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Brasser de bonnes affaires en temps de pandémie

Si de nombreuses entreprises vont très mal en ce moment, d’autres arrivent à tirer leur épingle du jeu, et certaines sont même en forte croissance. Coup d’œil sur des histoires à succès.

Le sac réutilisable est livré à vélo.

Les livraisons de Cook it

Photo : Cook it

Danielle Beaudoin

Au début de la première vague, le nombre d’abonnés de Cook it a triplé, et l’entreprise québécoise de plats prêts à cuisiner est passée de 200 à 500 employés. Une croissance fulgurante en quelques semaines seulement.

Ça ne nous sort pas tant que ça de nos habitudes! lance Judith Fetzer, cofondatrice et PDG de Cook it. L’entreprise, qui a six ans, a réussi à tripler son chiffre d'affaires chaque année, explique la femme d’affaires.

Le rythme de croissance s’est encore accéléré à la fin de l’année 2019, lorsque Cook it a acheté son compétiteur, Miss Fresh, qui appartenait à Metro. Donc, déjà là, en début d'année, on a doublé Cook it, parce que c'était en fait deux entreprises de taille similaire [...]. On a fait l'intégration de Miss Fresh, on a discontinué la brand, et ensuite de ça est arrivée la pandémie, la première vague, qui a été assez rock and roll quand même, raconte la PDG.

Aujourd’hui, Cook it compte un peu plus de 700 employés. Une centaine travaillent au siège social en gestion, en télémarketing, en logistique ou encore en développement web. Les autres, pour la plupart des commis de production, travaillent à l’usine, située dans l’arrondissement de Saint-Laurent.

Un employé transporte des boîtes.

L'usine de production de l'entreprise Cook it

Photo : Cook it/Andrew Tchernilevskii

Comment expliquer une telle croissance en temps de pandémie? Judith Fetzer fait d’abord remarquer que tout le commerce en ligne a connu une croissance exceptionnelle. Et Cook it, avec ses boîtes-repas qu’on peut commander sur Internet, était donc déjà bien positionnée pour répondre à la demande, ajoute-t-elle.

Les deux premiers mois, pratiquement 100 % de la population avait franchement peur de sortir de chez elle. Le contexte dans les épiceries, ça ne se passait pas super bien; les pénuries de papier de toilette, etc. On en a assez parlé dans les médias. Donc, les gens se sont tournés massivement vers des solutions de kits-repas, rappelle l’entrepreneure.

Puisque les gens ne pouvaient plus se retrouver au restaurant pour socialiser, Cook it a décidé de diversifier son offre, explique la PDG. L’entreprise a augmenté le nombre de recettes dans son menu hebdomadaire.

Elle s’est aussi mise à offrir des recettes de brunch et une option apéro, tout en proposant notamment à ses abonnés de se retrouver autour d’un même repas sur Zoom. Les gens se rassemblaient dans les parcs pour faire des apéros. Ils ne voulaient pas cuisiner, mais ils voulaient manger quand même quelque chose, explique Judith Fetzer.

Cook it a aussi ajouté des produits locaux à son épicerie en ligne.

C'est vraiment durant la pandémie qu'on a pris cette décision de soutenir à 100 % les producteurs québécois. On s'est revirés très rapidement pour offrir à nos clients environ 80 produits créés par des producteurs locaux.

Judith Fetzer, cofondatrice et PDG de Cook it
Cinq jeunes gestionnaires.

L'équipe de direction de Cook it. De gauche à droite : Paul Braicovich (directeur des opérations), Elic Ng (directeur des technologies), Laurence Gagnon Beaudoin (directrice marketing et expérience client), Judith Fetzer (présidente) et Patrick Chamberland (vice-président, stratégies et finances).

Photo : Cook it/Marï photographe

Quelle est la recette de votre succès? Je pense que c'est l'écoute et l'empathie. D'écouter ce qui se passe sur le marché, dans les médias, avec nos clients, répond-elle.

Une de ses grandes fiertés, dit-elle, c’est de voir que quand Cook it envoie des sondages à ses clients, 50 % d’entre eux répondent. Nos clients ont l'impression qu'ils sont écoutés, qu'on leur pose des questions pour s'améliorer, pour devenir un meilleur service de kits à cuisiner et de nourriture, précise la PDG.

Une autre clé du succès, ajoute-t-elle, c’est d’agir rapidement pour s’adapter, faire des changements et s’améliorer.

Chez Cook it, on est une équipe jeune, dynamique, donc l'agilité y joue pour beaucoup aussi. C'est pour ça que même si on est rendus une entreprise de 700 employés, je me considère encore comme une startup.

Judith Fetzer, cofondatrice et PDG de Cook it

La force des jeunes entreprises

L’exemple de Cook it incarne bien l’esprit novateur des entreprises émergentes, estime Liette Lamonde, PDG de Bonjour Startup Montréal, un des nombreux services qui viennent en aide aux quelque 1300 jeunes pousses (startups en anglais) de la métropole.

C’est quoi, exactement, une startup? Pour Bonjour Startup Montréal, il s’agit d’une entreprise innovante à fort potentiel de croissance. Ce n’est pas toujours une entreprise technologique, mais elle utilise la technologie pour croître rapidement, explique Liette Lamonde. Elle amène aussi un modèle d’affaires différent.

Dès sa création, elle va développer un produit, mais elle ne va pas attendre qu'il soit parfait. Elle va commencer à lancer quelque chose, elle va tester, elle va expérimenter, elle va avoir du feedback [de la rétroaction] de ses utilisateurs. Tout de suite, elle va changer ses choses, précise-t-elle.

Au lieu de passer deux ans dans son sous-sol à développer le produit parfait sans savoir si quelqu'un va vouloir l'acheter, la startup va tester sur le marché presque dès le début. Donc ce feedback-là lui permet de croître plus vite.

Liette Lamonde, de Bonjour Startup Montréal

Selon la PDG, cette agilité constitue la force des jeunes entreprises pendant la pandémie, et elle le sera encore au moment de la relance. Il y a plein de nouveaux enjeux, de nouveaux défis que vivent nos grandes entreprises, nos institutions, nos hôpitaux. Les startups peuvent apporter des solutions rapidement, parce qu'elles ne passent pas cinq ans à faire de la recherche et développement! lance Liette Lamonde.

Elle cite notamment les résultats du Baromètre du Mouvement des accélérateurs d’innovation du Québec (MAIN). Dans un sondage réalisé cet été (Nouvelle fenêtre) par le Baromètre auprès des jeunes pousses québécoises, 87 % des entreprises disent avoir effectué au moins un changement permanent en réponse à la crise.

CHZ PLZ et les commandes en ligne

À part Cook it, y a-t-il d’autres exemples de réussite? Je vais vous en donner un que j'aime beaucoup : ça s'appelle CHK PLZ, répond Liette Lamonde. Ces entrepreneurs ont créé une application de paiement sans contact, qui permet aux clients d’un bar ou d’un restaurant de régler l’addition directement à partir de leur téléphone.

C'est sûr qu'au début de la pandémie, quand les restaurants n’étaient pas encore fermés, c'était super. Ils avaient une solution de paiement sans contact qui faisait l'affaire des gens, parce qu'on avait peur de toucher aux appareils du restaurant, raconte la PDG de Bonjour Startup Montréal.

Quand les restaurants et bars ont fermé, CHK PLZ a rapidement conçu une plateforme de commandes en ligne. Une solution pour les commerçants qui n’avaient jamais offert de services de livraison ou de plats à emporter, note Liette Lamonde.

C’est vraiment un bel exemple! La crise a amené un problème à des gens qui étaient vraiment touchés, qui n'avaient pas les moyens d'investir beaucoup dans de grosses technologies et qui ne savaient pas comment s'y prendre. Et là [avec CHK PLZ], la solution était toute faite, tout adaptée, lance-t-elle.

Il n’y a pas que les jeunes entreprises

Inno-Centre est un organisme à but non lucratif qui offre des services-conseils à quelque 450 petites et moyennes entreprises (PME) québécoises dans tous les secteurs. Ça reflète beaucoup la structure économique du Québec. Donc de 50 à 60 % de nos clients sont des manufacturiers, note Annouk Bissonnette, vice-présidente d’Inno-Centre. Mais il y a aussi des entreprises dans les domaines de la haute technologie, la pharmacie ou encore les industries créatives.

Inno-Centre s’occupe des entreprises qui font un chiffre d’affaires de 2 millions de dollars et plus. Notre moyenne, ça dépend des années, mais nos clients sont plus autour de 25 millions de dollars de chiffre d'affaires. Donc c'est de la vraie PME, signale-t-elle.

Au Québec, il y a beaucoup de petites entreprises pour qui le passage au cap des 10 millions ou 20 millions est plus difficile, explique Annouk Bissonnette. Il y a un véritable enjeu de croissance des PME, observe-t-elle. Donc on est vraiment dans une mission de développement économique. Nous, ce qu'on fait, c'est ça : on aide les entreprises dans leur croissance.

Comment s’en tirent les clients en temps de pandémie? Annouk Bissonnette les divise en trois catégories :

  1. Ceux qui sont frappés de plein fouet par la crise, par exemple dans l’industrie du tourisme et du divertissement. On peut essayer de trouver des relais de croissance [...], mais bon, ils essayent de retenir leur souffle le plus longtemps possible, dit l’experte.
  2. Ceux qui sont en zone de turbulences. C'est beaucoup avec ces entreprises-là qu'on va travailler. Des entreprises manufacturières, des entreprises de services, de technologies, qui doivent vraiment apprendre à naviguer dans cette nouvelle normalité, note la vice-présidente d’Inno-Centre. Elle observe que la pandémie a accéléré la transformation numérique chez bon nombre de clients. Cela passe notamment par l’implantation de systèmes ERP (progiciels de gestion intégrés) ou CRM (gestion de la relation client) pour mieux gérer la productivité de l’entreprise.
  3. Ceux qui expérimentent une très forte croissance, liée à leur domaine d’activités. Ça, on en a beaucoup. Le classique, c'est l'entreprise qui va faire du désinfectant pour les mains. Mais il y en a plein d'autres, dans le domaine de l'agroalimentaire ou des communications, par exemple. Avec eux, notre approche est différente. Comment est-ce que tu gères une croissance accélérée? Comment fais-tu en sorte de prendre les bonnes décisions pour que ta croissance soit pérenne? explique-t-elle.

L’appétit soudain pour le jus bio

Des exemples d’entreprises qui vont très bien? Annouk Bissonnette mentionne notamment le cas d’un client d’Inno-Centre qui produit des jus bios, qu’il livre ensuite à la maison. Cette entreprise, avec la pandémie, a tout d’un coup eu l’occasion de rentrer chez des Sobeys, des grands détaillants, qui lui avaient dit non avant, raconte-t-elle. Ces grands détaillants, ajoute Annouk Bissonnette, ont réalisé qu’en temps de pandémie, bien des consommateurs consacrent une plus grande partie de leur budget à prendre soin d’eux, et qu’il y a donc une demande plus importante pour les produits santé.

Inno-Centre a aussi observé l’émergence de nouvelles niches avec la pandémie, que ce soit avec de jeunes pousses ou encore avec des entreprises traditionnelles qui mettent sur pied des produits ou des entreprises à côté. Annouk Bissonnette donne notamment l’exemple d’un fabricant de fauteuils roulants qui a conçu une plateforme numérique s'adressant aux professionnels de la santé responsables des prescriptions de fauteuils roulants. 

Donc, on voit beaucoup ça, le mouvement d'entreprises traditionnelles qui développent un modèle à côté complètement numérique, observe-t-elle.

Ce sont des modèles intéressants, parce qu’une entreprise qui est avant tout manufacturière bouge tout à coup vers une entreprise plus technologique. On en voit de plus en plus.

Annouk Bissonnette, vice-présidente d’Inno-Centre

Des robots pour cueillir les fruits et légumes

La pandémie a aussi accéléré la mise en place de solutions technologiques en agriculture, observe Annouk Bissonnette. Tout ce qui est "agri-tech", on en a vu beaucoup cet été, note-t-elle. Elle parle notamment de la fabrication de robots servant à cueillir les fruits et légumes dans les champs de façon complètement automatisée.

L'automatisation des lignes de production existait déjà avant, mais cette tendance s’est accélérée ces derniers mois, notamment en raison d’une pénurie de main-d’œuvre, encore plus forte en temps de pandémie, explique la porte-parole d’Inno-Centre.

La pénurie de main-d'œuvre dans le domaine agro, c'est un problème. Mais c'est devenu encore plus criant, parce qu'il y a des travailleurs saisonniers qui n'ont pas pu venir. Donc, il fallait vite vite trouver une solution. La façon d'automatiser certaines tâches qui étaient peut-être à moins forte valeur ajoutée, bien c'était là, souligne-t-elle.

Un homme penché sur une pousse dans un champ.

Un travailleur agricole dans un champ au printemps

Photo : Reuters / Dylan Martinez

À la recherche effrénée d’employés

La pénurie de main-d’œuvre, Judith Fetzer, de Cook it, en sait quelque chose. Quels ont été ses principaux défis depuis le début de la pandémie? À 100 % : le recrutement! lance-t-elle.

Je pense que toutes les entreprises québécoises font face à une pénurie de main-d'œuvre. Là, c'était plus criant que jamais. Dans un contexte de peur, à ce point-là, on a perdu beaucoup d'employés, explique l’entrepreneure. D’autant plus que Cook it a déménagé son usine de Saint-Michel à Saint-Laurent en mars, ce qui lui a fait perdre la plupart de ses employés.

En mars, l’entreprise a engagé un comité de recrutement à l’externe. Maintenant, on a une équipe de recruteurs de huit personnes, qui, lorsqu'on en a besoin, va embarquer sur le téléphone et va commencer à faire passer des entrevues pour trouver des commis de production, raconte Judith Fetzer.

L’entreprise a aussi augmenté le salaire de ses employés de 2 $ de l’heure. Elle a également offert, comme méthode préventive, les déplacements en taxi à ses frais aux employés de l’usine qui utilisent habituellement le transport en commun.

Un employé remplit une boîte.

L'usine de production de Cook it

Photo : Cook it/Andrew Tchernilevskii

On travaille très, très fort avec les ressources humaines chez nous pour être le meilleur employeur possible. Mais malgré ça, on fait quand même face à ces contextes de pénurie de main-d'œuvre.

Judit Fetzer, cofondatrice et PDG de Cook it

Même avec la pandémie, des entreprises embauchent

Nicholas Roy dirige la section « West-Island » de PME MTL, le réseau montréalais de développement économique local, qui remplace les anciens centres locaux de développement (CLD). Il observe lui aussi, sur le territoire de l’Ouest-de-l’Île, que la pénurie de main-d’œuvre se poursuit en temps de pandémie.

On travaille très activement, nous, pour essayer de trouver des candidats disponibles à l'emploi pour nos entreprises présentement, explique Nicholas Roy. C'est le cas notamment des entreprises manufacturières, de transport et d’entreposage, qui ont besoin de manœuvres, de journaliers et de gens de plancher du côté de la production, ajoute le directeur général.

Beaucoup d'entreprises embauchent ces temps-ci et ont de la difficulté à trouver des employés, parce que les gens sont sous l'impression que l'économie va mal, qu'on est en crise économique, que tous les secteurs sont affectés et qu'effectivement, il n'y a pas d'emplois disponibles, alors qu'il y a des entreprises qui cherchent à embaucher dans plusieurs secteurs, notamment le secteur manufacturier, constate Nicholas Roy.

Celles qui embauchent de façon marquée, précise Nicholas Roy, ce sont les entreprises dans les secteurs de l’alimentation, de l’entreposage, du transport, de la fabrication et de la santé. Il en énumère quelques-unes : Medtronic, Capcium, Vigi Santé, Les Aliments CELL, SCP Science, Shoei Canada Corporation, Bioforce Canada, Aliment Morehouse Canada, Altius Spices and Seasonings, Precise Warehousing, Fastfrate et Aliments LUDA.

Parmi les entreprises qui tirent leur épingle du jeu en ce moment, il y a bien sûr celles qu'on trouve dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire, souligne Nicholas Roy. Pensons notamment à celles qui se spécialisent dans le matériel d’emballage pour les commandes de plats à livrer ou prêts à emporter.

Le directeur général mentionne aussi les entreprises spécialisées en rénovation domiciliaire et en outillage maison. Et avec la croissance marquée des achats en ligne pendant la pandémie, les entreprises de transport logistique ont le vent dans les voiles, note-t-il. Les services de livraison et d'entreposage, donc toute la chaîne logistique liée à ce qu'on appelle le dernier kilomètre, également au niveau du commerce en ligne, profitent de ce boom, précise Nicholas Roy.

La résilience de nos entreprises

Les PME québécoises sont-elles résilientes? En ce moment, on a un écran de fumée avec les aides gouvernementales, répond Annouk Bissonnette, d’Inno-Centre. On va être capable de répondre à cette question-là quand il n'y aura plus d'aide gouvernementale. En ce moment, les aides sont importantes, et je pense que c'est bien qu'elles soient là. Mais la vraie question, c'est : quand il n’y en aura plus, comment les choses vont-elles se passer? se demande la vice-présidente.

Est-ce qu'elles sont résilientes? Elles font ce qu'il faut, mais est-ce que ça va être suffisant? Quand il n'y aura plus cette béquille artificielle, c’est là qu'on va vraiment pouvoir voir ce qu’il en est.

Annouk Bissonnette, vice-présidente d’Inno-Centre

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