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La santé mentale des restaurateurs mise à mal par la pandémie

Les restaurants et les bars sont durement touchés par les restrictions imposées par les gouvernements pour endiguer le virus.

Affiche indiquant que la table n'est pas disponible.

Une table du restaurant Royal Oak d'Ottawa

Photo : Radio-Canada / Jonathan Dupaul

La pandémie a des répercussions sur la santé mentale de bien des gens, mais il y a des secteurs plus à risque, comme celui de la restauration. Celui-ci est d'ailleurs déjà enclin à davantage de problèmes de dépression et de consommation.

Entre ajustements pour se conformer aux nouvelles normes sanitaires et fermetures successives, les sentiments des travailleurs de la restauration sont en montagnes russes depuis des mois.

Benoît Marcotte est propriétaire de quatre restaurants sur la Rive-Sud (Montréal). Il se sent impuissant face à la situation.

On a tout fait pour s'adapter, pour être conformes aux règles demandées, et on doit refermer, encore et encore. Ça joue beaucoup psychologiquement, dit-il.

Il a 70 employés et raconte qu'ils sont nombreux à trouver la situation difficile. Certains ont même décidé de quitter la profession. Ils ne peuvent plus supporter cette pression.

En temps de pandémie, le milieu se sent non seulement mêlé avec des règles qui changent souvent, mais aussi délaissé.

C'est difficile. Oui, ça prend un soutien, mais je n'ai pas vu beaucoup d'aide du gouvernement. On entend que si on a besoin, on peut consulter, mais il y a des listes d'attente. Moi, je tends l'oreille à mes employés. J'ai quelqu'un qui m'a dit : "Il faut que je travaille, je vais devenir fou". C'est à nous comme employeurs d'essayer d'être créatifs, car on ne voit pas concrètement les aides arriver.

Benoît Marcotte, propriétaire de quatre restaurants
Le restaurant de Benoît Marcotte.

Le Bistro V, un des restaurants de Benoît Marcotte

Photo : Photo Bistro V

Détresse psychologique propre au milieu

L'insécurité de l'emploi, la précarité, les exigences psychologiques et physiques liées au milieu pesaient déjà lourd sur la santé mentale de ces travailleurs, indique l'étudiante au doctorat en sociologie de l'Université de Montréal Samantha Vila-Massé.

Ils ont de nombreuses exigences physiques qui sont très lourdes et qui ont des conséquences sur leur santé mentale et physique, mais aussi des exigences psychologiques. Cela peut être, par exemple, de concilier les attentes de leur patron et celles des clients, explique-t-elle.

La chercheuse précise que ces tâches, mais aussi la précarité dans le secteur, peuvent peser lourd pour la santé mentale.

Le grand défi pour beaucoup de travailleurs, c'est qu'ils ne connaissent pas tous leurs droits, ils n'ont pas d'horaires fixes. C'est énormément de charges qui s'ajoutent, physiques et cognitives. Et il y a souvent des personnes vulnérables dans ce milieu.

Samantha Vila-Massé, étudiante au doctorat en sociologie de l'UdeM
Samantha Vila-Massé,  étudiante au doctorat en sociologie de l'UdeM.

Samantha Vila-Massé, étudiante au doctorat en sociologie de l'UdeM

Photo : Samantha Vila-Massé

Elle rappelle qu'il existe différents profils dans l'industrie : ceux qui font carrière dans le milieu et ceux qui y sont de manière transitoire.

Le problème, c'est qu'il y a toute cette incertitude qui plane. Ils ne connaissent pas leur avenir, certains n'ont pas d'assurance santé, d'autres ne sont pas dans une situation légale. Il y a d'autres problématiques qui entrent en jeu, rappelle-t-elle.

Ce que je trouve le plus difficile, c'est de se faire dire "peut-être que..." En fait, d'être dans l'incertitude, reconnaît M. Marcotte.

Briser le tabou de la santé mentale

André Duncan est travailleur dans l'événementiel et avait lancé l'an dernier un réseau de discussion pour parler des enjeux de santé mentale après le suicide d'un membre du milieu à Sherbrooke.

Quand on travaille en hôtellerie, on va rater beaucoup d'anniversaires, on va passer Noël avec notre famille d'hôtellerie plus que notre vraie famille. On évolue dans un métier de plein de tentations, des choses qui peuvent rapidement devenir des poisons, comme le sexe, la drogue, l'alcool. Il y a beaucoup de consommation et de surconsommation dans l'industrie, explique-t-il.

On travaille où les autres s'amusent. Beaucoup de fatigue s'accumule, c'est un environnement de haute voltige. C'est un rush d'adrénaline auquel on devient accro, aussi.

André Duncan, travailleur dans l'événementiel
Un homme avec les cheveux longs et une barbe, portant une chemise à motifs, est assis devant sa caméra.

André Duncan avait lancé l’initiative « La part des anges » en 2019 pour parler des enjeux de santé mentale dans l'industrie.

Photo : Radio-Canada

On craint que plus les choses vont avancer plus il va y avoir une vague de faillites personnelle et professionnelle et aussi le risque de suicides, dit-il.

L'organisme torontois Not 9 to 5 offre aux travailleurs de l'hôtellerie un soutien et des ressources en santé mentale et en toxicomanie depuis 2018.

Ariel Coplan et Hassel Aviles en sont les fondateurs.

On remarquait qu'il n'y avait pas assez de conversation autour de ces enjeux, ni de sensibilisation. Moi-même, j'ai vécu l'expérience de la dépression, de l'anxiété sociale, raconte Hassel Aviles.

Le problème, selon eux, c'est que bien souvent les travailleurs demeurent silencieux et parler de santé mentale est tabou.

Je pense que nous sommes formés pour avoir une mentalité de "Oui, chef!" et de ne jamais demander d'aide. C'est considéré comme négatif d'avoir un problème, de faire une erreur, et c'est perçu comme une faiblesse.

Ariel Coplan, cofondateur de Not 9 to 5
Ariel Coplan et Hassel Aviles, fondateurs de Not 9 to 5

Ariel Coplan et Hassel Aviles, fondateurs de Not 9 to 5

Photo : Photo remise

La sécurité psychologique n'existe pas au travail, selon Ariel Coplan. Lui-même a vécu une dépression quand il a ouvert son restaurant. Les gens n'en parlent pas, par crainte d'être jugés ou de perdre leur emploi.

Il y a de la pression, mais aussi on supprime nos émotions. C'est un milieu où l'accès à l'alcool est très facile et donc il y a des taux élevés de consommation de substances, ajoute Hassel Aviles.

La pandémie est venue exacerber la précarité de ces travailleurs, selon eux.

C'est pour cette raison que l'organisme a lancé un cours en ligne pour apporter un soutien psychologique aux travailleurs pendant cette période difficile.

On sait que notre industrie va prendre du temps à se remettre et nous avons besoin de tout le soutien possible, pas seulement financier, explique Ariel Coplan.

Le cours s'intitule Primary Concerns et présente cinq préoccupations : la santé mentale, le stress et les traumatismes, la dépression, l'anxiété et la consommation de substances.

Il s'agit vraiment de donner des outils aux travailleurs pour qu'ils puissent les mettre en œuvre dans leur vie quotidienne, précise Hassel Aviles.

Lors des récessions précédentes et lors d'autres catastrophes mondiales, lorsque vous avez des facteurs tels que l'isolement, la perte d'emploi et des taux déjà élevés de crise de santé mentale et l'usage de substances, cela entraîne des augmentations de suicides.

Hassel Aviles, cofondatrice Not 9 at 5

Ils espèrent ainsi ouvrir le dialogue et parler sans tabou de santé mentale, tout en rappelant aux travailleurs du secteur que malgré l'incertitude qui plane sur l'industrie, celle-ci peut compter sur un fort réseau d'entraide.

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