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L'enquête sur le climat de travail à Rideau Hall s'amorce dans une atmosphère tendue

Plan rapproché de Julie Payette.

Julie Payette lors de l'annonce de sa nomination comme gouverneure générale du Canada, le 13 juillet 2017, au Sénat.

Photo : Reuters / Chris Wattie

Plus de 50 employés participent volontairement à l'enquête externe sur le climat de travail qui s'amorce à Rideau Hall, selon ce qu'a appris CBC. Cet examen indépendant a été commandé par le Bureau du Conseil privé à la suite d'allégations de harcèlement et de violence verbale visant la gouverneure générale, Julie Payette, et son bras droit, Assunta Di Lorenzo.

Les entrevues, menées par la firme Quintet Consulting Corporation, sont déjà en cours et, selon plusieurs sources, la liste des participants continue d'augmenter au-delà de ce que le gouvernement avait prévu.

Certaines sources interrogées par CBC News ont même affirmé que le nombre de participants est bien supérieur à 50. Le bureau de la gouverneure générale emploie environ 150 personnes.

D'autres sources ont par ailleurs confié à CBC que les tensions demeurent vives à Rideau Hall. Rien qu'au cours du mois dernier, cinq employés supplémentaires sont partis en congé de maladie, ont annoncé leur départ, ou sont déjà partis – certains citant directement un climat de travail toxique –, selon plusieurs fonctionnaires et anciens employés.

Plutôt que de tenter de se réconcilier avec ses employés, sept sources – incluant des fonctionnaires et d'anciens employés de Rideau Hall ayant demandé l'anonymat par peur de représailles – ont soutenu que Julie Payette est en train de se constituer un cabinet formé de personnel exonéré afin de protéger ses intérêts personnels.

Le « personnel exonéré » est ainsi appelé puisqu'il n'a pas à se plier aux règlements et au processus d'embauche qui s'appliquent normalement aux fonctionnaires. Ces employés sont appelés à fournir conseils et appui politiques, ce que ne peuvent offrir les fonctionnaires, qui se doivent de demeurer impartiaux.

Il est commun pour un gouverneur général d'embaucher du personnel exonéré pour des projets spécifiques d'initiative personnelle. Or, selon les sources de CBC, cette garde rapprochée recrutée à l'externe par Julie Payette est impliquée activement dans la gestion des affaires courantes de son bureau, dans l'examen du travail des fonctionnaires et dans les processus d'embauche.

Le fait que le personnel exonéré se mêle des activités quotidiennes du bureau de la gouverneure générale devrait préoccuper tous les Canadiens.

Donald Savoie, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en administration publique et gouvernance à l'Université de Moncton

Selon lui, il existe des règles qui régissent le travail des fonctionnaires. Le personnel exonéré n'a pas à respecter ces règles.

Le bureau de la gouverneure générale se défend

L'attachée de presse de la gouverneure générale, Ashlee Smith, a nié cette affirmation selon laquelle le personnel exonéré du cabinet de Julie Payette, dont elle-même fait partie, se mêle de l'activité quotidienne du bureau.

Le cabinet de la gouverneure générale n'est pas impliqué dans les affaires quotidiennes du bureau, a-t-elle affirmé dans une déclaration partagée aux médias. Elle a également indiqué que le cabinet compte présentement six de ces employés exonérés et qu'il peut en embaucher jusqu'à onze pour assurer diverses fonctions.

Comme les premiers ministres et les ministres, les gouverneurs généraux ont le pouvoir législatif de créer un cabinet de personnel exonéré à n'importe quel titre pour accomplir leur mandat, a-t-elle ajouté. Votre information selon laquelle cela s'applique uniquement aux projets spéciaux est factuellement inexacte.

Mme Smith attribue entre autres les récents départs à Rideau Hall à ceux d’employés à la recherche de nouvelles opportunités et au développement de leur carrière ailleurs que dans le secteur public, ajoutant que la pandémie a mis une pression sur la santé et le bien-être de certains.

Les employés encouragés à témoigner

Le Bureau du Conseil privé (BCP) a embauché la firme privée Quintet Consulting Corporation en juillet dernier pour examiner de manière indépendante le climat de travail dans le bureau de la gouverneure générale, soit plus d’un mois après que CBC News eut révélé les allégations de harcèlement dont elle et son assistante et amie de longue date, Mme Di Lorenzo, font l'objet.

Nous prenons très au sérieux les problèmes liés au climat de travail, c'est pourquoi Son Excellence a salué le déclenchement de cette enquête et a encouragé à plusieurs reprises le personnel à y participer.

Ashlee Smith, attachée de presse de la gouverneure générale

Elle a qualifié au passage les allégations de non fondées.

En raison du nombre élevé d'employés qui prennent part à l'enquête, le BCP a demandé de limiter la durée des entrevues à une heure, selon un courriel envoyé par Quintet Consulting Corporation aux participants que CBC a pu consulter.

Le processus d'entrevue devrait ainsi s'étendre au moins jusqu'à la fin du mois de novembre, selon certaines sources. Cela signifie qu'il est peu probable que la firme puisse respecter l'échéancier initial établi par le BCP, qui souhaitait obtenir un rapport final à la fin de l'automne.

Parmi les participants, on compte des fonctionnaires de Rideau Hall et d'anciens employés, mais également des employés du Bureau du Conseil privé, du ministère du Patrimoine canadien, d'Affaires mondiales Canada, de la Commission de la capitale nationale, de la Gendarmerie royale du Canada et des Forces armées canadiennes.

Invités à réagir, Quintet Consulting Corporation et le BCP n'ont pas souhaité commenter. La firme a simplement indiqué qu'elle travaillait diligemment et le BCP a fait savoir que les modalités de l'enquête pourraient être modifiées étant donnée sa complexité et si jamais entrevues s'avèrent nécessaires.

Préoccupée par la loyauté de ses employés

Parmi les dizaines de personnes qui se sont manifestées pour participer à l'enquête, toutes n'ont pas nécessairement des plaintes à faire ou des histoires légitimes à partager, prévient Jennifer White, qui enquête sur des allégations de harcèlement et de comportement inapproprié en milieu de travail, mais ne participe pas à l'examen en cours à Rideau Hall.

Certaines personnes qui se sont manifestées pourraient bien en fait soutenir la gouverneure générale ou vouloir apporter un éclairage différent sur ce qui se déroule à Rideau Hall.

Jennifer White

D'ailleurs, plusieurs sources ont indiqué à CBC que depuis le début de l'enquête, la garde rapprochée de Julie Payette a cherché à savoir si des fonctionnaires soutenaient la gouverneure générale.

Il semble également qu'au début de son mandat, Julie Payette a évoqué la possibilité de demander aux fonctionnaires de signer une lettre lui garantissant leur loyauté, selon les témoignages de plusieurs anciens employés.

Le document aurait eu pour fonction de constituer un accord de non-divulgation officieux, aux dires de ces mêmes sources. Mais, à l'époque, les employés ont refusé, prétextant qu'une telle procédure n'était pas nécessaire, puisqu'ils avaient déjà signé un serment de loyauté en devenant fonctionnaires.

Méfiance envers les fonctionnaires

Par ailleurs, selon certaines sources, Rideau Hall tente en ce moment d'embaucher plus de personnel exonéré, une décision que le spécialiste en gouvernance Donald Savoie n'hésite pas à qualifier d'étonnante.

Les ex-gouverneurs généraux, incluant David Johnston, Michaëlle Jean et Adrienne Clarkson, ont bel et bien eu recours à ce type d'employés, confirment plusieurs personnes ayant travaillé à Rideau Hall par le passé. Ce personnel travaillait toutefois à des projets d'initiative personnelle qui émanaient du gouverneur général en place.

Dans le cas de Julie Payette, des sources affirment que c'est plutôt la méfiance envers les fonctionnaires qui a mené à la création du cabinet composé d'Assunta Di Lorenzo, d'Ashlee Smith, de Valerie Vezina (aux communications), de Tina Maisonneuve (comme assistante administrative) et de Brigitte Carbonneau (ancienne gestionnaire au Cirque du Soleil).

Le travail de base des fonctionnaires transite maintenant par ce cabinet afin d'être examiné et approuvé, disent certaines sources, qui ajoutent que du personnel exonéré est aussi intervenu dans l'embauche de fonctionnaires, assistant carrément aux entrevues dans certains cas.

C'est inapproprié, a commenté Donald Savoie, rappelant que ce personnel ne doit pas se plier au même code de conduite que les fonctionnaires.

En août, Rideau Hall a de plus embauché la firme Traxxion, qui appartient à l'ancien directeur national du Nouveau Parti démocratique (NPD) Karl Bélanger, pour fournir des conseils en communications stratégiques et du soutien en relations médias. M. Bélanger confirme par ailleurs que son contrat a récemment été modifié afin de lui permettre de facturer ses services jusqu'à un montant maximal de 35 000 $.

Des sources ont indiqué que ces embauches externes à la fonction publique sont une manière pour Julie Payette d'avoir plus de contrôle et de faire avancer des projets avec lesquels les fonctionnaires ne sont pas en accord.

Une vidéo promotionnelle à 70 000 $

Par exemple, près de 70 000 $ de fonds publics ont été dépensés par Rideau Hall pour la production, à l'externe, d'une vidéo à l'occasion de la Fête du Canada. L'année précédente, une vidéo similaire avait été réalisée par les fonctionnaires.

C'est Julie Payette elle-même qui a imaginé le concept de la vidéo, qui nécessitait de se rendre à Humboldt, en Saskatchewan, pour tourner une scène dans la communauté, ont indiqué des sources.

La gouverneure générale a été critiquée en 2018, comme l'a rapporté le quotidien Winnipeg Free Press, pour ne pas s'être rendue assez rapidement sur place, après qu'un poids lourd eut embouti l'autobus des Broncos de Humboldt, tuant 16 joueurs de l'équipe de hockey junior.

Or, les fonctionnaires du bureau de la gouverneure générale se sont opposés à son projet, affirmant qu'il s'agissait d'une mauvaise idée que de transporter Julie Payette et une équipe de production par avion en pleine pandémie.

La gouverneure générale a donc embauché deux personnes externes à la fonction publique – un caméraman-monteur et un réalisateur – pour produire la vidéo.

Des vols militaires ont dû être nolisés pour ce projet, ce qui a coûté approximativement 44 000 $ au contribuable canadien, confirme le ministère de la Défense. Ce montant inclut deux escales au chalet de Julie Payette, situé au Québec, et où elle séjournait pendant la pandémie.

Selon l'attachée de presse de Mme Payette, le projet avait pour but de mettre en lumière la résilience des Canadiens, ce qui était illustré dans la vidéo par les membres de la communauté de Humboldt qui se sont soutenus pour surmonter une tragédie horrible.

Nous avons pris le temps de visiter Humbolt autour du deuxième anniversaire de l’accident pour leur rendre hommage lorsque cela état sécuritaire de le faire de concert avec les responsables locaux de la santé publique, a-t-elle dit.

Ashley Smith soutient que le bureau de la gouverneure générale était incapable de produire cette vidéo à l'interne et que 25 000 $ ont été dépensés – outre les 44 000 $ en transport –, notamment pour engager une équipe de production et les musiciens avec qui Mme Payette chante dans la vidéo.

Les artistes canadiens ont été gravement affectés par le confinement et l'annulation des activités culturelles et nous sommes fiers du fait que notre bureau soutient la culture en embauchant des artistes et en les payant à leur juste valeur, a fait savoir Mme Smith.

Elle a également noté que, par souci d'économie, la gouverneure générale avait filmé une partie de la vidéo dans sa propre cuisine avec l'aide de son fils et du matériel emprunté.

À ce jour, la vidéo, qui dure environ 5 minutes, a été vue un peu plus de 7000 fois sur YouTube.

Avec les informations de Rosemary Barton, Louis Blouin et Kristen Everson

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