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Se souvenir, au son de la cornemuse de Sacha Mathew

Un homme en uniforme pose dans le salon régimentaire du Black Watch à Montréal, sa cornemuse sous le bras.

Sacha Mathew s'est initié à la cornemuse à l'âge de 12 ans, lorsqu'il faisait partie d'un escadron de cadets à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pandémie oblige, le jour du Souvenir à Montréal ne sera marqué d'aucune cérémonie publique au mémorial de la place du Canada cette année. Ce qui laissera Sacha Mathew étrangement désoeuvré. Car, depuis 25 ans, la cornemuse qui retentit le 11 novembre au terme de deux cruciales minutes de silence est très souvent la sienne.

Au sein du Black Watch, le plus ancien régiment écossais du Canada, le réserviste Sacha Mathew exerce depuis cinq ans le métier de cornemuseur. Mettre mon uniforme et jouer de la cornemuse n'a rien de spécial pour moi : c'est ça que je fais!

Avec son kilt orné du sporran à cinq franges en crin de cheval, ses richelieux recouverts de guêtres blanches et son Glengarry – le calot traditionnel –, le fantassin semble tout droit sorti des Highlands. Illusion! Mes parents viennent du sud de l'Inde, dit-il avec un sourire dans la voix. Et lui, il est né à Montréal.

La cornemuse est arrivée dans sa vie quand il avait 12 ans. Le choc qu’il a eu en l’entendant! Tellement fort, et émouvant. Ça m'a attiré profondément.

Ce soir-là, le corps de cadets de Dollard-des-Ormeaux dont il faisait partie avait reçu la visite des cornemuseurs du 401e Escadron – aujourd'hui dissous. Soucieux d’assurer leur relève, ces réservistes avaient fait le pari qu’en jouant, ils instilleraient chez les jeunes un intérêt pour cet instrument.

À la fin de la soirée, le jeune Sacha s’est avancé vers le chef du groupe, qui deviendra son mentor. Est-ce que je peux faire ça aussi? lui a-t-il demandé.

Restait à convaincre ses parents de lui procurer un « chanter », instrument qui sert à l'étude du doigté et du souffle. Non seulement mon père n’en avait jamais entendu parler, mais ça coûtait 65 $, du gros argent dans le temps.

L’enfant jouait déjà du violon et du trombone; indéniablement, la musique lui parlait. Ses parents ont donc accédé à sa demande. Je leur donne ce crédit : ils ne m’ont jamais découragé et ne m’ont jamais poussé non plus. Ils m’ont laissé faire.

Un homme en uniforme joue de la cornemuse dans le salon régimentaire du Black Watch.

Sacha Mathew joue de la cornemuse dans un salon du Black Watch à Montréal, le plus ancien régiment écossais du Canada.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C’est ainsi que, depuis ce temps, il cultive l'amour de la musique à la cornemuse. Sacha Mathew a été bénévole civil dans l'Aviation royale canadienne avant de devenir militaire au Black Watch, il y a cinq ans. Au printemps dernier, il fut de ceux qui ont prêté main-forte dans les centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD), aux prises avec le coronavirus.

Le réserviste a l'anglais comme langue maternelle et s'exprime aisément en français. Il estime qu'environ le cinquième des effectifs du Black Watch est bilingue, dont le commandant, le lieutenant-colonel Francis Roy.

Du souffle et de la mémoire

À presque 40 ans, Sacha Mathew se réjouit d'avoir joué du pipe pratiquement toute sa vie.

Et ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est pas tant [une question] de forme physique que de respiration et de posture, explique-t-il.

L’instrument appartient à la fois à la famille des vents et des bois. La marque d’un bon piper est de maintenir la pression sur le sac pour que le son demeure constant, décrit-il. On inspire et pèse [sur le sac] avec le bras gauche, puis on expire, ce qui remplit le sac d’air. On peut jouer comme ça pendant près d'une demi-heure!

Autre défi : toute la musique est jouée de mémoire. On est supposés être capables de marcher, rappelle Sacha Mathew. Donc on n’a pas nos partitions devant nous, comme l’orchestre symphonique.

Pour le band du Black Watch, composé d’une douzaine de cornemuseurs et d’une dizaine de joueurs de tambours, militaires ou civils, les semaines qui précèdent ou qui suivent le 11 novembre sont normalement les plus occupées de l’année. Les cérémonies se succèdent dans les Légions royales canadiennes : Verdun, LaSalle, Lachine, Kahnawake, Morin-Heights…

Un homme posé de profil joue de la cornemuse en kilt.

Jouer de la cornemuse est exigeant tant pour le souffle que pour la concentration, car l'interprète doit mémoriser toutes les pièces musicales.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Se souvenir en temps de pandémie

Mais cette année, le coronavirus a compromis le programme. Sur la place du Canada, au centre-ville de Montréal, seule une cérémonie privée en présence de la mairesse Valérie Plante sera tenue. À Ottawa, le ministre des Anciens Combattants, Lawrence MacAulay, a appelé les Canadiens à se recueillir à la maison et à regarder la cérémonie nationale à la télévision.

Parmi les 54 États membres du Commonwealth, le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie observent la tradition du jour du Souvenir à la 11e heure du 11e jour du 11e mois. C'est à ce moment qu'était entrée en vigueur, en 1918, la convention d'armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale.

Au Canada, s’il consistait au départ à honorer la mémoire des soldats disparus, le jour du Souvenir vise désormais à reconnaître l’apport des 2,3 millions de personnes qui ont servi tout au long de l’histoire du pays.

Le cœur de la cérémonie, ce sont les deux minutes de silence. Le Dernier appel est interprété en solo à la trompette, puis Flowers of the Forest, le solo de cornemuse tant de fois joué par Sacha Mathew.

C’est le moment le plus solennel, décrit le cornemuseur, et c’est très important pour nous de bien l’interpréter, car c’est un hommage à ceux qui sont décédés.

C’est sacré, d’une certaine façon.

La pièce est si symbolique qu’elle est entourée d’une superstition : où qu’ils soient lorsqu’ils la répètent, les cornemuseurs s’interrompent avant la fin. La jouer en entier en répétition serait comme un blasphème, explique Sacha Mathew. C’est réservé au jour du Souvenir, aux funérailles de soldats ou aux soupers militaires, qui se terminent par un moment de silence en mémoire des anciens.

La tradition militaire

Je suis très conscient de faire partie d’une lignée, dit-il. On passe le flambeau.

Durant la Première Guerre mondiale, le rôle des cornemuseurs dans les régiments écossais était de soutenir le moral des troupes et de participer au signal donné pour l'attaque. On les plaçait à l’avant à 200 mètres les uns des autres pour que, dans le tumulte, les troupes les entendent distinctement.

Dans cette guerre de tranchées, ces soldats portant une cornemuse pour toute arme étaient une cible de choix. On oublie souvent le courage dont faisaient preuve ces jeunes musiciens il y a 100 ans, affirme Sacha Mathew. C’étaient des héros.

Photo d'un coquelicot symbolique du jour du Souvenir attaché avec de la laine à une croix en bois sur laquelle il est écrit : « Thank Merci ».

Photo d'un coquelicot symbolique du jour du Souvenir dans le cimetière canadien du chemin de Givenchy où reposent 108 Canadiens, victimes de la bataille de la crête de Vimy en France, en avril 1917.

Photo : Anciens Combattants Canada

Le 6 juin 1944, les cornemuseurs sont là aussi. Ce jour-là, les forces alliées se livrent à l’une des plus importantes opérations militaires de l’histoire. 14 000 Canadiens et 7000 Britanniques débarquent à Juno Beach. C'est le début de la campagne de Normandie, qui durera 77 jours. Des 90 000 Canadiens qui y ont participé, 5500 ont perdu la vie.

C’est pour cette raison que, depuis sa création en 2003, le Centre Juno Beach (CJB) en Normandie reçoit d’imposantes délégations de cornemuseurs. Venues de partout dans le monde, elles marquent de leur présence cet anniversaire.

Dans la France confinée par la COVID-19, la cérémonie du 11 novembre avait été annulée au Centre Juno Beach. Une petite catastrophe pour cet organisme à but non lucratif qui dépend en partie des visiteurs pour son financement.

À la dernière minute, la direction du seul musée canadien consacré à la Deuxième Guerre mondiale en Europe s’est ravisée : une cérémonie se tiendra malgré tout. Dans le respect des règles sanitaires, des invités marcheront sur le littoral, « dans les pas des Canadiens », sur une distance de 1,5 km. Au Canada, au même moment, un vétéran de 96 ans, Jim Parks, effectuera la même distance depuis Mount Albert, en Ontario.

Des vétérans assis en rangée sur une plage.

Archives : Des vétérans de la Seconde Guerre mondiale visitent Juno Beach pour la commémoration des 75 ans du débarquement de Normandie, le jeudi 6 juin 2019.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Un son qui transporte

Les gens pensent souvent que les seules pièces jouées à la cornemuse sont sombres et destinées aux funérailles, raconte Sacha Mathew. Mais ce n’est pas le cas du tout. La cornemuse, c’est joyeux, c’est [aussi] pour les fêtes et les mariages.

Le réserviste du Black Watch a eu la chance de participer aux cérémonies d’envergure soulignant le centenaire de la meurtrière bataille d’Ypres (1917) ou celles marquant la fin de la Première Guerre mondiale, à Vimy.

Un cornemuseur portant le kilt pose devant le Monument commémoratif du Canada à Vimy.

Sacha Mathew, cornemuseur du Black Watch de Montréal, devant le Monument commémoratif du Canada à Vimy, le 9 novembre 2018, pour la commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale.

Photo : Photo offerte par Sacha Mathew

Des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, il en a rencontré souvent. Quand j’étais jeune, il y en avait beaucoup et ils étaient toujours si contents de jaser avec nous.

Leurs expériences étaient extraordinaires, s’émerveille-t-il.

Sacha Mathew s'attendrit au souvenir de Gordie Betts, vétéran de Roxboro, qui ne manquait jamais de réclamer aux jeunes cornemuseurs Bonnie Dundee, l'entraînante marche régimentaire qui était celle de sa division, jadis. Ragaillardi par la parade et les festivités à la légion, le vieux monsieur en souriait de bonheur.

D'autres occasions sont plus poignantes encore : quand les cornemuseurs se produisent devant les anciens combattants à l’Hôpital Sainte-Anne, par exemple. Il n’est pas rare que de grosses larmes roulent sur les joues de ces vieillards, pour beaucoup en fauteuil roulant. Ceux qui ont encore leurs facultés réclament Amazing Grace. Dès les premières notes, ils fondent en larmes!

Le son de la cornemuse est tellement fort [que] ça les transporte 70, voire 80 ans auparavant, affirme Sacha Mathew. Du temps de la guerre, mais du temps de leur jeunesse aussi, quand ils ont connu leurs amis, leur épouse.

C’est thérapeutique, si on peut dire.

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