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La pandémie et la paralysie psychique, ou pourquoi on ne réagit pas plus à cette crise

Après huit mois de crise sanitaire, de nombreuses personnes n'arrivent plus à faire des choix rapides et instinctifs et se retrouvent figées comme un chevreuil devant les phares d'une voiture.

Un dessin d'arc-en-ciel dans une fenêtre sur lequel il est écrit « ça va mal en t'a, ça devrait bien aller ».

Au début de la pandémie, le slogan « Ça va bien aller » est apparu dans les fenêtres des maisons au Québec. Or cette solidarité collective a peu à peu fait place à une anxiété collective.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Près de 1,2 million de morts et 45 millions de cas de COVID-19 dans le monde. Pour plusieurs, ces chiffres ne veulent plus rien dire. Selon plusieurs experts, le stress aigu des derniers mois paralyse les gens, pousse certains d'entre eux à devenir indifférents et provoque tensions et colère. Pourquoi l’humain réagit-il ainsi?

Paul Slovic, professeur à l’Université de l'Oregon, étudie depuis plus de 30 ans comment les humains prennent des décisions lorsqu’ils sont en situation de crise ou de danger. 

Selon lui, notre biologie travaille contre nous en cette période de pandémie.

En temps normal, les humains réagissent aux situations risquées en prenant des décisions rapides, basées sur l’intuition, souligne-t-il : Souvent, on ne prend pas le temps d’analyser la situation, parce que c’est trop de travail.

Toutefois, cette capacité à faire des choix rapides et instinctifs a ses limites. Après huit mois de crise sanitaire, de nombreuses personnes ont dépassé cette limite et sont maintenant psychologiquement paralysées

Comme un lapin ou un chevreuil qui fige par la peur, déclare Cécile Rousseau, pédopsychiatre et professeure au Département de psychiatrie de l'Université McGill.

M. Slovic explique que cette paralysie psychique pousse les gens à ignorer de plus en plus les bilans et les avertissements des autorités. Lorsqu’on devient paralysé, les chiffres ne veulent plus rien dire. En fait, au fur à mesure que les statistiques augmentent, on devient de plus en plus indifférents, on montre moins de compassion.

Émotionnellement, les gens ne peuvent pas faire la distinction entre 5, 100 ou 1000 morts. C’est le cas lors de guerres et de génocides, et ça l'est aussi lors de cette pandémie.

Nous devenons désensibilisés, à moins d’être entourés de personnes infectées. En fait, plus les gens meurent, moins on s'en soucie.

Paul Slovic, de l'Université de l'Oregon

Le fait que le virus soit une menace invisible et qu’il se multiplie de façon exponentielle contribue à cet effet de paralysie, dit Paul Slovic : Le cerveau humain n’est pas conçu pour comprendre le concept de croissance exponentielle. On se dit que ce n’est pas si pire, jusqu’au moment où il est trop tard.

Samuel Veissière, professeur adjoint au Département de psychiatrie de l’Université McGill, précise que si les sociétés humaines sont assez douées pour faire face aux dangers, l'être humain ne tolère pas l'incertitude. C'est impossible de se maintenir dans un état de panique pour une menace qu'on n'arrive pas à identifier. Donc, c'est normal qu'au bout d'un moment, on n'enregistre même plus les nouvelles négatives et, ensuite, on souhaite regarder ailleurs. C'est pour cela que les gens en ont marre. 

De la paralysie à l’anxiété chronique et au déni

D’ailleurs, Cécile Rousseau dit que cette sidération se transforme en un stress aigu chronique, très semblable à ce qui est vécu en temps de guerre et de famine.

Lorsqu’une guerre est déclarée, tout le monde est hyper alerte et hyper vigilant. Les gens sont sidérés les premiers jours après un attentat. Mais parce que la vie doit continuer, on s'habitue au danger, dit la Dre Rousseau.

Au début de la pandémie, la plupart des gens étaient vraiment très alarmés par une menace qu'on avait en tête; on parlait de millions de morts. Il y avait la peur individuelle et puis le désir très sincère de protéger les populations vulnérables. Mais l'altruisme de l'être humain a malheureusement une limite, poursuit Samuel Veissière, ajoutant que le flot incessant d’information disponible sur Internet rend les gens très anxieux. 

Devant ce stress aigu, les humains adoptent des mécanismes d'adaptation.

Un de ces mécanismes est l’évitement ou le déni, explique Cécile Rousseau. On va dire que ce n’est pas si grave; que de toute façon, ça ne m'arrivera pas, dit-elle, ajoutant que c’est ainsi que plusieurs personnes commencent à croire à des théories du complot.

Quand on essaie de parler à ces gens [qui croient aux théories du complot], ils deviennent très fâchés, parce qu’on confronte leurs moyens de défense. On confronte le phénomène d’évitement, du déni.

Cécile Rousseau, pédopsychiatre

Le professeur Samuel Veissière ajoute qu’il est normal que les gens cherchent à trouver des explications simples pour expliquer le chaos et l’incertitude engendrés par ce virus.

Une autre raison qui explique pourquoi de nombreuses personnes respectent de moins en moins les règles est que les gens ne voient pas le fruit de leurs efforts. 

Vous respectez les règles, mais vous n’êtes pas directement récompensés pour votre comportement, explique Paul Slovic, de l'Université de l'Oregon. Vous ne voyez pas comment vous avez protégé les autres et, d’un autre côté, les nuisances du confinement sont très visibles, très tangibles. En contrepartie, si vous ne respectez pas les règles, vous ne verrez pas dans l’immédiat le tort que vous pouvez causer.

Sommes-nous en train de vivre un deuil collectif? Tout est en train de changer tellement rapidement, fait remarquer Samuel Veissière. Je pense qu'on n'a pas encore vraiment compris ce dont on est en train de faire le deuil.

Cécile Rousseau estime qu’il s’agit surtout d’une adaptation au changement. Par exemple, lorsque vous avez des enfants, vous allez devoir faire le deuil de ce qui était votre vie avant. Il y a des choses que vous pouvez plus faire. Donc, il faut se réinventer.

Confinement et émotions en dents de scie

La Dre Rousseau estime que les gouvernements devraient être plus directs avec la population et mieux expliquer qu’on en a encore pour plusieurs mois à gérer cette crise, plutôt que de dire voyons où nous en sommes dans deux semaines. Des confinements et déconfinements à répétition ont pour conséquence que les gens vivent des émotions en dents de scie, explique-t-elle.

C'est moins fatigant émotionnellement d’avoir un horizon temporel réaliste, et ça provoque moins de rancœur et de colère chez la population, qui a l'impression qu'on lui raconte des choses.

Préparons-nous comme si on en a pour encore huit mois. Si on a un vaccin avant, on fera la fête!

Cécile Rousseau, pédopsychiatre

Elle ajoute que les gouvernements doivent repenser les méthodes de confinement tout en redonnant à la population une part de responsabilité. Je pense que pour tenir plus longtemps, il faut redonner aux gens un sentiment d’avoir un peu de pouvoir sur leur vie, d’avoir l'impression qu'ils peuvent faire des petits choix, pour aménager cette année et pour tenir bon. Je pense que ça va diminuer un peu les conflits.

La société s’en sortira, peut-être pour le mieux

Les trois experts estiment que les conflits, tant d'un point de vue familial que collectif, feront partie de notre quotidien tout au long de cette pandémie. 

Ça s'annonce une période plus agitée, dit Cécile Rousseau. Il faut faire très attention, en ce moment, comment on établit un système de médiation, de bienveillance, d'indulgence, pour moins se disputer et pour tenir le coup de façon solidaire jusqu'à la fin.

Les pandémies, les famines et les guerres ont toutes tendance à créer et à exacerber des tensions sociales et politiques, en plus de faciliter la montée des extrémismes idéologiques, de la xénophobie et du racisme, rappelle Samuel Veissière, de l'Université McGill.

Or, ces experts estiment que la paralysie psychique du moment pourrait se transformer à long terme en changements sociétaux positifs.

M. Veissière donne en exemple que, déjà, certaines personnes commencent à chercher des projets sociaux pour les aider à passer au travers de ce moment d’anxiété. 

Je pense qu'on l'a déjà vu avec cette pandémie. Je pense qu'on ne peut pas séparer, par exemple, les manifestations antiracistes aux États-Unis du contexte des interdictions liées à la pandémie. Les manifestants étaient surtout des jeunes gens qui étaient terrorisés, isolés et qui avaient besoin de participer à un projet social plus grand qu'eux, un projet altruiste. 

Par ailleurs, cette pandémie a mis en lumière plusieurs iniquités sociales, souligne Paul Slovic : On le voit, les personnes noires, les minorités ont été beaucoup plus affectées par la pandémie.

Cécile Rousseau estime qu’une des conséquences de la pandémie sera probablement une plus grande conscience des inégalités sociales qui se construisent autour des questions raciales.

En terminant, ces trois experts restent tout de même optimistes.

Et est-ce que ça va laisser des traces à long terme? Non, je ne pense pas, dit la Dre Rousseau. Certaines personnes développeront des problèmes de santé mentale, mais la plupart des gens pourront faire face à ce stress. Certaines choses resteront dans la mémoire collective, mais collectivement, les humains ont passé à travers toutes sortes de choses depuis leur arrivée sur Terre, et on a la capacité collective de passer au travers de ça.

Notre dossier COVID-19 : ce qu'il faut savoir

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