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Pétrole : le double discours climatique

Le géant pétrolier Exxon a su dès les années 70 que ses produits pouvaient nuire au climat de la planète. Malgré cela, pendant des décennies, il a semé le doute dans le débat sur les changements climatiques et tenté de bloquer ou de retarder des mesures pour s'attaquer au problème. Une stratégie qui a aussi été employée au Canada, a découvert Enquête.

Un pétrolier au large avec des éoliennes à l'horizon.

Un pétrolier en mer.

Photo : Reuters / Jean-Paul Pelissier

En 1998, Robert Peterson, PDG de la pétrolière L’Impériale, qui est la filiale canadienne d'Exxon, fait paraître un texte dans le journal de la compagnie intitulé Un Canada plus propre.

Un an plus tôt, le Canada venait de signer le protocole de Kyoto pour réduire les gaz à effet de serre.

Le lien, écrit-il, entre la combustion des énergies fossiles et les changements climatiques demeure une hypothèse non prouvée. [...] Le dioxyde de carbone n’est pas un polluant, mais un ingrédient essentiel à la vie de la planète.

Pourtant, cela faisait au moins vingt ans que L’Impériale et sa société mère, Exxon, menaient des recherches sur les changements climatiques et sur le rôle que la combustion d’énergies fossiles pouvait y jouer. Ils en étaient en fait à la fine pointe.

Portrait de Robert Peterson

Robert Peterson a passé 41 ans au sein de L'impériale, dont plus de 10 ans à titre de PDG.

Photo : Radio-Canada

Un laboratoire sur un pétrolier géant

La Société de recherche et d’ingénierie d’Exxon était parmi les meilleures au monde, affirme le géochimiste américain Ed Garvey.

En 1978, il est embauché pour diriger un projet de recherche visant à mieux comprendre le rôle des océans dans l’absorption du dioxyde de carbone, l’un des gaz à effet de serre. Un laboratoire est aménagé sur l’énorme pétrolier Esso Atlantic.

À cette époque, les chercheurs d’Exxon travaillaient aussi sur les énergies renouvelables, comme les panneaux solaires et les batteries au lithium, de même que sur les modèles climatiques.

Nous discutions de la façon de faire face aux changements climatiques, pas de si c’était vrai ou non.

Ed Garvey
Portrait d'Ed Garvey

Ed Garvey est géochimiste. Il a quitté Exxon au début des années 1980.

Photo : Radio-Canada

Un mémo envoyé aux gestionnaires de la compagnie en 1982 fait partie des documents déterrés lors d’enquêtes du Los Angeles Times et d'Inside Climate News aux États-Unis.

Les modèles des chercheurs de la compagnie prédisent presque exactement l’augmentation observée aujourd’hui des concentrations de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et des températures.

Citant des experts, le mémo, écrit par le directeur du programme des affaires environnementales, M.B. Glaser, indique aussi que des événements catastrophiques doivent être envisagés. Et que lorsqu’il sera possible de mesurer les impacts de l’effet de serre, ces impacts seront peut-être irréversibles.

Partenariat avec Environnement Canada

Ces impacts, Exxon et sa filiale canadienne L’Impériale essaient même déjà de les mesurer là où ils ont depuis longtemps de grandes ambitions, le Nord canadien.

En 1989, la compagnie commande une étude pour savoir si un éventuel dégel du pergélisol dû aux changements climatiques pourrait nuire à la construction d’un pipeline, dans la vallée de la rivière Mackenzie, dans les Territoires du Nord-Ouest.

J’ai été surpris de voir qu’il y avait une équipe qui se penchait sur les changements climatiques, dit le géographe Steve Lonergan, embauché par L’Impériale pour mener l’étude.

Un camion passe devant un bâtiment industriel.

Des installations pétrolières en Alberta.

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Enquête a aussi découvert que durant ces années, L’Impériale fut une partenaire privilégiée d’Environnement Canada pour une étude plus large dans la même région.

Stewart Cohen, chercheur principal pendant 35 ans à la Division des recherches climatiques du ministère de l'Environnement, a dirigé ce projet de recherche. Il tentait de prévoir les impacts des changements climatiques dans la vallée, qui se réchauffait déjà plus vite que n’importe quel autre endroit au pays.

Pendant deux ans, L’Impériale a contribué financièrement à l’étude et offert l’expertise de ses chercheurs. Puis, en 1992, sans vraiment d’avertissement, se rappelle Stewart Cohen, la compagnie s’est retirée. Mon contact principal m’a dit que c’était un ordre de la direction, qui ne voulait plus faire de recherche sur les changements climatiques.

Stewart Cohen pense qu’en raison du rôle joué par les énergies fossiles dans les changements climatiques, certains dans l’industrie ont compris qu’ils pouvaient être menacés. Malheureusement, dit-il, ils ont fait le choix de s'opposer à la science.

Stewart Cohen à la caméra.

Stewart Cohen a été chercheur principal pendant 35 ans à la Division des recherches climatiques du ministère de l'Environnement du Canada.

Photo : Radio-Canada

Un discours public de plus en plus climatosceptique

Déjà, en 1988, un document circulait dans les bureaux d’Exxon, annonciateur de toute la stratégie pour les années à venir.

L’effet de serre, dit ce mémo écrit par le responsable des Affaires publiques, Joseph M. Carlson, pourrait devenir l’un des enjeux environnementaux majeurs des années 90… Les principaux gaz à effet de serre sont produits par la combustion des énergies fossiles… La position de la compagnie est d’insister sur l’incertitude scientifique entourant une possible augmentation de l’effet de serre.

Deux chercheurs de l’Université Harvard ont démontré qu’entre 1977 et 2014, Exxon a tenu un double discours systématique sur les effets des changements climatiques.

Cheminée dans une raffinerie.

Une raffinerie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ils ont analysé 187 documents entre 1977 et 2014. Plus de 80 % de leurs publications scientifiques et de leurs documents internes reconnaissent que le changement climatique est réel et est causé par les humains, alors que 81 % des tribunes parues dans le New York Times expriment un doute à ce sujet.

Selon Greenpeace et l’Union of Concerned Scientists, entre 1998 et 2005, Exxon a également versé 30 millions de dollars américains à des organisations ayant un discours climatosceptique, dont 120 000 $ au groupe de réflexion canadien, l’Institut Fraser.

Dans un courriel, ExxonMobil nous écrit que les allégations concernant sa recherche sur le climat sont fausses et délibérément trompeuses. Les déclarations soigneusement sélectionnées attribuées à un petit nombre d’employés suggèrent à tort que des conclusions avaient été tirées des décennies plus tôt, dit-elle.

Une exxonisation de la filiale canadienne L’Impériale

Au Canada, la position de L’Impériale est plus nuancée jusqu’au milieu des années 90. La compagnie insiste sur les risques économiques d’éventuelles mesures gouvernementales, mais elle reconnaît publiquement que le problème des changements climatiques est réel.

George Greene a travaillé pour L’Impériale à la fin des années 70. Il a réalisé pour elle des études d’impact environnemental en Arctique. Dans les années 90, il avait quitté la compagnie, mais il travaillait toujours sur les questions environnementales au sein du gouvernement fédéral.

George Greene porte un chapeau.

George Greene, ancien employé de L'Impériale.

Photo : Radio-Canada

Il a observé une exxonisation progressive de la compagnie dans ses prises de position publiques.

Un ancien haut dirigeant de L’Impériale, encore très proche de l’industrie, confirme que vers le milieu des années 90, les politiques environnementales de la filiale canadienne devaient être révisées au Texas. Et que des mots comme développement durable étaient dorénavant bannis.

Enquête a retrouvé aux Archives nationales à Ottawa une lettre de 1994 du PDG de L’Impériale à plusieurs ministres fédéraux, qui émet des doutes sur les fondements scientifiques des changements climatiques.

L’incertitude scientifique entourant les changements climatiques commande une retenue de la part du gouvernement… toute action interventionniste risquerait de causer un dommage social et économique.

Robert Peterson, ancien PDG de L'Impériale

Un ministre pris à partie

Le Canada a signé le protocole de Kyoto en 1997. Comme les autres pays signataires, il devait par la suite élaborer un plan pour atteindre ses objectifs et ratifier l’accord.

Cette mission est confiée à David Anderson. Lorsqu’il est nommé ministre de l’Environnement en 1999, il entreprend une tournée du pays pour récolter des appuis.

Une dizaine de jours après sa nomination, il se rend à Calgary pour rencontrer des représentants de l’industrie du gaz et du pétrole. Il s’attend à un simple premier contact social. Mais il est tout de suite pris à partie par l’un des participants à propos des changements climatiques : le patron de L’Impériale, Robert Peterson.

Jean Chrétien et David Anderson avec une copie d'un document officiel.

Le premier ministre Chrétien fait une déclaration après avoir ratifié le protocole de Kyoto en présence de son ministre de l'Environnement David Anderson en décembre 2002.

Photo : La Presse canadienne / Tom Hanson

Il m’a dit que la science se trompait, se souvient l’ex-ministre. Que la capacité intellectuelle de leurs scientifiques leur permettait de dire qu’on avait tort. Selon lui, Robert Peterson était particulièrement hostile.

L’Impériale sera d’ailleurs l’une des critiques les plus implacables de Kyoto. Un accord idiot, inapproprié et infaisable, lance Robert Peterson aux médias lors de la réunion annuelle des actionnaires en 2002.

Au plus fort du débat, en 2002, L’Impériale et d’autres compagnies vont jusqu’à financer une conférence à Ottawa de climatosceptiques reconnus.

Ce qu’on savait moins, c’est que même si L’Impériale semait le doute publiquement sur la science des changements climatiques, à l’interne, elle la prenait en compte lorsque le temps est venu de construire le projet Sable au large de la Nouvelle-Écosse. En 1996, les plans de ce projet, mené par un consortium, prévoient des ajustements pour tenir compte de la hausse du niveau de la mer due au réchauffement de la planète.

À toutes nos questions concernant ces archives et le projet Sable, l’Impériale nous a simplement répondu que cela reflétait les discussions de l’époque concernant l’évolution de la science des changements climatiques et les politiques pour réduire les émissions.

L'île de Sable.

L'île de Sable est une bande étroite de terre de 42 km de long, à 300 km des côtes de la Nouvelle-Écosse.

Photo : Radio-Canada / Robert Short

La compagnie affirme qu’elle appuie l'Accord de Paris de 2015 et que grâce à des investissements majeurs en recherche, elle a déjà réduit ses émissions par baril de pétrole de 20 %. Elle compte les diminuer encore de 10 % d’ici 2023.

L’ex-employé de L’Impériale, George Greene, estime toutefois que la compagnie a joué de son poids au sein de l’industrie pour imposer ses vues à ses pairs, notamment dans le lobby auprès du gouvernement.

Le protocole de Kyoto a été ratifié le 10 décembre 2002. Mais, en raison principalement de l’essor des sables bitumineux, le Canada n’a jamais atteint ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Les émissions de GES ont augmenté de près de 20 % au Canada depuis 1990. Et la production des sables bitumineux, elle, a grimpé de 565 % entre 1992 et 2016.

Des poursuites contre Exxon et d’autres pétrolières

L’ex-chercheur d’Exxon, Ed Garvey, a quitté Exxon en 1983. De nier la science, s’indigne-t-il, alors que l’entreprise savait depuis une décennie ou deux ce que cette science impliquait. Ce n’est plus la compagnie pour laquelle j’ai travaillé.

Exxon était l’une des plus grandes compagnies au monde, dit-il. Si elle l’avait choisi, elle aurait pu guider plutôt l’industrie dans une autre direction.

ExxonMobil (Exxon et Mobil ont fusionné en 1999) nous souligne dans un courriel qu’elle a gagné un premier procès dans l’État de New York. Une cause assez pointue, où on lui reprochait d’avoir dupé ses actionnaires sur le vrai coût des changements climatiques. Le juge, dit la compagnie, a conclu que les témoignages ont démontré qu’une culture rigoureuse d’analyse, de planification, de comptabilité et de communication existe chez ExxonMobil.

Mais une vingtaine d’autres poursuites lancées contre Exxon et d’autres pétrolières sont toujours actives. Des municipalités et des États américains les accusent d’avoir trompé le public sur les dommages causés par leurs produits.

Le reportage de Chantal Lavigne et de Gil Shochat sera présenté à Enquête jeudi à 21 h 30 à ICI Télé et en reprise le samedi à 13 h. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 18 h 30.

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