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Retracer l’histoire génétique des Québécois grâce aux sépultures anonymes

Les premiers cimetières québécois recèlent de dizaines de milliers de corps anonymes. Et s’il était possible d’identifier certains de ces corps? Des chercheurs ont trouvé un moyen de le faire. Ce faisant, ils sont en train de dévoiler l’histoire génétique des Québécois.

Un scientifique penché sur un squelette dans une sépulture.

Un squelette est exhumé du square Dorchester, à Montréal, l'emplacement de l'ancien cimetière Saint-Antoine.

Photo : Radio-Canada

Binh An Vu Van

À l’Université de Montréal, dans une petite salle d'apparence ordinaire, reposent des centaines de boîtes de carton. À l’intérieur se trouvent des squelettes provenant d’anciens cimetières québécois, certains remontant au 18e siècle. Ce sont nos ancêtres.

Ils se retrouvent ici parce la plupart entravaient le chemin de travaux routiers ou de canalisations et qu'ils ont dû être exhumés. En attendant leur réinhumation, ils sont l’objet d’étude des chercheurs. Tous ces ossements, sans exception, sont anonymes. Car, pendant des siècles au Québec, les défunts étaient enterrés sans pierre tombale, sans nom.

Gros plan de boîtes l'une à côté de l'autre.

Ces boîtes contiennent des ossements anonymes exhumés d'anciens cimetières québécois.

Photo : Radio-Canada

Mais récemment, des généticiens ont trouvé un moyen d’identifier certains de ces corps en mariant génétique et généalogie. Cette idée est rendue possible au Québec parce que la province dispose d’une base de données généalogiques exceptionnelle, BALSAC, créée au début des années 70 par l’historien Gérard Bouchard. Elle documente la quasi-totalité de la population québécoise d’origine française, depuis le début du peuplement jusqu’en 1965.

 Il y a très peu de populations qui possèdent des données de l’état civil d’une aussi grande qualité.

Hélène Vézina, directrice de BALSAC

BALSAC contient les données des registres québécois, les actes de naissances, de mariage, de décès, des millions de pages méticuleusement consignées par l'Église catholique. Mis ensemble, ces actes permettent de recréer l’arbre généalogique des Québécois sur quatre siècles depuis ses tout débuts. 

Plan rapproché de quatre crânes sur une table. En arrière-plan, un chercheur tient une boîte.

Une lourde tâche attend les chercheurs afin d'identifier le plus d'ossements possible.

Photo : Radio-Canada

C’est donc dire que l’identité de la majorité des ossements contenus dans les boîtes de carton du laboratoire de l’Université de Montréal se retrouve quelque part dans BALSAC. Et si la génétique permettait d’identifier qui? C’est la réflexion d’un généticien de l’Université de Montréal, Damien Labuda, aidé de son étudiant Tommy Harding. 

Premièrement, il nous faut une référence contemporaine, il nous faut le profil génétique des Québécois qui vivent aujourd’hui, explique Tommy Harding. C’est justement un travail qu’avait entrepris Hélène Vézina avec Damien Labuda il y a plus de 20 ans. Ils avaient alors séquencé le génome de 950 Québécois contemporains et avaient recueilli le nom de leurs parents et grands-parents. Ces informations leur ont permis de les relier au grand arbre généalogique de BALSAC.

Plan large de Tommy Harding examinant un crâne. Devant lui, sur une table, des ossements humains placés sur un drap. Derrière lui, des crânes sont présentés sur des étagères.

Tommy Harding, postdoctorant, Université de Montréal

Photo : Radio-Canada

L’indice clé dont se sont servis les généticiens, ce sont des séquences génétiques toutes particulières qui se transmettent presque sans modification de génération en génération. D’abord, il y a l’ADN mitochondrial, un héritage identique transmis par les mères à tous leurs enfants. Ensuite, il y a le chromosome Y, transmis sans modification de père en fils. 

Gros plan d'une main tenant une dent, l'autre main tient une scie chirurgicale.

Dent humaine de laquelle les chercheurs ont extrait du matériel génétique.

Photo : Radio-Canada

Avec en main les séquences d'individus modernes, il devient alors possible de déduire en partie le génome de leurs ancêtres. Pour savoir à qui appartiennent des ossements, il reste alors à comparer le matériel génétique retrouvé dans les ossements et à rechercher dans BALSAC les individus possédant un ADN mitochondrial et un chromosome Y identiques. La technique ne permet donc, pour le moment, que d’identifier des ossements d’hommes. Mais en investiguant, on pourrait ensuite retrouver leurs sœurs, leurs mères, etc., explique Tommy Harding.

Le plus grand défi a été d’extraire du matériel génétique de qualité, parce que l’ADN se dégrade avec le temps.

Tommy Harding, postdoctorant à l'Université de Montréal

Sur les 30 ossements testés, l’idée a fonctionné pour un seul individu. Son nom : 20A S12. Un homme retrouvé sous le square Dorchester, dans l’ancien cimetière Saint-Antoine, un des plus vieux cimetières de Montréal, en exploitation jusqu’à la moitié du 19e siècle.

Gros plan d'ossements humains étendus sur une table.

Ossements de l'individu 20A S12 dans les laboratoires de bioanthropologie à l'Université de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Dans BALSAC, Tommy Harding a identifié 379 individus ayant les mêmes marqueurs génétiques que ceux de 20A S12, et morts pendant la période d’exploitation du cimetière. Et selon les registres de BALSAC, un seul est enterré au cimetière Saint-Antoine : un homme né à Pierrefonds en 1775, marié en 1803 à Saint-Eustache et mort à 58 ans. 

Mais il reste beaucoup d’incertitudes sur cette identification. Notamment parce que, sur les 379 individus, on ne connaît pas le lieu d’enterrement de 287 d’entre eux. Mais les chercheurs estiment qu’avec davantage d’informations génétiques sur les ossements, ainsi que sur les Québécois contemporains, il sera possible identifier des corps avec plus de certitude : Éventuellement, on pourrait identifier jusqu’à 87 % des hommes avec un acte de mariage avant 1850 dans BALSAC, estime Tommy Harding.

Comprendre l’histoire génétique des Québécois

Gros plan d'Emmanuel Milot portant un masque.

Emmanuel Milot, généticien et biologiste de l'évolution à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Photo : Radio-Canada

Les répercussions de cette technique sont plus importantes qu’on peut le croire au premier abord. En effet, dévoiler la génétique d’un Québécois ancien, c’est aussi révéler celle de sa descendance et comprendre l’histoire génétique des Québécois, de leurs traits, de leurs maladies. C’est une ouverture vers une manne d’informations vraiment intéressantes, surtout si on arrive à lier ces informations génétiques aux informations généalogiques, etc., explique Emmanuel Milot, biologiste de l’évolution à l’Université du Québec à Trois-Rivières, et codirecteur de recherche de Tommy Harding. 

Le projet de Tommy Harding marque le coup d’envoi pour la création d’un laboratoire de séquençage d’ADN ancien à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

L’idée, c’est d’obtenir l’information génétique d’un maximum de restes de différentes époques pour créer une biobanque d’ADN ancien, créer aussi des données génétiques sur ces anciens Québécois, par le fait même sur le reste de la population québécoise passée.

Emmanuel Milot, biologiste de l’évolution à l’Université du Québec à Trois-Rivières
Deux chercheurs dans une salle de recherches. L'un est debout, l'autre est assis.

Nouvelle salle blanche dédiée au séquençage ADN ancien de l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Photo : Radio-Canada

Ensemble, BALSAC, la nouvelle biobanque d’ADN combinés avec la biobanque CARTaGENE ancien brossent pour la population québécoise, et en particulier pour celle d’origine française, un portrait détaillé de leur histoire et de leur génétique. Le Québec est en train de devenir un terrain de recherche unique au monde pour les spécialistes de l’évolution humaine.

Au Québec, on va probablement être la population dans le monde qui connaît le mieux sa génétique de façon extensive depuis sa fondation.

Emmanuel Milot, biologiste de l’évolution à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Les données du Québec sont peut-être les plus extraordinaires qui soient, parce qu’on dispose de cette profondeur temporelle, et de cette couverture de l’histoire qui est très grande. Je crois que le Québec est une des populations qui va nous aider à comprendre l’évolution humaine passée et moderne, poursuit-il. Hélène Vézina abonde dans son sens : La population du Québec est unique parce qu’on peut la retracer depuis sa fondation, mais aussi parce qu’elle atteint une taille de plusieurs millions d’individus aujourd’hui.

Un chercheur devant des ossements humains étendus sur une table.

Ossements de l'individu 20A S12 dans les laboratoires de bioanthropologie à l'Université de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Quant à 20A S12? Les chercheurs ont choisi de ne pas rendre publique son identité. D’abord parce qu’il reste des incertitudes sur cette identification, mais aussi pour des raisons éthiques. Il n’est pas de notre responsabilité de dévoiler son identité. Il faut se rappeler que faire cela implique toute une descendance, et des conséquences qu’on ne mesure pas encore tout à fait. Il faudra une réflexion collective avant de le faire, observe Emmanuel Milot.

Le reportage de Binh An Vu Van sera diffusé à Découverte, dimanche 18 h 30 sur ICI Télé.

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