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Des conditions de vie « déplorables » pendant l'éclosion au Manoir de la Vallée

Des gens et des véhicules devant un foyer de soins.

Le Manoir de la Vallée, à Atholville, a connu l'été dernier une éclosion de COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Radio-Canada

Des paniers débordants de vêtements sales, des résidents malades qui erraient en toussant et un manque de leadership, voilà ce que des travailleurs de la santé des quatre coins de la province ont constaté l’été dernier lorsque la COVID-19 sévissait au Manoir de la Vallée, un foyer de soins spéciaux à Atholville, au Nouveau-Brunswick.

Notre dossier : La COVID-19 en Atlantique

C’était au début de juin. Presque tous les employés permanents du Manoir de la Vallée avaient la COVID-19, étaient en isolation préventive ou avaient trop peur de contracter la maladie pour aller y travailler.

Le ministère de la Santé a alors fait appel à du personnel soignant de l'extérieur de la région pour appuyer l’établissement. Certains professionnels qui y sont allés disent que la situation dans l’unité des résidents atteints de démence était un cauchemar.

Les conditions étaient déplorables, selon une de ces employées qui a vu des résidents déshydratés, mal nourris et ayant besoin d’un bain. Il n’y avait personne pour faire le ménage ou préparer les repas et les travailleurs se sentaient dépassés par la situation, selon cette personne.

Des infirmières immatriculées, des infirmières praticiennes, des préposés aux soins personnels et des inhalothérapeutes sont allés aider le Manoir de la Vallée. CBC/Radio-Canada accepte de ne pas les identifier, car ils craignent des répercussions de la part de leur employeur.

Deux d’entre eux, identifiés par les pseudonymes Sandy et Carol, témoignent de ce qu’ils ont vécu pendant qu’ils soignaient une quinzaine de résidents de l’établissement.

Il n’y avait pas de fiches ni de tableaux pour l’administration des médicaments, affirme Carol au sujet des défis qu’il fallait relever.

Elle compare cette situation à celle de pompiers qui entrent dans un édifice en flammes sans trop savoir à quoi s’attendre. Les travailleurs de la santé ne savaient pas non plus à quoi s’attendre et ce qu’ils ont vu était effrayant.

Un manque de ressources humaines, selon le propriétaire

Guy Tremblay, président-directeur général du groupe Lokia, l’entreprise propriétaire du Manoir de la Vallée, n’était pas à Atholville durant l’éclosion, mais il communiquait chaque jour par téléphone avec la direction de l’établissement et les autorités provinciales.

Dès le moment où il a appris qu’un employé du Manoir de la Vallée avait la COVID-19, M. Tremblay s’est dit que la disponibilité du personnel serait le principal défi à relever, particulièrement dans le nord du Nouveau-Brunswick où il est déjà difficile de recruter des travailleurs en ce domaine.

Daniel Ouellette

Daniel Ouellette, 84 ans, est le premier Néo-Brunswickois qui a succombé à la COVID-19. Il était un résident du Manoir de la Vallée.

Photo : Gracieuseté/Michel Brigitte Ouelette

Guy Tremblay dit avoir demandé tôt aux autorités provinciales de préparer des renforts parce que le Manoir allait manquer de travailleurs.

Le Manoir de la Vallée comptait 28 employés, mais cinq d’entre eux avaient la COVID-19, dix autres ont dû s’isoler et les 13 autres refusaient de travailler dans l’unité des résidents atteints de démence parce qu’ils avaient peur, explique-t-il.

Avant que l’éclosion ne soit maîtrisée, les 17 résidents de cette unité ont contracté la COVID-19 et deux d’entre eux en sont morts, précise M. Tremblay.

Il n’y avait pas de plan détaillé

Selon Guy Tremblay, le Manoir de la Vallée s’était préparé de son mieux en matière de procédures et de prévention dès le début de la pandémie, en mars, entre autres avec deux visioconférences hebdomadaires.

Toutefois, durant l’éclosion, des résidents malades erraient dans les chambres des autres et il n’y avait aucun plan sur les moyens d’isoler ceux qui avaient la COVID-19, selon Sandy.

Des résidents étaient agités, désorientés et ne comprenaient pas ce qui se passait. Ils avaient des symptômes, ils criaient, ils crachaient leurs médicaments, ils étaient incontinents, explique Sandy.

Les travailleurs étaient si occupés à empêcher les résidents d’entrer dans les chambres des autres et de sortir de l’unité qu’ils avaient très peu de temps pour leur prodiguer des soins, selon Carol.

Le Manoir de la Vallée.

Les autorités médicales ont annoncé la fin officielle de la première éclosion de COVID-19 dans le Restigouche à la fin de juillet 2020.

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Au Nouveau-Brunswick, les foyers de soins spéciaux ont un permis accordé par le ministère du Développement social. Ces établissements constituent une étape transitoire entre la vie autonome et le placement dans un foyer prodiguant des soins de plus haut niveau.

Pas de masques N95

Tandis que les résidents agités démontraient des symptômes de la COVID-19 et qu’aucun membre du personnel permanent n’entrait dans l’unité, Sandy, Carol et d’autres travailleurs de la santé s'affairaient dans des conditions chaotiques, souvent durant des quarts de 16 heures.

Les travailleurs, selon Sandy, ont demandé dès le début qu’un représentant de la Santé publique, du ministère ou du corps médical se rende au Manoir de la Vallée pour évaluer les conditions, mais personne n’est venu.

Selon Sandy, il aurait dû y avoir une évaluation du risque avant l’arrivée des travailleurs de la santé.

Lorsqu’ils sont arrivés au Manoir de la Vallée, les travailleurs de la santé ont demandé plusieurs fois d’avoir plus d’équipement de protection personnelle, dont des masques médicaux N95, mais selon eux, la personne qui gérait l'éclosion disait que ce n’était pas nécessaire.

La Dre Russell tient un masque médical dans ses mains durant une conférence de presse.

La Dre Jennifer Russell expliquait en avril 2020 qu'il y avait une pénurie de masques médicaux N95 à l'échelle mondiale et qu'il fallait réserver leur usage aux travailleurs de la santé.

Photo : CBC/Mike Heenan

Sandy affirme qu’il était impossible pour les travailleurs de prodiguer des soins tout en restant à distance. Des résidents atteints de démence arrachaient souvent leur masque ou s’approchaient d’eux pour avoir du réconfort. Le masque N95 reste mieux en place sur le visage. Les travailleurs croient que cela les aurait mieux protégés face à ces patients imprévisibles.

Le comble, selon Sandy, est le fait que des employés d’une firme d’entretien qui entraient quotidiennement dans l’établissement pour désinfecter les surfaces fréquemment touchées portaient une combinaison complète et un masque de protection respiratoire, alors que les travailleurs qui soignaient les résidents malades n’avaient que des masques médicaux, des visières de protection, une jaquette et des gants.

Des responsables de la santé refusaient d'entrer dans l'unité

Selon Guy Tremblay et des intervenants qui étaient présents, quelqu’un du ministère de la Santé était présent pour gérer l’éclosion. Des travailleurs disent que cette personne a effectué des tâches administratives, commandé de l’équipement de protection personnelle, préparé les horaires, tout en refusant d’entrer dans l’unité.

Les travailleurs n’ont vu personne du ministère de la Santé ni du ministère du Développement social entrer dans l’unité, selon Carol.

Un homme en combinaison vaporise un produit désinfectant sur un mur.

Ci-dessus, un technicien désinfecte un entrepôt à Toronto en mars 2020. Des travailleurs de la santé qui ont aidé le Manoir de la Vallée au Nouveau-Brunswick l'été dernier disent que des employés d'une firme d'entretien portaient ce genre de combinaison protectrice.

Photo : CBC/Grant Linton

Le ministère du Développement social indique que plusieurs de ses employés étaient sur les lieux pendant des périodes variables pour aider et qu’un appui additionnel était offert hors des lieux.

Le ministère ajoute qu’il communiquait régulièrement avec le propriétaire et les gestionnaires du Manoir de la Vallée. Il y avait des discussions quotidiennes entre tous les intervenants.

Interrogée au sujet des conditions dans l’établissement et s’il y avait quelqu’un du ministère de la Santé présent durant l’éclosion, la médecin hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick, la Dre Jennifer Russell, affirme qu’il faut travailler avec les moyens disponibles au moment des faits.

La province tire plusieurs leçons de cette éclosion. De nos jours, explique la Dre Russell, des équipes d’intervention sont prêtes à agir en cas de besoin. Ce n’est plus comme s’il fallait encore lancer un appel à des volontaires. Les autorités médicales ont maintenant une liste de personnes à contacter et qui peuvent être déployées rapidement n’importe où dans la province.

Les représentants du gouvernement ont fait leur mieux

Selon Carol, certaines personnes recrutées pour donner un coup de main durant l’éclosion n’avaient aucune formation en matière de soins et les autres devaient les former tout en travaillant.

Il fallait répondre aux besoins quotidiens des résidents, faire la lessive et le ménage, préparer les repas tout en faisant de la formation, explique Carol.

CBC a tenté d’interroger la Dre Russell au sujet de l’évaluation des risques, de l’équipement de protection personnelle et du refus du gestionnaire du ministère de la Santé d’entrer dans l’unité. Un porte-parole explique par courriel que le ministère de la Santé ne fait pas de commentaires sur des questions personnelles liées à ses employés. La santé et la sécurité des employés demeurent la priorité du ministère dans le contexte de la COVID-19, selon le porte-parole.

Guy Tremblay estime pour sa part que l’appui des deux ministères était bon et qu’ils ont fait leur mieux.

Colère et déception des travailleurs

L'éclosion de COVID-19 survenue en juin 2020 dans la région de Campbellton était la première et la seule à ce moment-là dans la province.

Des travailleurs de la santé qui sont intervenus au Manoir de la Vallée ressentaient de la colère, selon Carol, en écoutant les conférences de presse quotidiennes de la Dre Russell et du premier ministre Blaine Higgs qui disaient que les choses allaient bien.

Sandy souligne que durant les deux semaines de son travail au Manoir de la Vallée, quatre collègues y ont contracté la COVID-19, dont une personne qui a dû être hospitalisée.

Une personne entre dans l'établissement.

Quatre travailleurs de la santé qui sont allés aider le Manoir de la Vallée durant l'éclosion de COVID-19 ont contracté la maladie à leur tour.

Photo : Radio-Canada

Sandy dit trouver un certain réconfort aujourd’hui en pensant que les travailleurs de la santé ont sauvé des vies, même s'ils se sont sentis abandonnés par le gouvernement.

Les propos des autorités sur les leçons apprises à cette occasion ne suffisent pas, selon Sandy, qui veut savoir pourquoi il n’y a pas eu d’évaluation des risques pour les travailleurs de la santé qui aidaient le Manoir de la Vallée et pourquoi cet établissement n’était pas mieux préparé à cette situation.

Aucun remerciement

Selon Carol, plusieurs travailleurs de la santé ont présenté des rapports à leurs supérieurs pour exprimer leur dégoût et leur déception, mais ils sont fiers malgré tout du travail accompli en juin.

Aucun des 15 résidents qui étaient malades lorsque les travailleurs de la santé sont arrivés au Manoir de la Vallée n’est mort et aucun d’eux n’a même été hospitalisé, selon les travailleurs interviewés par CBC.

Les travailleurs, ajoute Carol, n’ont pas encore reçu des remerciements de la part de la Dre Russell, du premier ministre Higgs ou d’autres membres du comité multipartite sur la COVID-19.

Avec les renseignements de Vanessa Blanch, de CBC

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