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Analyse

L'homme qui a vu venir notre crise de l'information

Entretien avec l'auteur et ancien analyste de la CIA Martin Gurri.

Illustration d'un groupe de personnes connectées où des éclairs émergent.

Martin Gurri croit qu'un public hyperconnecté cherche de plus en plus à miner les institutions.

Photo : getty images/istockphoto / peterhowell

Le mot se passe depuis quelque temps, de bouche à oreille, dans les milieux politiques et journalistiques américains : « Martin Gurri l’a vu venir ».

L’ancien analyste des médias internationaux pour la CIA a fait paraître en 2014 The Revolt of The Public and the Crisis of Authority in the New Millennium (La révolte du public et la crise de l’autorité dans le nouveau millénaire). L’ouvrage de 450 pages (Nouvelle fenêtre), publié sans grande pompe par l’auteur lui-même, n’a pas fait grand bruit à l’époque.

Puis, de plus en plus d’observateurs ont réalisé, comme Gurri, à quel point l'écosystème de l’information, bouleversé par l'avènement des réseaux sociaux, s’était effondré. Les signaux d’alarme étaient évidents : le rejet des sources d’information autrefois jugées fiables; le contournement des institutions à l’aide des réseaux sociaux; une grogne grandissante et parfois violente envers tout ce qui représente l’autorité.

Cet article a initialement été publié dans l'édition du 31 octobre de l'infolettre des Décrypteurs. Pour obtenir des contenus exclusifs comme celui-ci, ainsi que des analyses sur tout ce qui touche la désinformation web, abonnez-vous en cliquant ici.

En cette ère marquée par une crise de l’information portée par la pandémie de COVID-19, la lecture de Revolt of The Public provoque une certaine consternation. On reconnaît, dans le pronostic de M. Gurri, des esquisses immanquables de ce que nous vivons aujourd’hui un peu partout dans le monde.

Nous nous sommes entretenus avec M. Gurri pour avoir son point de vue sur les sujets qui touchent l’actualité.

La pandémie de COVID-19 a clairement démontré que l’écosystème traditionnel de l’information s’est effondré. Nos lecteurs nous écrivent en nous demandant qu’est-ce qui se passe? Ils nous demandent pourquoi leurs amis se sont soudainement mis à partager des conspirations, à rejeter toute information dite officielle ou encore à affirmer que les politiciens devraient être carrément arrêtés. Je vous pose la même question : qu’est-ce qui se passe, selon vous?

Ce que vous décrivez est un phénomène global qui macère depuis longtemps.

Ce que vous appelez l’écosystème traditionnel de l’information était en fait simplement un produit de l’ère industrielle. Cet ancien paysage était un désert de l’information. Les institutions telles que les gouvernements ou les médias disposaient d’un quasi-monopole sur le peu d’informations qui existaient, et elles les vendaient en échange de légitimité et de crédibilité. Ces institutions nous parlaient du haut de leur autorité. Nous écoutions et nous applaudissions avec différents niveaux d’enthousiasme, mais il ne nous est jamais venu à l’esprit que nous pouvions leur répondre.

Le tremblement de terre numérique qui a commencé à secouer la Terre au tournant du siècle a déchaîné un tsunami d’informations contre ce système et celui-ci ne s’en est jamais remis. Selon des chercheurs qui mesurent de telles choses, il s’est produit autant d'informations en 2001 qu’auparavant, pendant toute l’histoire humaine. Le volume d’information a de nouveau doublé en 2002. Cette tendance a persisté. Si vous mettez ces statistiques dans un graphique, ça ressemble à une énorme vague, un tsunami.

Je travaillais pour le bureau d’analyse des médias mondiaux pour la CIA à l’époque. Derrière ce tsunami, nous avons observé une augmentation marquée des tensions sociopolitiques dans des pays comme l’Égypte, où celles-ci étaient en hibernation depuis des décennies. Nous nous sommes posé la même question que vous : mais que se passe-t-il?

Des centaines de personnes, dont plusieurs brandissant des drapeaux égyptiens, manifestent leur joie dans une rue du Caire.

La démission du président Moubarak avait été accueillie par une explosion de joie sur la place Tahrir, point de ralliement des manifestants exigeant son départ.

Photo : Getty Images / Chris Hondros

Ce qui se passe, c’est une crise de l’autorité qui assaille les institutions que nous a léguées l’ère industrielle – les gouvernements, les médias, le monde des affaires, la science, les universités –, un système qui basait sa légitimité sur la rareté de l’information et qui est maintenant incapable de réagir à sa surabondance.

Ce qui se passe, c’est que le public peut maintenant répondre à ces institutions comme bon lui semble : des experts, des pseudo-experts, de monsieur ou madame Tout-le-Monde, des extrémistes, des charlatans et des cinglés forment maintenant une cacophonie de voix qui s’expriment à propos de tout sujet digne d’intérêt au sein d’une tour de Babel virtuelle.

Martin Gurri, auteur et ancien analyste de la CIA

Le public, qui autrefois applaudissait poliment, s’est montré d’une humeur hargneuse, voire rebelle. Toutes les failles de l’ancien système ont été exposées par le tsunami. Chaque promesse non tenue mise de l’avant par les élites qui gèrent ces institutions, chaque instance de corruption ou d’inconduite sexuelle est maintenant mise à l’avant-scène. En réaction, le public descend dans la rue et élit des populistes qui promettent de drainer le marécage [NDLR : en référence au slogan « drain the swamp » du président Donald Trump].

Les premiers effets politiques de cette nouvelle sphère de l’information se sont fait sentir en 2011, avec le soi-disant printemps arabe, le mouvement indignados en Espagne, Occupy Wall Street aux États-Unis. Ces mouvements ont tous été organisés en ligne. L’année 2016 a vu le triomphe du Brexit et de Donald Trump. En 2019, je pouvais dénombrer au moins 25 révoltes majeures partout dans le monde, de Hong Kong à Barcelone, en passant par Bangkok et Santiago, au Chili. Puis sont venues la pandémie et la paralysie causée par le confinement.

Le comportement des institutions pendant la pandémie reflète simplement les causes de cette crise de l’autorité. Ces institutions parlaient du haut de leur autorité, comme si elles seules possédaient l’information pertinente. En vérité, les gouvernements et les autorités de santé publique ont agi lentement, handicapés par la bureaucratie et par un labyrinthe de réglementation, alors que le public hyperconnecté pouvait traquer la progression du virus à la vitesse de la lumière.

Les élites affirmaient posséder l’expertise nécessaire pour protéger la population. En vérité, elles se contredisaient les unes les autres. Il est aussi arrivé qu’un expert se contredise lui-même. Aux États-Unis, par exemple, le Dr Anthony Fauci a nié l’utilité d’un confinement, puis s’est ravisé quelques semaines plus tard. Il a aussi vacillé sur l’utilité du port du masque. Les élites se sont enveloppées dans le manteau de la science, mais la science n’est pas une religion et il s’avère que les scientifiques ont autant de divergences d’opinions que les politiciens. Cela explique la cacophonie autour du Pr Didier Raoult, en France, champion de l’hydroxychloroquine comme traitement pour la COVID-19 et pourfendeur de la tyrannie de la méthodologie , qualifié de populiste médical .

Ces hésitations et ces contradictions seraient possiblement passées sous le radar au 20e siècle. En cette ère numérique, par contre, la confusion des élites s’est retrouvée au cœur des discussions. La colère du public existait déjà, au Québec comme ailleurs. Le confinement a placé un couvercle sur cette colère, mais ça n’a fait qu’augmenter la pression. Nous ne devrions pas nous surprendre si, aujourd’hui, le couvercle a sauté et les manifestations ont repris de plus belle.

Vous écrivez dans la réédition de 2017 de votre livre que, si vous vous étiez trompés dans l’édition de 2014, c’était que vous n’aviez pas saisi la vitesse avec laquelle la crise des institutions allait déferler. Quel rôle des crises comme la récession de 2008 ou la pandémie de COVID-19 jouent-elles dans l’effondrement des institutions? Croyez-vous que la pandémie de COVID-19 l’accélérera encore plus?

Un homme porte un masque fait de chaînes métalliques.

Des personnes dénoncent les mesures sanitaires imposées par le gouvernement Legault, à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La récession de 2008 et la pandémie de 2020 ont été des moments de grande lucidité, alors que la posture de compétence infaillible des élites et des experts s’est écroulée. Le style rhétorique de l’ère industrielle était utopique : si seulement nous utilisions un parfait mélange de connaissances et de pouvoir politique, nous pourrions réparer la condition humaine. 

Cette illusion aurait dû disparaître avec l’effondrement de l’Union soviétique, mais, au contraire, elle est demeurée au sein des débats politiques dans les sociétés démocratiques. Nous devrions avoir compris que la connaissance humaine est fragile et limitée. Un peu d’humilité de la part des élites aiderait à rétablir la confiance du public.

Pour ce qui est de la vitesse à laquelle la crise de l’autorité se déploie, je crois qu’il serait prudent de dire que tout va aller en s’accélérant.

Je crois que nous sommes au tout début d’une vaste transition, de l’ère industrielle vers quelque chose qui n’a pas encore été nommé. Dans cette migration vers l’inconnu, à travers une contrée bizarre et tumultueuse, tout va nous sembler trop rapide et trop dangereux.

Martin Gurri

Toutefois, je ne verserais pas dans le désespoir. Mon ami, l’auteur Antonio Garcia Martinez, résume notre dilemme ainsi : si on pouvait remonter dans le temps à la guerre de Trente Ans et qu’on pouvait demander aux Européens de l’époque ce qu’ils pensaient de l’invention de l’imprimerie, que répondraient-ils? C’était un conflit où des millions de gens sont morts à cause de différences religieuses minuscules, le tout propulsé par la propagation grandissante de livres et de pamphlets. Eh bien, ils diraient probablement que l’imprimerie était l’invention la plus dangereuse et la plus déstabilisante de l’histoire de l’humanité.

Or, c’était simplement les premiers jours de cette révolution technologique. À terme, l’imprimerie est devenue une force libératrice, qui a transformé la science et la démocratie. Comme ces Européens du 17e siècle, nous sommes dans les balbutiements d’une révolution technologique, numérique cette fois. Ne lui tournons pas le dos si vite...

Un des aspects les plus remarquables des derniers mois est l’explosion en popularité du mouvement QAnon. Cette conspiration a une vision nihiliste des institutions, jugeant qu’elles sont toutes gérées par des pédophiles satanistes. En contrepartie, les partisans de QAnon croient à une sorte de renaissance des institutions, que Donald Trump les sauvera en éliminant les personnes maléfiques qui les gèrent. N’y a-t-il pas là une contradiction?

Un partisan de QAnon lors d'un rassemblement en soutien au président Trump, à Las Vegas, le 21 février 2020.

Un partisan de QAnon lors d'un rassemblement en soutien au président Trump, à Las Vegas, le 21 février 2020.

Photo : Reuters / PATRICK T. FALLON

La frénésie QAnon est une manifestation superficielle (et probablement passagère) de collisions tectoniques sous la surface.

Le public dispose maintenant d’une voix et est devenu un joueur majeur sur la scène politique. Toutefois, ce public est fragmenté. Le public a de nombreux visages. C’est ce qui se passe dans un environnement numérique. La multiplication des opinions a libre cours. Tout leader potentiel, toute organisation, tout programme politique ou social crée donc des divisions.

Un public en colère peut seulement s’unifier et se mobiliser en tenant tête à l’ordre établi, mais ne peut pas mettre de l’avant des alternatives. Les manifestants à la place Tahrir, lors du soulèvement égyptien de 2011, s’opposaient à la dictature de Hosni Moubarak, sans aucun égard à ce qui devrait y succéder. Le mouvement Black Lives Matter s'oppose au racisme systémique, mais n’offre pas de programme politique concret pour y mettre fin. Poussée à l’extrême, l’idée d’opposer sans offrir de solution de rechange peut muter en un souhait de tout jeter à terre. La destruction du système devient en soi une forme de progrès. C’est ce que j’entends par nihilisme .

Parce que les élites institutionnelles n’ont pas réussi à canaliser ce désir de changement, le public cherche à récompenser des politiciens qui semblent non élitistes, qui mettent de côté la rectitude politique ou qui piétinent les normes sociales. C’est ainsi qu’on se retrouve avec Donald Trump aux États-Unis et Jair Bolsonaro au Brésil. Ils ne se comportent absolument pas comme des élites.

Martin Gurri

Dans une crise d’autorité, ce procédé n’a pas d’aboutissement logique. Aucune proposition n’est trop ridicule, grotesque ou absurde. La véritable autorité n’est pas basée sur le pouvoir, mais sur la confiance. La vérité n’est pas un exercice philosophique platonique, mais une affirmation provenant d’une autorité à laquelle on fait confiance. Lorsque ces autorités disparaissent, ça ouvre la porte à toutes sortes de théories bizarres, surtout lorsqu’elles scandalisent les élites. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des mouvements comme QAnon.

Ça n’a rien à voir avec une sorte de renaissance des institutions. C’est un mouvement résolument contre tout, une répudiation dopée aux stéroïdes. Tout ça franchit probablement la frontière du nihilisme.

Une question intéressante à explorer serait de savoir si les personnes qui répètent ces théories absurdes y croient vraiment. Cela déborde de la présente discussion. Pour ma part, je crois que la plupart d’entre eux n’y croient pas, mais utilisent l’étrangeté même de ces théories pour signaler qu’ils font partie d’une communauté farouchement opposée au système.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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