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Doyenne des journalistes à Washington : « Je n’ai jamais rien vu de tel »

Portrait d'Elizabeth Drew

La journaliste et auteure Elizabeth Drew a couvert plusieurs élections présidentielles américaines.

Photo : Getty Images / Joshua Yospyn

Elizabeth Drew a couvert toutes les élections présidentielles depuis celle de Richard Nixon en 1968. Elle jette un regard inquiet sur l’élection présidentielle américaine et sur l’avenir du pays.

Une carrière qui s’étend sur plus d’un demi-siècle et qui fait d’elle la plus expérimentée des journalistes politiques à Washington. À 84 ans, elle demeure très active. Elle a publié un livre qui fait référence sur Richard Nixon et elle continue d’écrire pour de nombreuses publications. C’est à 22 h 30 qu’elle m’appelle pour répondre à mes questions après sa longue journée de travail.

Vous avez certainement couvert plus d’élections présidentielles que tout autre journaliste encore en activité. En quoi celle-ci se distingue-t-elle?

C'est totalement différent de tout ce que j’ai connu avant. Je n’ai jamais rien vu de tel. C'est la première fois qu’on se retrouve dans une élection en se demandant à quel point le président sortant va essayer de tricher et de voler l’élection pour être réélu.

C’est extraordinaire! On n’a jamais connu ça avant. On avait des élections normales. C’est un président impopulaire; une administration corrompue… la plus corrompue de l’histoire. Et on en est à se demander à quel point il va tricher. En plus de tout cela, on a une pandémie totalement hors de contrôle, une économie dans un terrible état. On n’a jamais rien vu de tel.

Alors quand on entend les gens dire que c’est l’élection d’une vie, c’est vraiment le cas. Et je crois que c'est ce qui explique que tant de gens votent par anticipation. Parce que les enjeux sont si déterminants. Je suis convaincue que la majorité sent que Donald Trump est un homme dangereux et qu’il doit partir.

Le président américain Donald Trump serrant le drapeau américain dans ses bras avant de prononcer son discours au CPAC.

Le président américain Donald Trump serrant le drapeau américain dans ses bras avant de prononcer un discours.

Photo : Reuters / Yuri Gripas

Vous avez couvert le Watergate et vous avez écrit un livre sur Richard Nixon. Il a fait l’objet d’une procédure de destitution comme Donald Trump. Comment les deux situations se comparent-elles?

J'ai toujours considéré le Watergate comme une crise constitutionnelle. Pas une histoire de policiers et de voleurs. Des crimes ont été commis sous l’égide de Richard Nixon, mais cela n’avait rien à voir avec [la situation récente]. Nixon était un produit du système politique. Il avait été élu au congrès, sénateur puis vice-président pendant huit ans avant de devenir président. C’était quand même un homme mesuré.

Même si des choses assez effrayantes ont été commises, il comprenait qu’il y avait des limites. On ne sait pas si Donald Trump comprend qu’il y a des limites. Par ailleurs, le Parti républicain est aujourd’hui totalement différent. Avant, et c’était le cas entre 1968 et 1972, il y avait une volonté des partis de travailler ensemble; une recherche de consensus. Richard Nixon a été forcé de démissionner pour cette raison.

Aujourd’hui, le Parti républicain est très différent. Beaucoup plus à droite. Tout le système est beaucoup plus partisan. Il ne serait plus possible de faire aujourd’hui ce qui a été fait à l’époque. La politique a totalement changé.

Richard Nixon en compagnie de membres de sa famille lors de son discours de démission, le 9 août 1974

Richard Nixon en compagnie de membres de sa famille lors de son discours de démission, le 9 août 1974

Photo : Getty Images / Keystone

Comment en est-on arrivé là?

Très bonne question. Donald Trump a beaucoup de pouvoir [au sein du Parti républicain] en raison du contrôle qu’il exerce sur les donateurs et sur la base, sur les militants. Peu à peu, les modérés ont ainsi été chassés. Cela a commencé avant Trump. Depuis Nixon en fait. Donc, peu à peu, les modérés sont chassés du parti. Ils perdent les primaires en raison des donateurs et des militants de la base.

Beaucoup expriment des préoccupations au sujet de la santé de la démocratie aux États-Unis en 2020. Êtes-vous inquiète?

Je pense que cela dépend si Trump est réélu ou non. Ce n'est pas simplement une question partisane. C’est parce que, qu’on l'aime ou non, Trump a peu de respect pour le système constitutionnel ou pour les normes. Beaucoup de choses ne figurent pas directement dans la Constitution. Elles sont sous-entendues. Il y a une façon de gouverner et il y a des choses qui ne se font pas.

Regardez qui a écrit la Constitution. C’étaient des aristocrates. Franklin était un aristocrate. Il était très intelligent. Et donc les auteurs s’attendaient à un certain comportement, à un certain niveau de décence. Ils n’ont pas vu venir la situation actuelle. Trump n’a aucune retenue. Et il n’y a aucun garde-fou, personne autour de lui pour le contrôler parce que ceux qui s’opposent à lui sont éjectés.

La Constitution est fragile à cet égard. Elle dépend de la volonté des gens qui gouvernent de faire preuve de retenue et de comprendre, d’accepter qu’il y ait des limites. Et Donald Trump ne l’a pas fait. Beaucoup de gens s’inquiètent des conséquences pour la démocratie s’il est réélu.

Donald Trump au mont Rushmore. En arrière-plan, les anciens présidents George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln, dont les visages sont sculptés dans le granit.

Donald Trump était de passage le 3 juillet au mont Rushmore afin d'y prononcer un discours.

Photo : Getty Images / SAUL LOEB

Pour finir sur une note positive. De tous les présidents que vous avez connus, quel est celui qui se distingue en bien? Lequel admirez-vous le plus?

Différents présidents se sont distingués pour des raisons différentes. Kennedy, par exemple, a redonné sa noblesse à la politique. Et il a fait appel à notre nature idéaliste. Je ne pense pas qu'il a été le plus grand président. Mais je pense qu'il a fait quelque chose de terriblement important en politique : il a fait appel à notre côté idéaliste.

Johnson a amené d'énormes progrès en matière de droits civils et d’équité. Il a aidé les pauvres. Mais il avait aussi des défauts. J’essaie de penser aussi à un républicain… Je dirais que George H.W  Bush était un bon président. Pas son fils.

Obama était merveilleux. Était-il parfait? Non! Mais il prenait vraiment le gouvernement au sérieux, sans se prendre trop au sérieux lui-même.

Je n'étais pas là pour Lincoln, mais Lincoln était évidemment une figure extraordinaire. Si je devais choisir avec quel président j’aimerais prendre un repas, je dirais Lincoln. Je pense que ça aurait été très intéressant.

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