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Élections américaines : l’ingérence étrangère (encore) au rendez-vous

Largement documentée dans un rapport du Sénat américain, l’ingérence russe a marqué l’élection qui a mené Donald Trump à la présidence en 2016. Quatre ans plus tard, tout indique que les mêmes manœuvres sont toujours là, tapies dans l'ombre.

Poignée de mains entre Donald Trump et Vladimir Poutine. En arrière-plan, la même scène avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un.

Les États-Unis ciblés par des tentatives d'ingérence étrangère provenant de Russie, de Chine et d'Iran.

Photo : Radio-Canada

À l’aube de la trentaine, Camille François est une référence dans l’analyse de la désinformation sur les réseaux sociaux. Classée par le magazine Time (Nouvelle fenêtre) parmi les 100 nouvelles personnalités à suivre et choisie parmi les 35 innovateurs de moins de 35 ans (Nouvelle fenêtre) du MIT, la Française d’origine passe le plus clair de son temps à traquer les campagnes d’influence qui s’opèrent sur le web.

Son constat est limpide : les acteurs étrangers tentent toujours activement de manipuler l’électorat américain. Elle livre ses impressions aux Décrypteurs.


Quatre ans et un cycle présidentiel plus tard, est-ce que vous constatez que l’ingérence étrangère persiste dans le contexte électoral américain?

Oui, tout à fait. On a recensé plusieurs cas d’ingérence russe dans ce cycle électoral aux États-Unis. Il y a eu au moins cinq campagnes différentes qui ont été détectées et exposées, des campagnes russes qui parlent directement de l’élection américaine, de ses candidats et du vote qui va avoir lieu bientôt.

Ces campagnes russes en 2020, elles sont à la fois assez similaires et en même temps assez différentes de ce qu’on a pu voir en 2016. Elles sont similaires parce qu’on voit qu’elles sont conçues pour créer de la confusion, pour créer de la division, pour créer du chaos. En même temps, elles sont assez différentes parce qu’on voit en 2020 de nouvelles techniques qu’on n’avait pas vues en 2016, par exemple l’utilisation de l’intelligence artificielle pour créer de faux visages pour ces faux comptes et un recours de plus en plus fréquent aux profils de personnes qui ne savent pas qu’elles contribuent à des campagnes de propagande russe, on l'a vu plusieurs fois pendant l’élection actuelle.

Et l’ingérence russe dans cette élection-ci vise-t-elle les deux candidats de la même façon?

L’ingérence russe, c’est vraiment une ingérence qui crée le chaos et la confusion; donc, par exemple, quand on analyse les faux comptes russes, on voit à la fois des faux comptes pro-Trump et des faux comptes pro-Biden.

Il est vrai que dans l’ensemble des campagnes russes que j’ai analysées, en 2020, de manière générale, les Russes ont été assez anti-Biden.

Camille François, directrice de l'innovation pour la société d'analyse Graphika
La chercheuse Camille François, spécialiste en désinformation sur les réseaux, en entrevue à l'émission Décrypteurs

Les Russes sont encore bien présents dans la campagne électorale américaine, constate la chercheuse Camille François.

Photo : Radio-Canada

On dit que des acteurs étrangers ont attisé en 2016 la polarisation aux États-Unis, c’est donc encore le cas cette fois-ci?

Quatre ans plus tard, on revoit ces puissances étrangères qui visent les sujets les plus controversés aux États-Unis, c’est ce que font les Russes. C’est que dans les manœuvres d’ingérence, il y a une claire concentration sur les sujets qui fâchent et les sujets controversés qui peuvent créer la division.

Ça concerne les Russes, mais on voit que les Iraniens visent aussi les États-Unis et ces mêmes sujets qui fâchent. On a également vu plusieurs campagnes de désinformation qui viennent de Chine et qui visent les tensions raciales aux États-Unis ou la manière avec laquelle la Maison-Blanche gère la pandémie.

Donc les Russes ne sont pas les seuls, les Chinois et les Iraniens cherchent aussi à tirer des ficelles et à influencer le cours de cette élection?

Oui, d’autres puissances étrangères sont présentes et elles utilisent les mêmes techniques. Mais il n’y a pas que des puissances étrangères, il y a aussi aux États-Unis des acteurs à l'intérieur du pays qui utilisent les mêmes techniques, qui utilisent des faux comptes, des comptes robotisés et des trolls. Donc, malheureusement, ça ne concerne pas que la Russie et d’autres pays, mais aussi des acteurs et des institutions intérieures qui utilisent les mêmes techniques.

Un homme portant un chandail à capuchon devant un ordinateur. Derrière lui, des lignes de 0 et de 1 forment le drapeau russe.

Comme en 2016, le recours aux trolls est répandu pour influer sur le déroulement de la campagne américaine.

Photo : getty images/istockphoto

Il existe un consensus autour du fait que les grandes plateformes web avaient lamentablement échoué à contenir l’ingérence étrangère. Dans quelle mesure les outils qui ont été développés depuis ont bel et bien fonctionné?

Ils ont échoué lamentablement en 2016, franchement c’est vrai, et forcément on est mieux placés en 2020. En 2016, les grandes plateformes n’avaient pas de règles contre ce type d’activités, n’avaient pas d’équipes en place pour détecter ce type d’activités et n’avaient pas de catégories à travers lesquelles elles auraient pu définir ce type d’ingérence.

En 2020, on est dans un environnement complètement différent. Il y a eu assez de pressions pour que les plateformes se saisissent vraiment du sujet. Elles ont créé des règles contre ce genre d’activités, et maintenant ces grandes plateformes ont des équipes chargées de détecter ces tentatives d’ingérence.

Après, évidemment, il continue à y avoir des choses que les plateformes ne voient pas, on peut aller encore plus loin, mais on est quand même dans un environnement complètement différent qu’en 2016 quand on pense à comment ces compagnies réagissent face à ces campagnes de désinformation.

Quels sont les maillons faibles, les brèches, qui permettent encore les manœuvres d’ingérence?

Aujourd’hui dans la désinformation, on est aussi dans le jeu du chat et de la souris, il y a des techniques de plus en plus sophistiquées, mais on a en face des équipes de plus en plus expertes et des outils de plus en plus pointus.

En fait, la difficulté sera de prévoir les approches des prochaines manœuvres d’ingérence. Malgré les innovations, il existe des techniques difficiles à contrer. Il est vrai que le hack and leak est difficile à gérer au milieu d’une campagne électorale et demande une réponse organisée de l’ensemble de la société, et cela exige des médias qu’ils aient des politiques précises sur comment gérer ce type de désinformation.

Sur ce phénomène baptisé hack and leak, donc de piratage et de divulgation d’informations sensibles et confidentielles, vous croyez que cette méthode d’ingérence s’est raffinée?

Oui, la méthode hack and leak est une méthode qui a été utilisée par les Russes dans plusieurs pays et depuis longtemps. Il y a eu beaucoup d’incidents du genre en Ukraine, et on en a vu en 2016 aux États-Unis, en 2017 durant la campagne électorale présidentielle en France, et plus récemment au Royaume-Uni en 2019.

En quoi ça consiste? Ça consiste à pirater un candidat ou une institution, à récupérer des courriels ou des documents et ensuite à organiser une campagne de propagande pour aider à la dissémination de ces documents pour que ça puisse influencer les discussions politiques au moment d’une élection.

Et les usines à trolls, présentes en 2016, sont-elles toujours actives en 2020?

Oui, on continue à voir des usines à trolls. Parfois ce sont les mêmes qu’on a vues en action en 2016 comme celles en Macédoine ou les mêmes adversaires comme l'Internet Research Agency (IRA) en Russie qui continue à tenter d’exercer son influence en 2020. Donc, bien sûr on continue à voir des usines à trolls tant à l’étranger qu’aux États-Unis.

Vous pourrez voir une partie de l'entrevue de Camille François à l'émission Décrypteurs, samedi à 11 h 30 sur ICI RDI, en rediffusion le dimanche à 13 h et sur ICI TOU.TV (Nouvelle fenêtre).

Les mille et un visages de l’ingérence russe

Camille François dirige l’unité d’innovation de la firme Graphika (Nouvelle fenêtre), dont la mission est notamment d’enquêter sur les plus récentes mutations des manœuvres d’ingérence étrangères aux États-Unis. Sur toutes les tribunes, elle réitère le fait que les Russes ont affiné leurs techniques. En voici quelques exemples.

En octobre 2019, l’équipe de Mme François a analysé (Nouvelle fenêtre) en profondeur la toute première manœuvre de l’IRA explicitement orientée vers les élections présidentielles américaines de 2020. La principale façon de procéder était d’incarner de faux sympathisants démocrates et républicains qui s’expriment sur les réseaux sociaux à propos de sujets polarisants pour accentuer la division.

En mars 2020, son équipe s’est alliée à Facebook, Twitter, CNN et deux chercheurs universitaires pour lever le voile (Nouvelle fenêtre) sur un étrange stratagème déployé sur les réseaux sociaux par les Russes via l’Afrique. Des Ghanéens publiaient alors, au nom d’ONG dans certains cas bidon, des publications portant sur des sujets sensibles et ciblant des Afro-Américains. But de l’opération : susciter la division. Qui tirait les ficelles de cette opération? L'IRA, encore une fois. La méthode du Copypasta était alors employée, soit des tentatives par une multitude de comptes de répéter sans cesse la même phrase pour inonder les utilisateurs avec un message spécifique. L’utilisation de mèmes était alors privilégiée.

En septembre 2020, la firme Graphika et Camille François ont été en mesure de détailler le modus operandi d’une autre initiative de l’IRA (Nouvelle fenêtre). Cette fois-ci, les Russes avaient mis sur pied un faux site web d’informations appelé Peace Data. L’identité de réels journalistes pigistes était subtilisée pour générer des articles s’en prenant à la légitimité de certains candidats aux élections américaines. Dans d’autres cas, de faux profils dotés de faux visages créés au moyen de l’intelligence artificielle étaient créés avec le même objectif.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.
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