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Envoyé spécial

« Après quatre ans comme ça, c’est usant d’être Américain »

Dans sa Louisiane natale, très conservatrice, Zachary Richard a l’impression que son vote ne vaut pas grand-chose.

Un homme portant un chapeau et des lunettes fumées devant une rangée d'arbres.

Zachary Richard a planté tous les arbres qui se trouvent sur sa terre dans la région de Lafayette, en Louisiane.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

S’il y en a un qui connaît les arbres et les feuilles, c’est bien Zachary Richard. Depuis quarante ans, il a planté des dizaines de chênes, de cyprès, de pacaniers et d’érables planes sur son terrain. Les arbres s’alignent de façon majestueuse sur la terre dont il a hérité de son grand-père paternel il y a quarante ans.

L’ouragan Delta, qui a frappé la région où il habite au début du mois d’octobre, en a fait tomber plusieurs.

À la veille de l’élection américaine, l’auteur-compositeur et poète a reçu notre journaliste chez lui, dans la région de Lafayette, afin de parler d'élections, d’environnement et d’avenir.

Qu'est-ce que ça vous fait de perdre des arbres suite à des ouragans?

C’est un petit dérangement comparé à mes amis dans la région de Lake Charles, dont certains ont perdu leur maison. Ils ont été frappés par deux ouragans coup sur coup – Laura et Delta – qui ont tout balayé sur leur passage. Mais bien sûr, ça me rend triste de perdre mes arbres.

Toute la végétation que vous voyez ici, mon plaqueminier [kakis], les chênes, tout ça, c’est moi qui les ai plantés. Quand je suis arrivé ici, c’était un champ de soya, il n’y avait rien.

Un homme portant un chapeau devant un arbre au tronc cassé.

Zachary Richard a perdu plusieurs arbres sur sa terre après le passage de l'ouragan Delta, dans la région de Lafayette.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

La Louisiane a été frappée par trois ouragans majeurs cette année. Vous n’en avez pas assez de ce climat hostile?

On a toujours eu, des ouragans. Je me souviens quand j’avais six ans, on a vécu l’ouragan Audrey [1957], qui a fait 400 morts en Louisiane. Le problème, c’est que maintenant, avec les changements climatiques, ça arrive tous les deux ou trois ans.

Les biologistes disent qu’après un ouragan, il faut cinq ans aux marécages pour se refaire. Avec ce qu’on a vu après l’ouragan Katrina en 2005, je pense que c’est la même chose pour les communautés humaines : ça prend au moins cinq ans.

Mais si les ouragans arrivent tous les deux ans, on n’a pas le temps de reconstruire, de se rebâtir, de se normaliser, avant d'être obligé de recommencer. C’est ça qui est inquiétant. Ce n’est pas amusant… C’est juste fatigant.

Un homme portant un chapeau et des lunettes devant un arbre cassé.

Zachary Richard a planté tous les arbres sur son terrain hérité de son grand-père.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Comment vivez-vous les élections américaines actuellement?

Vous avez juste à vous promener sur mon chemin, c’est le festival des drapeaux Trump. C’est invraisemblable qu’on puisse soutenir un président américain aussi désastreux, aussi incompétent, aussi profiteur, aussi menteur. À moins d’avoir une vision du monde où les yeux ne sont pas en face des trous.

J’ai plein de voisins qui soutiennent Trump. Ils ont des familles, ils ont des enfants, ils ne sont pas méchants! Ce ne sont pas des criminels! Il y en a qui sont professeurs!

Ce ne sont pas des ignares! Comment ce bonhomme-là a réussi à bluffer ce qui est certainement le tiers du pays reste pour moi un très grand mystère.

Un homme portant un chapeau et des lunettes fumées devant un arbre déraciné.

Zachary Richard devant un arbre déraciné par l'ouragan Delta, sur son terrain dans la région de Lafayette, en Louisiane.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Vous ne pensez jamais à déménager?

Je dis souvent que c'est une plaisanterie, mais pas tant que ça... Entre la politique américaine et les ouragans, je réfléchis sérieusement à m’installer à Longueuil (rires). C’est un peu une boutade, parce que je n’ai jamais vraiment réussi à surmonter ma réticence de porter allégeance à la reine d’Angleterre pour devenir un bon citoyen canadien. Mes ancêtres se rouleraient dans leurs tombeaux!

Mais j’y pense des fois, parce que c’est difficile d’habiter dans un pays où on ne partage pas la culture intellectuelle avec la plupart des gens.

Il y en a ici comme moi, et je vais toujours aimer la Louisiane! La musique, la bouffe, les paysages... C'est unique. Je vais probablement être enterré ici dans le coin de ma cour, mais après quatre comme ça, c’est usant d’être Américain. C’est usant.

Pensez-vous que votre vote vaut quelque chose?

Non. Avec le système électoral qui est antidémocratique, les huit grands électeurs de la Louisiane vont aller à Trump, ça c’est clair. Le fait de voter pour [Joe] Biden, c’est symbolique, mais ça ne sert à rien.

Je n’ai pas l’impression que mon vote compte vraiment parce que ce n’est pas un système démocratique et on n’est pas à la veille de le changer.

Tout se joue dans les États pivots comme la Floride, la Caroline du Nord, le Wisconsin… Bon, je n’habite pas là-bas moi! J’habite dans un État ancré dans le rouge et qui va mourir républicain.

Des pélicans sur un bout de terre souillée par du pétrole.

Sur la côte de la Louisiane, le pétrole était toujours visible huit mois après la marée noire provoquée par la pétrolière BP.

Photo : Getty Images / Mario Tama

Vous avez été très actif suite à la saga de la marée noire provoquée par la pétrolière BP dans le golfe du Mexique en 2010. Dix ans plus tard, comment voyez-vous les choses?

Ça fait chier! Mais la nature en Louisiane, malgré toute la violence avec laquelle on la traite, elle surgit toujours. Même après la marée noire, qui m’a provoqué un AVC. J’ai été bafoué par Deepwater Horizon [le nom de la plateforme de forage qui a explosé et qui a causé le déversement de pétrole]. On voyait ça gicler sans arrêt pendant des semaines!

Mais l’impact des pétrolières sur la Louisiane remonte à bien avant. Si on a un problème avec la perte du littoral, c’est entre autres à cause de l’intrusion d’eau salée dans les marécages, qui pénètre par les canaux artificiels, creusés pour l’exploration pétrolière.

L’eau salée détruit les marécages, qui sont une barrière contre les ouragans. On est de moins en moins protégé.

Un canal dans les marécages de la Louisiane.

Les canaux dragués par les compagnies pétrolières en Louisiane permettent à l'eau salée de pénétrer dans les marécages, détruisant ainsi la végétation qui pousse en eau douce.

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Que peut-on faire en Louisiane pour mieux préserver l’environnement?

La protection de l’environnement passe par l’éducation. Il faut d’abord comprendre le problème pour trouver les solutions.

Mais ici, le problème est ancré très profondément. Les vestiges de l’esclavage et du racisme ont créé une espèce de mentalité de profiteurs dans la politique ici. Les compagnies pétrolières ont acheté la politique.

La Louisiane appartient aux compagnies pétrolières, qui ne payent quasiment pas de taxes. Il y a un je-m’en-foutisme ici qui fait que pour une partie des politiciens, la politique n’est pas là pour aider la société.

La politique est là pour s’enrichir et faire du bien pour ses amis.

C’est une mentalité de profiteur qui est à la source du problème quelque part. On ne pense pas à la communauté de façon générale, bien que les gens ici soient très généreux et solidaires en période de crise, mais moins quand la crise est finie.

Au point de vue économique, peut-on se passer des pétrolières en Louisiane?

Elles sont tellement puissantes! Quand on a une seule industrie qui représente plus de la moitié de l’économie, les petits habitants comme moi sont totalement impuissants pour pouvoir résister au poids de cette industrie.

Quand on a un puits de forage qui s’installe dans le voisinage, comme ça m’est arrivé à plusieurs reprises ici, les habitants sont contents parce qu’ils voient leur compte en banque s’agrandir exponentiellement éventuellement.

Tant qu’on peut faire une piastre, faisons-la!

Et si demain, pour nos enfants et nos petits-enfants, il n’y a plus rien… Et si le littoral, qui est aujourd’hui à 50 km de chez-moi, arrive dans ma cour, eh bien tant pis! C’est ça la mentalité.

Tout ça dépend de l’éducation. Tant qu’on ne peut pas instruire nos enfants de façon intelligente, on est dans la merde.

Mais je prends ça avec philosophie. Je m’occupe de ma mère de 99 ans et ma devise est la suivante : il ne faut pas se révolter contre ce qui est inévitable, il ne faut pas se plaindre et il faut être utile.

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