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Saint-Siméon : déclin d'un village coincé au Moyen Âge numérique

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La façade d'un motel

Le reportage de Sébastien Tanguay

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

L'arrivée massive du télétravail a soulevé l'espoir, dans plusieurs régions, de repeupler des villages en déclin. Dans Charlevoix, plusieurs municipalités dotées d'une connexion Internet de mauvaise qualité ont toutefois l'impression de rater une occasion qui ne se représentera peut-être jamais. C'est le cas de Saint-Siméon, un village qui se vide, embourbé dans le Moyen Âge numérique.

Connue pour sa traverse jusqu’à Rivière-du-Loup, Saint-Siméon a toutes les marques d’un village en déclin.

Son église n’a plus de curé.

Sa clinique n’a plus de médecin.

Son école a de moins en moins d'élèves.

Les pancartes À vendre se multiplient le long de sa rue principale.

Un panneau indique une traverse avec, en contrebas, le fleuve et l'autre rive

Beaucoup moins de touristes ont emprunté la traverse entre Saint-Siméon et Rivière-du-Loup cet été en raison de la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Il doit y avoir une cinquantaine de maisons en vente dans le centre-ville, s’inquiète Sylvain Tremblay, maire de Saint-Siméon. C'est un tissu socioéconomique qui se dégrade. Ça commence par la fermeture d'une épicerie, puis d'une deuxième...

Son village figure parmi les 35 plus beaux du Québec.

Il est aussi l'un de ceux qui se dévitalisent le plus rapidement dans la Capitale-Nationale (Nouvelle fenêtre).

Les jeunes s'en vont pour poursuivre leur scolarité et leur carrière en ville. Les aînés partent aussi, pour se rapprocher des commodités que Saint-Siméon n’est plus en mesure de leur offrir.

La COVID, pour le maire Tremblay, représentait une occasion inespérée d’attirer les citadins épuisés par la ville.

Un motel à vendre

Les commerces à vendre se multiplient le long de la rue principale à Saint-Siméon.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

La déficience du service Internet, toutefois, repousse toute possibilité de faire du télétravail à Saint-Siméon.

Ici, on n’a définitivement pas l'accessibilité, déplore le maire. C'est extrêmement difficile si on n'a pas la haute vitesse et si on n'a pas le prix qu'il faut pour les forfaits.

Les citoyens paient cher pour un service qui n'est pas à la hauteur, selon plusieurs. Impensable, par exemple, de faire du télétravail si une autre personne utilise Internet sous le même toit.

Un homme en manteau noir devant un hôtel de ville

Le maire de Saint-Siméon, Sylvain Tremblay, dénonce le manque d'Internet haute vitesse dans son village qui contribue, à son avis, à le dévitaliser.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Pour les familles, le manque d'Internet fiable devient vite un casse-tête logistique.

Écouter La Reine des Neiges, chez nous, c’est le projet d’une journée, dit Sylvain Tremblay. Il faut partir le téléchargement le matin et espérer qu’il soit terminé le soir.

La fibre optique traverse pourtant le village. La connexion, cependant, ne se rend pas aux habitations qui bordent la route principale.

On n’a pas ce qu’on appelle le ''maison à maison''. La fibre, elle passe le long de la 138 pour aller voir les tours cellulaires, mais les maisons, elles, ne sont pas du tout reliées à la fibre de Bell ou au câblage haute vitesse.

Le sommet du G7, que Charlevoix a accueilli en 2018, a pourtant étendu le réseau de fibre optique dans la région. Dans un courriel, Bell précise toutefois qu'il ne s'agissait pas d'un déploiement de service Internet résidentiel.

Les Saint-Siméoniens rencontrés au village affirment tous que leur Internet fonctionne, mais qu’il est lent et dispendieux. La haute vitesse est accessible, mais à un prix exorbitant pour cette région où le revenu médian des particuliers s’élevait à moins de 26 000 $ en 2016.

Le clocher d'une église se découpe sur un ciel bleu

L'église de Saint-Siméon n'a plus de curé.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Des gens me disent que des fois, les compagnies leur demandent jusqu’à 15 000 $ pour les brancher sur 100 m. 15 000 $ pour se faire brancher à Internet!

Sylvain Tremblay, maire de Saint-Siméon

La municipalité elle-même a demandé combien coûterait le branchement de son centre communautaire à la haute vitesse.

Le maire projetait d’y attirer des entreprises pour revitaliser le village.

Ils demandaient au-dessus de 20 000 $ pour le brancher. Pourquoi, nous, on aurait à payer ça?, s’indigne le maire, qui souligne que le centre communautaire est situé à moins de 200 m de l’école qui, elle, est connectée à la haute vitesse.

2 750 $ pour échapper au 5 Mbps

Un homme avec des lunettes fumées sourit devant le fleuve.

Pierre Bilodeau ne croit pas que les régions puissent attirer des entreprises avec un réseau Internet aussi lent.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Pierre Bilodeau habite à environ 2 km à l’est du centre de la ville. Sa conjointe et lui ont voulu se retirer dans la région pour vivre une retraite paisible, à proximité du fleuve.

Ils sont toutefois aux prises avec un Internet qui ne dépasse pas 5 Mbps — soit 10 fois moins (Nouvelle fenêtre) que la vitesse jugée essentielle par le CRTC.

Impossible, pour le couple, d’apprécier le récent retour sur scène virtuel d’Yvon Deschamps : la diffusion du spectacle en ligne était constamment interrompue.

On est quand même en 2020, déplore Pierre Bilodeau.

Il a déjà tenté d’améliorer son Internet… mais Vidéotron, dit-il, exige 2 750 $ pour le brancher.

Le câble, il s’arrête à quatre maisons de chez nous. Pourquoi je paierais ça?

Pierre Bilodeau, habitant de Saint-Siméon

Selon Pierre Bilodeau, les régions sont prisonnières des entreprises.

Vu que c'est pas payant, elles ne sont pas intéressées à développer le service, déclare ce natif de Montréal. Ça a un impact sur le dynamisme des régions parce qu’aujourd’hui, sans la technologie nécessaire, on ne peut pas attirer des entreprises ou des familles.

Pierre Bilodeau, installé depuis 15 ans dans sa maison en bordure du Saint-Laurent, constate que la population du village vieillit, que l'offre commerciale rétrécit, que la vitalité abandonne lentement mais sûrement Saint-Siméon.

  • Un Internet de 5 Mbps, c'est franchement la galère, n'hésite pas à dire Khalid Mokrini, propriétaire de la boutique Informatique Ste-Foy.
  • Selon lui, une connexion de 50 Mbps permet de télécharger une série télé en quelques minutes. Une vitesse de 5 Mbps augmente facilement la durée à 1 heure.
  • Khalid Mokrini précise qu'une connexion de 5 Mbps était à la fine pointe à l'époque de Caramail, en 2009. Il souligne qu'une vitesse de 50 Mbps, performants avant la COVID, devient de plus en plus désuète, puisque le travail et l'enseignement à distance sollicitent beaucoup plus la connexion.
  • À son avis, dans le contexte actuel, une connexion de 120 Mbps représente un minimum pour une famille de quatre personnes où deux enfants jouent en ligne.

Un enjeu pour repeupler les régions

L’Internet, ça devient vraiment un critère de plus en plus important depuis deux ans, souligne la courtière Isabelle Charpentier, des Immeubles Charlevoix.

Elle constate que ses potentiels acheteurs s’informent davantage de la puissance du réseau Internet avant de signer un acte d’achat. Certains, devant la faiblesse du réseau, décident d’aller voir ailleurs.

L'enseigne d'un bar avec, à côté, une pancarte À vendre

Un des derniers bars de Saint-Siméon est à vendre.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Le problème d’Internet n’est pas propre à Saint-Siméon. À une quinzaine de kilomètres à l’ouest, la fromagerie Saint-Fidèle connaît son lot quotidien de problèmes.

Lors du passage de Radio-Canada, la connexion Internet s’était interrompue à cinq reprises au cours de la matinée, malgré un ciel sans nuages et une journée sans vent.

Une femme porte un uniforme noir et un masque au milieu d'un magasin d'alimentation

La journée où Radio-Canada a visité la fromagerie Saint-Fidèle, la connexion Internet a été interrompue à cinq reprises au cours de la matinée. Marie-Claude Imbeault est alors incapable de faire payer la clientèle par carte, ce qui oblige les gens à aller retirer de l'argent comptant.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Chaque fois, le paiement par carte devient inaccessible. Marie-Claude Imbeault, derrière son comptoir, n’a pas le choix : elle doit demander aux clients d’aller retirer de l’argent comptant à la caisse de Saint-Siméon ou de La Malbaie, chacune située à une bonne quinzaine de minutes en voiture.

Ça fait manquer des ventes, explique-t-elle. Avec la COVID, plus personne ne traîne d’argent sur eux.

Sylvain Tremblay, lui, déplore un fossé qui se creuse entre les villes et les villages ruraux comme le sien.

Internet, c'est déjà, aujourd'hui, un service de base — comme l'électricité. On part toujours avec une prise au bâton et peut-être même deux en n’ayant pas un bon service.

Sylvain Tremblay, maire de Saint-Siméon

Le professeur Patrick Mundler, spécialiste en développement rural à l'Université Laval, trace aussi un parallèle entre le chantier du branchement des régions et celui de l'électrification, qui fut entamé au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale au Québec.

Un homme dans un décor d'automne

Le professeur Patrick Mundler estime qu'en 2020, un branchement Internet de qualité constitue un service de base pour les milieux ruraux.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

À l'époque, c'était un critère pour que les campagnes intègrent l'économie moderne. L'enjeu est le même aujourd'hui avec Internet haute vitesse, de l'avis du professeur.

Avec l'irruption du télétravail de façon massive, l'accès à un réseau Internet haute vitesse donnerait un avantage comparatif à certaines régions, qui offrent un cadre de vie tout à fait intéressant et qui pourraient attirer ceux qui ont choisi la ville un peu par défaut, analyse M. Mundler.

Une antenne d'Internet.

Le télétravail pendant la pandémie rend encore plus évidentes les déficiences d'Internet en région rurale.

Photo : Radio-Canada / François Vigneault

Le maire de Saint-Siméon aimerait que l’État prenne en charge la connexion des régions pour éviter de laisser les municipalités comme la sienne en proie aux entreprises privées.

La fibre optique, c'est une infrastructure, comme la route derrière moi, comme les égouts, comme l'eau potable. Qu’on la nationalise et qu’on soumette ensuite les entreprises de télécommunications au jeu de la concurrence! Ça serait mieux que d’attendre, d’attendre, d’attendre comme on attend toujours en région.

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