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Les grands oubliés de la stratégie nationale du logement

Les conditions de logement dans les réserves sont décriées depuis longtemps. Pourtant, 87 % des Autochtones vivent en milieu urbain ou rural dans des conditions qui ne sont pas nécessairement plus enviables. Si Ottawa a fait du volet autochtone une priorité dans sa stratégie nationale sur le logement, ce plan est loin de se refléter hors des réserves.

Deux occupants d'un camp de fortune se préparent un repas.

Deux occupants d'un camp de fortune se préparent un repas.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Le froid hésite à s’installer pour de bon à Kenora. Lorie Powell ne pouvait demander mieux. Mais elle sait que le pire s’en vient.

Les traits tirés, cette femme semble déterminée à ne pas se laisser abattre.

À 52 ans, elle doit se contenter d’un abri de fortune au sommet d’une petite colline. Des conditions dignes du tiers monde, à proximité de trois hôtels. Lorie Powell n’est pas seule, ils sont des dizaines d’autres Ojibwés à vivre ainsi.

Je crois que je suis la plus âgée ici. Je suis inquiète pour nous tous. L’entraide, c’est tout ce qu’il nous reste.

Sa peur ne se limite pas à l’hiver qui s’en vient.

Les ours passent tout le temps la nuit. Il faut être vigilant. C’est difficile de fermer l'œil. Quelqu'un pourrait être tué.

Lorie Powell est assise à l'extérieur de son abri de fortune.

Lorie Powell vit dans un abri de fortune depuis des mois, à Kenora.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Cette petite ville du nord-ouest de l’Ontario offre d’énormes contrastes.

Sur les berges du magnifique lac des Bois se trouvent les résidences secondaires de riches Canadiens et Américains, y compris celles de joueurs de hockey professionnels.

Un quai flottant sur le lac des Bois à Kenora, dans le nord-ouest de l'Ontario.

Un quai flottant sur le lac des Bois à Kenora, dans le nord-ouest de l'Ontario.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Mais Kenora est surtout un rappel brutal d’une réalité démographique canadienne souvent oubliée. La majorité des Autochtones au pays ne vivent pas sur les terres des réserves.

Seulement ici, ils sont des centaines à ne pas pouvoir se trouver un toit.

Le plus récent portrait national n’a rien de réjouissant.

Ce sont 118 500 ménages autochtones vivant hors réserve qui n’ont pas de logement convenable.

Un Autochtone est huit fois plus susceptible de se trouver en situation d’itinérance qu’un non-Autochtone.

Ces données remontent au recensement de 2016. Et à Kenora, Patti Fairfield du Centre d’amitié Ne-Chee a la conviction que la situation s’est détériorée depuis.

La situation est critique. Quelque chose doit se produire. C’est une bombe à retardement. Nous devons commencer à y penser avant qu’elle n'explose.

Patti Fairfield, directrice générale du Centre d'amitié Ne-Chee
Automn vit dans un des camps de fortune à Kenora.

Cette jeune femme qui se prénomme Automn vit dans un des camps de fortune à Kenora.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Les plus chanceux finissent par trouver, mais après une très longue course d'obstacles.

Armand Delorme et sa conjointe ont cherché un logement à Kenora, à Red Lake, à Sioux Lookout, et même à Winnipeg, dans la province voisine.

Souvent hébergés par des proches et des amis, c’est finalement à Dryden qu’ils ont obtenu un toit, après avoir passé neuf ans sur une liste d’attente pour un logement social réservé aux Autochtones. Je suis très reconnaissant d’avoir cet appartement. L’attente est tellement longue que vous avez presque le temps de mourir avant de pouvoir accéder à un logement.

Armand Delorme dans son logement.

Armand Delorme vit depuis peu avec sa conjointe dans ce logement social réservé aux Autochtones à Dryden, en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Les conséquences de l’élimination du programme fédéral de logement pour les Autochtones urbains et ruraux en 1993 par le gouvernement Mulroney se font toujours sentir.

Une décision maintenue par les libéraux de Jean Chrétien qui a fait en sorte que, pendant près de 25 ans, il ne s’est pratiquement pas construit de logements.

Le parc existant a souvent mal vieilli et a besoin de réparations importantes.

Dans le district de Kenora, 1400 familles sont actuellement en attente d’un logement abordable. Et 75 % d’entre elles sont autochtones. C’est trois fois plus qu’en 2016.

Pour une raison que j’ignore, souligne Armand Delorme, nous les Autochtones urbains passons en dernier. On ne pense jamais à ce qui se passe à l'extérieur des réserves et beaucoup de familles souffrent et sont forcées de vivre séparées.

Des abris de fortune construits par des Autochtones à Kenora.

Des abris de fortune construits par des Autochtones à Kenora.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

C’est ainsi que des camps de fortune autochtones ont fait leur apparition dans le Nord-Ouest de l’Ontario, à l’écart des centres-villes. Avec une population de 15 000 personnes, Kenora en compte au moins deux.

Le manque de logements a fait en sorte que, dans cette municipalité, un appartement d’une chambre à coucher peut se louer aujourd’hui plus de 1200 $ par mois.

Sur leur colline, Lorie Powell et ses amis sont condamnés à vivre dans le cercle vicieux de l’exclusion.

Vous avez vraiment besoin d’un salaire décent pour espérer obtenir quelque chose, et encore là... Mais quand vous ne dormez pas bien, quand vous ne mangez pas bien, quand vous ne pouvez même pas prendre une douche, comment pouvez-vous obtenir un emploi?

Une jeune femme itinérante sur un quai de Kenora change de vêtements.

Une jeune femme itinérante sur un quai de Kenora change de vêtements.

Photo : La Presse canadienne / Marc Godbout

Reconnaissant les difficultés des Autochtones hors réserves à accéder à un logement abordable, le gouvernement Trudeau a proposé dans son budget de 2017 un investissement de 225 millions de dollars.

Un soutien réparti sur 11 ans qui vise à aider les fournisseurs urbains et ruraux de logements autochtones à réparer les unités existantes et à en construire de nouvelles.

Mais le caucus autochtone de l’Association canadienne d’habitation et de rénovation urbaine met les choses en perspective. Dans une estimation très prudente, il considère qu’il en coûterait au minimum 726 millions de dollars pour remplacer ou réparer le parc existant et vieillissant.

Nous avons besoin que le gouvernement fédéral soutienne les gens là où ils se trouvent aujourd'hui et non pas à partir d’une approche basée sur notre passé colonial.

Justin Marchand, directeur général de l’Ontario Aboriginal Housing Services

Pour combler les besoins à l’échelle du pays, au moins 73 000 nouvelles unités seraient nécessaires, selon l’Association canadienne d’habitation et de rénovation urbaine. À elle seule, l’Ontario fait face à un déficit de 22 000 unités pour les dix prochaines années.

Il en coûtera beaucoup plus cher en dépenses sociales si le gouvernement n’est pas plus proactif, prévient Justin Marchand, dont le mandat est d’offrir des logements abordables aux Autochtones de l’Ontario vivant hors réserve.

Des Ojibwés dans le centre-ville de Kenora, dans le nord-ouest de l'Ontario.

Des Ojibwés dans le centre-ville de Kenora, dans le nord-ouest de l'Ontario

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

En attendant, Kenora n’a toujours rien vu des investissements annoncés en 2017.

Patti Fairfield est grandement inquiète, car ici, environ 300 jeunes de moins de 25 ans vivent une expérience d’itinérance.

Ils sont désespérés, raconte la directrice du Centre d’amitié Ne-Chee. Il y a les choses que l’on voit, mais aussi celles qu’on ne voit pas.

Nous savons que des jeunes filles sont victimes d'abus sexuels et que la traite de personnes se poursuit. Les conséquences du manque de logements sécuritaires, c'est comme un effet domino.

Patti Fairfield est debout dans une ruelle de Kenora.

Patti Fairfield est directrice générale du Centre d'amitié Ne-Chee, à Kenora.

Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Le gouvernement fédéral a fait du volet autochtone un des domaines d’action prioritaires de sa stratégie nationale sur le logement. Un virage est amorcé, mais un très grand vide en ressort.

Après l’impatience et la frustration, la colère commence à s’installer. Les fournisseurs de logements pour Autochtones en milieux urbain et rural réclament la reconnaissance et le financement d’une stratégie distincte; une stratégie dans la stratégie.

Un tout premier signe laisse croire que le gouvernement pourrait apporter des ajustements.

Des sources confirment qu’un chantier verra le jour à Ottawa pour mieux guider le gouvernement fédéral dans son approche face au logement autochtone. Il sera dirigé par la Société canadienne d'hypothèques et de logement qui développera dans les prochains mois des propositions pour la suite.

Entre l’espoir et le désespoir, les saisons passent à Kenora.

Patti Fairfield a du mal à accepter qu’on en soit toujours à développer des politiques.

Que se passera-t-il quand la bombe va exploser? Qui sera tenu responsable? Des vies sont entre nos mains.

Dans les abris de fortune sur la petite colline, Lorie Powell s’accroche. Il ne reste effectivement que l’entraide pour affronter l'inconnu et les rigueurs de l’hiver.

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