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Musulman en France : « on marche sur des œufs »

Pas toujours facile d’être musulman en France. Les 5 à 6 millions de fidèles du Prophète sont au coeur de vifs débats touchant l’identité française et la sécurité du pays alors qu’on commémore les attentats du Bataclan. Visite à Montpellier, à la rencontre de musulmans.

L'homme porte un masque sanitaire.

Lhoussine Tahri, recteur de la mosquée Averroès de Montpellier

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La peinture semble toute fraîche sur les murs de la grande mosquée Averroès. L’édifice détonne dans le paysage : un dépôt de trains et d’autobus d’un côté, des bâtiments industriels de l’autre.

C’est la plus grande mosquée de Montpellier, une ville qui en compte 15 pour une population estimée à 50 000 musulmans. Des fidèles qui ne peuvent plus prier ensemble en raison de la situation sanitaire.

S’il n’y a pas la COVID, il y a 1000 personnes en bas, 600 en haut. Lhoussine Tahri, le recteur de la mosquée, nous a ouvert ses portes. C'est la maison d’Allah, ajoute-t-il. C'est plus que triste quand elle est vide.

Lhoussine Tahri est accueillant, mais il hésite lorsque vient le temps de parler de la place de l'islam en France. Il pèse ses mots, interroge le journaliste.

Sur quoi on va parler? Et l'article, ça va sortir où? Les réponses semblent ne le rassurer qu’à moitié. Il parle un peu, ne complète pas toujours ses phrases.

On passe sur une période très difficile. Si vous voulez, je peux vous donner le numéro de téléphone de quelqu'un qui est spécialisé dans ces trucs-là... On marche sur des œufs.

Lhoussine Tahri
Un palmier trône dans la cour.

La grande mosquée Averroès, achetée à la Ville de Montpellier par les musulmans du secteur en 2016.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Une période un peu difficile

Il n’y a pas que le recteur de cette mosquée qui est frileux. En quelques heures, deux autres musulmans en vue à Montpellier se sont désistés d’entrevues qu’ils avaient d’abord accepté d'accorder.

C’est compliqué, Montpellier, se justifiait au téléphone l’un d’eux.

Ici, tous les courants de l’islam cohabiteraient. Avec son lot de tensions et de contradictions.

Il y a les craintes sécuritaires liées à la récente série d’attentats terroristes, ainsi qu’à la commémoration, vendredi, du cinquième anniversaire des attentats du Bataclan.

Rajoutez à cela les débats politiques sur les caricatures du Prophète, la liberté d’expression et la place de l’islam au pays. Des débats alimentés par le président français, qui cherche à mieux surveiller les extrémistes musulmans.

Emmanuel Macron a présenté les contours d’un projet de loi pour encadrer la formation des imams et le financement des mosquées, et mieux surveiller les associations communautaires où peuvent agir les extrémistes.

On est dans une période un peu difficile, conclut le recteur Tahri. C’est un chantier sur tous les côtés.

Des femmes musulmanes accompagnent leurs enfants à l'école

La rentrée des classes un matin dans le quartier La Paillade de Montpellier, un quartier populaire à forte concentration musulmane.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Plus ça va, plus on nous tape dessus

Les enfants se pressent pour entrer à l’école primaire non loin de la mosquée Averroès. Les accompagnants sont surtout des mères voilées. Elles disent bonjour aux surveillants et parlent souvent en arabe entre elles.

De l’autre côté du boulevard se trouve le marché public de La Paillade. C’est un quartier populaire du nord-ouest de Montpellier, à forte concentration musulmane.

Quelques femmes portant le voile font la queue devant la boucherie halal. En face, on trouve un commerçant un peu plus volubile. Je vends des herbes aromatiques, explique Mohammed, 42 ans. Ce qu'on avait chez nous : menthe, persil, coriandre.

Aux yeux de ce Français originaire de Tunisie, les musulmans demeurent mal connus et stigmatisés par leurs concitoyens, tous associés aux terroristes qui égorgent leurs victimes.

Il prend en exemple les discours de politiciens et les discussions diffusées dans les médias français. Trop souvent, déplore Mohammed, le terroriste est décrit comme un musulman, alors que c’est un fou furieux qui a tué quelqu’un. Ce n’est pas un musulman.

Et les efforts du gouvernement pour distinguer du lot les extrémistes radicaux qui appellent à défier les règles françaises ne le convainquent pas.

Vous avez beau dire "islamiste" ou quoi que ce soit. Pour un Français lambda, c'est un musulman. Qui pratique la religion de l'islam? Ce sont les musulmans.

Mohammed, commerçant à Montpellier
Il est devant son étal de marchandises.

Mohammed, Français d'origine tunisienne, tient boutique dans le marché public de La Paillade, à Montpellier.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Selon lui, les efforts français pour faire respecter la laïcité masquent surtout une campagne anti-islam. Une façon détournée de restreindre les droits et libertés des musulmans.

Plus ça va, plus on nous tape dessus, déplore-t-il. On se sent affaiblis, en fait. C’est qu’on n’a pas les mêmes droits, malgré qu’on soit en France.

Précisions

Une version précédente de cet article comportait les termes « musulmans modérés ». Le mot « modérés » n'aurait pas dû se retrouver en ligne et nous l'avons retiré. Toutes nos excuses.

Comme si ça n'avait pas encore assez choqué

Le local communautaire doit rester anonyme. Nous y sommes invités pour rencontrer des jeunes musulmans. Pour y accéder, il faut longer la base d’un HLM vers un jardin communautaire. Sur plusieurs balcons, des vêtements sont étendus pour sécher.

Une jeune femme et trois jeunes hommes ont accepté de discuter avec nous. Seulement deux d'entre eux vont révéler leur prénom. Ça ne changera rien, explique l’un de ceux qui refusent de s’identifier.

À 18 ans, Bilal est grand et mince. Un passionné de foot qui ne se sent pas trop bienvenu dans ce pays où il est pourtant né.

Je sens qu'elle [la France] nous rejette de plus en plus. Que les musulmans, ce ne sont pas des Français. Que ce sont tout sauf des Français.

Bilal, 18 ans

Les attentats y sont pour beaucoup, bien sûr, mais aussi tous ces débats entourant la laïcité, le port du voile en public et les caricatures du Prophète.

Ces dessins, offensants pour bien des musulmans, ont même été projetés sur les murs d’édifices de Montpellier récemment, en réponse à la décapitation de l’enseignant Samuel Paty.

Certes, il y a la liberté d'expression, reconnaît Bilal. Mais les rediffuser, pour moi, c'est comme si ça n'avait pas encore assez choqué les musulmans.

Les jeunes y voient une marque de mépris envers ceux qui se sentent offusqués par l’existence de ces dessins. Le mieux serait de faire disparaître ces caricatures, lance Bilal.

Soukeina, étudiante en lettres étrangères, souhaite un dialogue apaisé sur cette question. Ça blesse des gens inutilement de les publier de nouveau. Ça recrée des débats à chaque fois et ça ne s’arrête pas. C’est un cercle infernal, en fait.

Soukeina accuse les politiciens d’utiliser les questions touchant l’islam pour s’attirer les votes de Français inquiétés par l’immigration et les risques d’attentats. Ils font de la récupération politique sur notre dos.

Elle sourit.

Samira Khouaja, fondatrice de l'association Jasmin d’Orient

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Moins parler de laïcité

À Montpellier, on ne trouve pas que des musulmans sceptiques des efforts du gouvernement pour écarter les plus extrémistes de leurs rangs.

Dans les mosquées, il faut surveiller, voir ce qui se passe, croit Samira Khouaja, la directrice de l’association Jasmin d’Orient. Il le faut.

Son organisme aide les femmes venant du Maghreb à s’intégrer dans la société française. Un apprentissage qui passe par le respect de la laïcité, assure-t-elle.

Il faut du temps pour expliquer les règles entourant la laïcité, dit-elle, évoquant les années vécues dans une autre culture, les nouveaux codes culturels à maîtriser, la barrière de la langue.

Des obstacles plus difficiles à surmonter lorsque les nouveaux arrivants vivent ensemble dans des quartiers populaires, loin des autres Français.

Samira Khouaja réclame plus de mixité dans les quartiers. Si votre voisine au lieu de dire "bonjour", elle dit "salam aleykoum", comment vous voulez que ces gens-là s’intègrent?

Elle affiche un large sourire

Amel Deira, une des formatrices de l'association Jasmin d'Orient.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

À ses côtés, la formatrice Amel Deira avance une autre idée. Que la France mette un peu d’eau dans son vin sur ces questions délicates, comme la laïcité et l’intégration.

Elle prend en exemple le Royaume-Uni ou le Canada. Ils laissent les gens libres. En France, la religion, le foulard, on n'arrête pas d'en parler. Si on oublie un moment ce sujet-là, le problème va se rétablir seul.

Yanik Dumont Baron est correspondant de Radio-Canada en Europe

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