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Élections américaines : au nom du père, du fils et de QAnon

Un ex-ambassadeur du Vatican a envoyé au président Trump une missive qui fait écho aux théories du mouvement QAnon. Mais qui est donc l’auteur de cette lettre? Et comment une partie du clergé catholique américain s’est-il laissé imprégner par le discours conspirationniste?

Carlo Maria Vigano.

L'ancien ambassadeur du Vatican aux États-Unis Carlo Maria Vigano

Photo : Associated Press / Patrick Semansky

Le scénario est digne de celui d’un film. Un ancien haut fonctionnaire du Vatican disparaît dans la nature. Terré dans un endroit tenu secret, il est en guerre ouverte avec le pape et rédige des lettres incendiaires truffées de références à de vastes complots qui menacent l’Église catholique et l’humanité dans son ensemble. Bienvenue dans le monde de Carlo Maria Vigano.

Âgé de 79 ans, Mgr Vigano a publié le 25 octobre dernier une lettre ouverte destinée à Donald Trump au sujet de laquelle l’équipe des Décrypteurs a reçu plusieurs courriels.

Dans cette lettre, cet ancien ambassadeur du Vatican à Washington D.C. s’insurge contre une « dictature sanitaire » (Nouvelle fenêtre) menée par une élite mondiale désireuse de soumettre l’humanité à une grande réinitialisation qui annulerait les dettes des États, créerait un revenu universel et abolirait la propriété privée en échange d’une suppression des libertés individuelles.

Mgr Vigano ne s’arrête pas là. Il évoque aussi dans cette même lettre une manœuvre orchestrée par les compagnies pharmaceutiques, Bill Gates et les gouvernements pour nous imposer un vaccin obligatoire contre la COVID-19 et la COVID-21. Cette machination culminerait avec l’imposition de passeports sanitaires et de cartes d’identité numérique qui permettraient à l’État profond de nous suivre à la trace.

Ces affirmations font sans nul doute écho à la rhétorique et aux théories conspirationnistes de la mouvance QAnon. D’ailleurs, le mystérieux Q a lui-même relayé la lettre de Mgr Vigano à ses fidèles disciples cinq jours après sa publication.

Au Canada, le conspirationniste Alexis Cossette-Trudel l’a également évoquée : Cette lettre envoyée par l'Archevêque Vigano au président Trump, c'est énorme, c'est énorme, c'est pour ça que j'en fais une émission spéciale aujourd'hui, dit-il dans un de ses récents webjournaux.

Capture d'écran d'un webjournal d'Alexis Cossette-Trudel. Le conspirationniste québécois y souligne la lettre envoyée par Mgr Vigano à Donald Trump.

Capture d'écran d'un webjournal d'Alexis Cossette-Trudel. Le conspirationniste québécois y souligne la lettre envoyée par Mgr Vigano à Donald Trump.

Photo : Radio-Canada

Cette lettre n’a pas non plus échappé à l’attention d’Alain Crevier, animateur du balado Être et spécialiste du Vatican.

C’est le summum! s’exclame-t-il, en entrevue aux Décrypteurs. C’est un complot gigantesque qu’on associe à QAnon, c’est évident, mais ça n’a aucun bon sens, c’est un délire, c’est un pur délire, c’est hallucinant!

« Quand j’ai lu la lettre adressée au président Trump, je me suis dit : que reste-t-il de la crédibilité de Mgr Vigano? C’était un haut fonctionnaire, c’était un diplomate, quelqu’un qui voulait le bien de l’Église... qu’est-ce qui reste de la crédibilité de cet homme-là? Je pense qu’il ne reste plus rien du tout. »

— Une citation de  Alain Crevier, animateur et journaliste

Du Vatican à Washington : cap sur le conspirationnisme

Issu d’une famille fortunée du nord de l’Italie, Carlo Maria Vigano fait son entrée en 1973 dans le giron de la diplomatie vaticane. Il atteint rapidement les plus hauts échelons du secrétariat d'État du Vatican.

Actif sur plusieurs continents, il est rapatrié au Saint-Siège en 2009 pour prendre le poste de secrétaire général du gouvernorat du Vatican sous le Pontificat de Benoît XVI. Mgr Vigano entreprend alors une tentative de redressement des finances de la Cité-État.

Joint en France, l’historien spécialiste du Vatican Christophe Dickès juge que c’est mission accomplie : Mgr Vigano parvient à assainir les finances du Vatican, mais il le fait, précise-t-il, au détriment de ceux qui cachaient des affaires sous le tapis, dont le cardinal Bertone, le numéro deux du Saint-Siège.

La suite, Alain Crevier la résume ainsi : Ça a chauffé et c’est Benoît XVI qui a tranché et qui a dit : "Basta, ça va faire. Vigano, tu t’en vas comme ambassadeur à Washington, on ne veut plus te voir dans le coin". Voilà donc comment une apparente promotion a plutôt pris des allures de mise à l’écart.

Pendant ses années de nonce apostolique à Washington (2011-2016), Mgr Vigano tisse des liens très serrés avec une frange de plus en plus militante au sein du clergé américain. Il est devenu très lié avec les secteurs les plus conservateurs et traditionalistes du catholicisme américain, selon Massimo Faggioli, un historien et théologien italien basé aux États-Unis.

C’est à travers ce rapprochement que Mgr Vigano aurait progressivement dérivé vers le conspirationnisme, conclut M. Faggioli.

« Aux États-Unis, il y a une origine commune entre le monde souterrain du conspirationnisme politique et la montée en puissance des catholiques ultraconservateurs. »

— Une citation de  Massimo Faggioli, historien et théologien de l'Université Villanova

Sur la ligne du temps, l’historien voit l’année 2008 comme un moment charnière, alors que Barack Obama accède à la présidence. Secouée, la frange ultraconservatrice du clergé américain se ressaisit et finit par y trouver une source de ralliement. De cette nouvelle conjoncture émerge aussi un nouvel allié : le mouvement Tea Party, lui-même très proche de la pensée conspirationniste et vu d’un bon œil par cette faction de l’Église catholique américaine.

En 2013, l’élection du pape François est perçue par les catholiques ultraconservateurs comme le fruit d'un complot du conclave pour rediriger l’Église catholique vers une mentalité plus libérale. Le pontife argentin, au discours plus progressiste, est graduellement associé aux élites dites globalistes que pourfendent certains conspirationnistes américains.

Toujours selon l'interprétation de Massimo Faggioli, l’élection en 2016 de Donald Trump popularise et normalise ces théories tant dans la sphère politique que dans la sphère catholique. Aux yeux de l’historien, la résultante est que les plus ardents supporteurs catholiques de Donald Trump sont les mêmes qui ont adhéré au message de Mgr Vigano.

2018 : le point de bascule

Vers la fin du mandat de Mgr Vigano à Washington, les tensions s’accroissent (Nouvelle fenêtre) entre le prélat italien et le pape François. En 2016, le prélat italien signifie au Vatican qu’il démissionne de son poste d’ambassadeur. Cette démission est acceptée prestement par le souverain pontife.

En 2018, Mgr Vigano largue une véritable bombe. Le prélat publie une lettre (Nouvelle fenêtre) dans laquelle il accuse le pape François d’avoir couvert Theodore McCarrick, un cardinal américain accusé d'abus sexuels, et invite le Saint Pontife à démissionner.

Soutenue par un douzaine d’évêques américains, cette démarche est sans précédent dans l’histoire moderne, selon Massimo Faggioli.

Le pape François implore le pardon pour le « scandale et la trahison » ressentis par les victimes d'abus sexuels commis par des prêtres catholiques en Irlande.

Le pape François

Photo : Reuters / Hannah Mckay

Les accusations de Mgr Vigano sont-elles fondées? Impossible, au moment d’écrire ces lignes, de trancher. Du vrai, du faux et du floutitrait le quotidien catholique La Croix (Nouvelle fenêtre) en 2018. Le résultat d’une enquête interne sur cette affaire sera dévoilé le 10 novembre.

C’est après avoir publié cette lettre accusatrice que Mgr Carlo Maria Vigano disparaît dans la nature. Alain Crevier et des journalistes d’un peu partout dans le monde ont tenté, en vain, de le localiser.

Tapi dans l’ombre, il refait surface en pleine pandémie avec la publication d’une série de lettres aux forts accents conspirationnistes.

D’abord en mai dernier, Mgr Vigano lance une pétition (Nouvelle fenêtre) exigeant la réouverture des lieux de culte. Ensuite, en juin, il publie une première lettre ouverte (Nouvelle fenêtre) sous forme de louanges à Donald Trump. En cette heure dramatique et décisive pour l’ensemble de l’humanité, je prie pour vous écrit-il après avoir dépeint un monde où s’affrontent les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres.

Peu après, Donald Trump répond à cette lettre flatteuse par le biais d’un tweet. Il se dit honoré par l’incroyable lettre de Mgr Vigano.

Capture d'écran d'un tweet de Donald Trump daté du 10 juin en réaction à l'envoi d'une lettre ouverte signé de la main de Mgr Carlo Maria Vigano.

Capture d'écran d'un tweet de Donald Trump daté du 10 juin en réaction à l'envoi d'une lettre ouverte signée de la main de Mgr Carlo Maria Vigano.

Photo : Radio-Canada

Avec l’ajout d’une lettre semblable publiée le 25 octobre, c’en est trop aux yeux de bon nombre d’observateurs. Les lettres écrites à Trump montrent un personnage excessif qui n’est plus en phase avec la réalité tranche l’historien Christophe Dickès. Ce manichéisme fait sourire parce qu’il tombe dans une forme de complotisme ajoute-t-il.

Mgr Vigano suscite à la fois la risée et l’embarras, tout en bénéficiant d’un auditoire auprès de certains évêques et plusieurs catholiques aux États-Unis nuance Massimo Faggioli. Il rappelle ainsi l’existence de puissants médias catholiques qui répercutent son message aux États-Unis, un message qui fraie son chemin à l’étranger. Ce n’est plus marginal, selon lui.

En somme, ces lettres controversées ne peuvent être dissociées des affrontements entre les sympathisants du pape et ses opposants. Vous avez non pas une opposition, mais des oppositions au pape François, et dans ces oppositions, il y a la frange ultra-conservatrice américaine, dont le porte-drapeau est Monseigneur Vigano, estime M. Dickès.

Mais selon l’historien français, ces jeux de pouvoirs n’expliquent pas à eux seuls le passage au complotisme de Mgr Vigano : On ne peut passer de la lumière à l’ombre en un claquement de doigts, on ne sait pas tout.

Comment combattre la désinformation

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