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Analyse

La France dans l’œil du cyclone

Organisations islamistes, États musulmans, terroristes individuels et autorités religieuses se déchaînent contre l’Hexagone.

Le président Macron discute avec des policiers.

Le président français Emmanuel Macron a visité Nice à la suite de l’attentat terroriste qui a tué trois personnes le 29 octobre 2020.

Photo : AFP / ERIC GAILLARD

Visée depuis des mois, voire des années, par une série d’attentats d’inspiration islamiste, la France est vilipendée dans un grand nombre de manifestations partout dans le monde : Pakistan, Bangladesh, Liban, Gaza, Libye, Mali. En Arabie saoudite, un consulat français a été attaqué.

Dans toute une série de pays à majorité musulmane, on a vu ces derniers jours des foules en colère crier Mort à la France, brûler des effigies du président Emmanuel Macron, appeler au boycottage économique de ce pays, manifester contre le droit pour des enseignants français de montrer certains dessins à leurs élèves. En allant parfois jusqu’à justifier leur assassinat.

Nous sommes tous des soldats du prophète Mahomet, a-t-on scandé à Dacca, au Bangladesh, le 31 octobre, dans une manifestation qui réunissait 20 000 personnes selon l’AFP.

Le même jour, devant l’ambassade de France au Pakistan (le « pays des purs » en langue ourdoue), on hurlait : Expulsez l’impur!; Décapitez le blasphémateur! Le Pakistan, dont le premier ministre Imran Khan a accusé Emmanuel Macron d’avoir « attaqué l’islam » parce que ce dernier a défendu la liberté d’expression et le droit de publier certaines caricatures, affirmant : C’est la France elle-même qui est attaquée.

Macron a aussi déclaré : L’islam est en crise dans le monde.

Assaillie de tous les côtés

Des gens manifestent et tiennent des affiches.

Des Palestiniens ont manifesté à Jérusalem contre les caricatures de Mahomet et le président français Emmanuel Macron.

Photo : Reuters / AMMAR AWAD

La France est en effet la cible prioritaire d’une campagne menée par de larges pans du monde musulman, venant de tous les côtés : que ce soit au niveau des dirigeants politiques, des sociétés dans ces pays, des médias et réseaux sociaux, des organisations religieuses.

Pourquoi la France? Peut-être parce que, dans tout l’Occident, il n’y a pas un pays où l’on tienne aussi haut – dans les médias, l’enseignement, la vie intellectuelle, mais également l’État – le flambeau de la liberté d’expression sur le thème spécifique de la laïcité, de la critique de la religion, allant jusqu’au droit au blasphème.

Elle n’est plus seulement la cible de grandes organisations djihadistes extrémistes et violentes – Al-Qaïda, groupe armé État islamique –, comme lors des attaques de novembre 2015, bien orchestrées depuis la Syrie. Mais également celle de djihadistes improvisés, individus autoradicalisés, encouragés par ce qu’ils lisent et entendent, par tout un climat et par l’attentat précédent, qui agit comme une sorte d’émulation perverse pour le suivant.

Ces djihadistes individuels n’ont laissé aucun doute sur leur inspiration et leurs motivations, avec une dimension religieuse très présente.

On les retrouve dans les dernières attaques : à Paris devant les anciens bureaux de Charlie Hebdo, le 25 septembre, à Conflans-Sainte-Honorine contre le professeur Samuel Paty, assassiné le 16 octobre et puis le 30 octobre à Nice, dans la basilique Notre-Dame, où un homme a tué trois fidèles catholiques à coups de couteau, aux cris de Allah Akbar! (Dieu est le plus grand, en arabe).

Autre particularité de ces auteurs de violences : dans deux cas sur trois, il s’agissait de jeunes réfugiés récents. Ceux de Nice et de Paris venaient tout juste d’arriver en France; le tueur de Conflans était un fils de réfugiés tchétchènes. Dans les trois cas, ils ont décidé de frapper symboliquement leur pays d’accueil.

Le cas de la Turquie

Recep Tayyip Erdogan prononce un discours.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Photo : Reuters

Dans la constellation internationale de ces attaques qui assaillent la France, provenant ou non d’autorités politiques, le cas particulier de la Turquie mérite examen.

Le week-end du 24 octobre, le président Recep Tayyip Erdogan a dirigé plusieurs salves d'attaques contre la France et son président.

Depuis des années, l’homme s’est bien fait connaître par ses insultes et ses accusations à répétition, contre l’Europe en général, et tout particulièrement contre le pays de Rabelais et de Charlie Hebdo.

Erdogan est aujourd’hui à la tête d’un État autoritaire qui a emprisonné des milliers d’opposants et qui, depuis quelques mois, multiplie les initiatives guerrières à l’étranger. Que ce soit en Syrie, en Libye, en Azerbaïdjan contre l’Arménie et en Méditerranée orientale contre la Grèce.

Dans le cadre de cet activisme international, on peut souligner qu’Erdogan se pose aussi, de plus en plus clairement – et avec des poussées marquées d’agressivité verbale – comme la voix salvatrice des musulmans d’Europe, dans l’optique d’un combat épique dont il serait le chef, le grand commandeur des croyants persécutés.

Choc des civilisations

Erdogan soutient et encourage activement la vision d’un choc des civilisations, avec des musulmans décrits comme victimes systématiques de racisme et d’islamophobie sur le Vieux-Continent.

La persécution des musulmans en Europe est l’un de ses thèmes récurrents. Dans une diatribe inouïe en mars 2017 contre l’Allemagne, il avait déjà traité, en la tutoyant, Angela Merkel de nazie pour son traitement de la minorité turque.

Le 24 octobre dernier, réagissant au récent projet de loi, à Paris, sur la laïcité et la lutte contre le séparatisme sociétal en France, Erdogan affirmait que le président Macron avait besoin d’examens mentaux, toujours en soulignant la grande persécution dont seraient victimes des millions de musulmans dans ce pays.

Il est tout à fait licite de penser que de telles interventions puissent, à force de répétition, avoir un effet d’incitation, même si le ministère des Affaires étrangères de Turquie, après les trois meurtres au couteau de Nice, a bien pris soin d’émettre un communiqué qui condamne fermement cet attentat.

Charlie Hebdo contre-attaque

Dans son numéro du 29 octobre, Charlie Hebdo, l’hebdomadaire qui affectionne la provocation, a publié une page de couverture particulièrement salée attaquant le président turc.

Un dessin peu flatteur du moustachu, sous le titre : Erdogan : dans le privé, il est très drôle. Il y est représenté en slip, canette à la main, soulevant la robe d’une femme voilée, et s’exclamant : Ouuuh, le prophète!

Réaction immédiate à Ankara : Vous êtes des bâtards. Vous êtes des enfants de chiennes! Déclaration sur Twitter du vice-ministre turc de la Culture…

Le problème, c’est que l’affaire semble être traitée par les médias officiels, mais aussi par certains représentants du gouvernement à Ankara, comme s’il s’agissait d’insultes françaises, représentant la France et non pas des outrances singulières d’une publication privée, qu’on peut certes ne pas apprécier et même réprouver, mais qui relèvent en France de la liberté d’expression.

Cet amalgame circule en Turquie et ailleurs dans le monde musulman. Il est d’autant plus facile à faire lorsque Macron – défendant, justement, de cette liberté d’expression – déclare : « Nous ne reculerons pas sur nos valeurs. »

Même en Asie du Sud-Est

Manifestation contre les caricatures du prophète et le discours du président Macron à Karachi, au Pakistan.

Une manifestation contre les caricatures du prophète et le discours du président Macron à Karachi, au Pakistan.

Photo : Reuters / AKHTAR SOOMRO

Sur la France impie, voici un autre message qui entonne le refrain de la guerre des civilisations. Celui-là vient de plus loin : de l’Asie du Sud-Est, autre région du monde où l’islam radical gagne du terrain.

Le 30 octobre au matin, après des protestations de la France, Twitter a retiré une série de messages de l'ancien chef du gouvernement malaisien Mahathir Mohamad, qui a quitté son poste en février 2020.

Dans son tweet, l’ex-premier ministre d’un grand pays musulman de 32 millions d’habitants écrivait ceci :

Les musulmans ont le droit de tuer des millions de Français, parce qu’au cours de leur histoire, les Français ont tué des millions de gens. Beaucoup étaient musulmans. Les musulmans ont donc le droit d'être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé.

Dans un syllogisme assez singulier, le politicien malaisien poursuivait plus loin : Comme vous blâmez tous les musulmans et cette religion pour l'acte d'une seule personne en colère, les musulmans ont le droit de punir les Français.

Une certaine solitude française

Portrait de Justin Trudeau, lors d'une conférence de presse.

« La liberté d’expression n’est pas sans limites », a affirmé vendredi le premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

Photo : The Canadian Press / Adrian Wyld

Hors du monde musulman, quelles réactions à l’international, face à cette série d’attentats?

Assez tièdes, dans un premier temps. Des médias comme le New York Times et le Washington Post ont traité l’assassinat du professeur Samuel Paty avec des pincettes et un malaise évident, typique du monde anglo-saxon (méfiant, sinon hostile à la laïcité à la française).

Le New York Times avait commencé par titrer : « French police shoot and kill man after a knife attack on the street ». Traduction : « La police française tire et tue un homme après une attaque au couteau dans la rue ».

Ce qui laissait subtilement entendre : bavure policière sur fond de racisme. Le quotidien a ensuite rectifié le tir. Mais le ton est resté le même, un article subséquent attirant surtout l’attention sur le manque d’intégration des minorités en France.

Du côté des réactions gouvernementales, en Occident, on a également senti de la prudence face à l’assassinat de Samuel Paty, quand ce n’était pas un silence total, comme à Ottawa.

La série noire s’étant poursuivie à Nice, la France apparaissant clairement comme une cible, il semble y avoir eu, le 29 octobre, un certain réveil, une volonté de réagir plus vite et plus fermement.

Les chefs de gouvernements ou d'États de plusieurs pays ont fait des déclarations fortes après la tragédie de Nice. Le premier ministre espagnol Pedro Sanchez et le Britannique Boris Johnson ont dénoncé l’horreur, l’intolérance et proclamé leur solidarité avec la France.

Giuseppe Conte, président du conseil italien, a tweeté : Nous sommes unis. Nos certitudes sont plus fortes que le fanatisme, la haine et la terreur.

Un pays comme le Canada, qui était resté coi, pendant de longues journées, devant l’assassinat du professeur Paty – un Justin Trudeau étant peut-être plus attentif à l’islamophobie et au racisme qu’aux atteintes à la liberté d’expression et à la laïcité dans un contexte français – s’est joint cette fois aux dénonciations.

Mais le premier ministre a évité soigneusement d’utiliser l’expression terrorisme islamiste d’Emmanuel Macron, que le chef de l’opposition conservatrice Erin O’Toole, lui, n’a pas hésité à reprendre.

L’hostilité ouverte est une chose. La solidarité tiède, ou le silence embarrassé, en est une autre. La France se considère aujourd’hui comme un pays "au front". Elle se demande si elle obtient, de la part de ses amis et alliés, les marques de solidarité auxquelles elle estime avoir droit.

Il ressort de cette tragique séquence, au moment où l’on tire de toutes parts sur un pays, l’impression d’une certaine solitude de la France.

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