pour plusieurs, il était aussi un monstre. En plus d’agresser sexuellement des enfants, il pouvait les châtier physiquement s’ils refusaient d'assouvir ses vices. Ça a commencé jeune, 7 ou 8 ans, quand il a commencé à toucher ou tâter. Par après ça, c'est devenu de plus en plus agressif, confie l'une de ses victimes, Jean-Paul Melanson.

Photo du père Camille Léger

Camille Léger n'a jamais, de son vivant, dû répondre à des accusations criminelles. Ses victimes et présumées victimes sont toutes sorties de l'ombre après sa mort en 1990.

Photo : Radio-Canada

Ouvrir une boîte de Pandore

Pour les victimes qui se confient dans le film, le déboulonnage de l’affiche de l’aréna Père-Camille-Léger en 2012 constitue un moment charnière. Certaines d’entre elles décident d’aller de l’avant dans leurs démarches pour obtenir justice, sans toutefois saisir l’ampleur de cette affaire.

Cap-Pelé a effacé de son aréna un souvenir douloureux en mars 2012.

De victimes du père Camille Léger ont assisté à la scène en silence, en mars 2012. Des conseillers municipaux étaient là aussi.

Photo : Radio-Canada

Je connais une victime qui ne m’avait pas supporté, qui m’avait dit qu’on allait ouvrir une can of worms [une boîte de Pandore]. Et la can [boîte] était bien plus grosse que je pensais qu’elle était.

Bobby Vautour, victime de Camille Léger

À ce stade de ses recherches, la cinéaste Renée Blanchar est elle aussi secouée. Elle dit avoir découvert avec stupeur un pan de l’actualité qui lui a complètement échappé.

Ce n’était pas qu’à Cap-Pelé qu’on portait ce lourd fardeau dans le silence. Dans le nord-est du Nouveau-Brunswick, un autre prêtre avait brisé plus d’une centaine de vies.

En 2010, le père Lévi Noël, du diocèse de Bathurst, était condamné à huit ans de prison, la peine la plus sévère jamais prononcée à l’encontre d'un prêtre catholique au Canada. Il a plaidé coupable à 22 chefs d’accusation de grossière indécence et d’agression sexuelle à l’endroit de plus d’une centaine d’enfants âgés de 8 ans à 16 ans.

Lévi Noël a été prêtre pendant une trentaine d'années dans la Péninsule acadienne. Ses crimes s'étaient produits de 1958 à 1981.

Lévi Noël a été prêtre pendant une trentaine d'années dans la Péninsule acadienne et la région Chaleur. Ses crimes s'étaient produits de 1958 à 1981.

Photo : Radio-Canada

Or, l’Église était au courant de la situation, puisque de 1958 à 1981, les évêques successifs l’ont muté de paroisse en paroisse dans la région Chaleur et dans la Péninsule acadienne. C’est toutefois à Tracadie que le prêtre a commis la majorité de ses crimes, selon les rapports consultés dans le cadre du documentaire.

[Lévi Noël] fallait qu’il se frotte sur nous autres et il fallait qu’on dise qu’on aimait ça. Moi, ça m’a donné des problèmes toute ma vie, dit Lowell Mallais, une de ses victimes.

Des vies brisées à jamais

Les problèmes évoqués par Lowell Mallais se sont manifestés sous différentes formes, d’une victime à l’autre. Plusieurs ont aujourd’hui de la difficulté à accepter l’autorité ou encore, à exprimer de l’affection.

D’autres, comme Jean-Paul Melanson, se sont tournés vers des sédatifs comme l’alcool pour oublier. J’ai été volé ma jeunesse, relate entre deux soubresauts cette victime du défunt prêtre Camille Léger à Cap-Pelé.

Jean-Paul Melanson, le 12 novembre 2020.

Jean-Paul Melanson est l'une des victimes du père Camille Léger.

Photo : Radio-Canada / Guy Leblanc

Les jeunes garçons devenus des hommes ont intériorisé la douleur. Un certain nombre d'entre eux se sont enlevé la vie. Régulièrement, chez les survivants, un sentiment viscéral de honte refait surface. Je n’ai jamais parlé back de ça à personne [...] jusqu’à tant que ça a été dévoilé. C’est là que j’ai vu que j’étais vraiment malade, dit Jean-Paul Melanson.

Le travail de conciliation du juge Michel Bastarache

Des victimes ont obtenu depuis une compensation financière grâce à des règlements hors cour. C’est d’ailleurs l’ancien juge de la Cour suprême du Canada Michel Bastarache qui a mené, à la demande de l'Église, un processus de conciliation.

Me Michel Bastarache

Michel Bastarache, ancien juge de la Cour suprême du Canada, était chargé du processus de conciliation des victimes de prêtres pédophiles.

Photo : Radio-Canada

De 2012 à 2014, Michel Bastarache a rencontré en privé plus de 200 victimes des diocèses de Moncton et de Bathurst. Aux termes du processus de conciliation, ces victimes ont reçu des compensations financières de presque 18 millions de dollars. Les gens vivaient dans un état de pauvreté très important [...] mais c’est sûr que ce n’est pas une vraie compensation pour la douleur morale, convient l’ancien juge à la retraite.

Des démarches toujours devant les tribunaux

Des victimes se sont tournées vers les tribunaux.

À Bathurst, elles ont pu être indemnisées en décembre 2019 après une longue bataille qui s’est même rendue devant la Cour suprême du Canada. La compagnie d'assurance Aviva contestait des clauses du contrat de la police d'assurance prise par le diocèse.

Mais à Moncton, les victimes, dont Jean-Paul Melanson, attendent toujours l'argent qui leur a été promis. Quatre firmes d'avocats représentent une quarantaine de victimes.

L'avocat Brian Murphy.

L'avocat Brian Murphy représente huit victimes.

Photo : Radio-Canada

L’avocat Brian Murphy, qui représente huit victimes, croit que la compagnie d’assurance de l’archidiocèse, the co-operators, étire l’affaire dans l’espoir que les plaignants ne se rendent pas jusque-là.

Les avocats de l’Église se battent avec leur compagnie d’assurance pour avoir les paiements de notre réclamation. C’est une drôle de situation, puisque nous faisons en quelque sorte équipe avec les avocats de l’Église [...] C’est honteux.

L'archidiocèse de Moncton poursuit maintenant la compagnie d'assurance the co-operators pour obtenir le paiement de la police d'assurance et ainsi payer les victimes une bonne fois pour toutes. La cause sera entendue en juin prochain.

Avec des informations de Sophie Désautels

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