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La pandémie force des jeunes à retourner vivre chez leurs parents

Que ce soit pour des raisons financières ou pour briser leur isolement, des étudiants, mais aussi de jeunes professionnels, décident de revenir dans le confort et la sécurité de leur nid familial, le temps que tout revienne à la normale.

Une jeune femme et sa mère devant leur maison

Jade Côté-Goulet et sa mère Geneviève Côté devant la maison familiale à Granby.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières-McNicoll

Jade Côté-Goulet, 22 ans, marche à l'arrière de sa maison familiale, à Granby. La cour donne sur un petit chemin recouvert de feuilles couleur d'automne, qui mène vers un grand parc, non loin. « Maintenant que j'habite ici, je peux sortir, respirer l'air frais, et il n'y a pas d'autos, de bruit partout. Ça m'apaise, on dirait. »

Elle contourne la grande demeure en pierres, ouvre la porte, dépose son manteau et lance : Allô maman! Sa mère, Geneviève Côté, vient à sa rencontre, lui demande comment s'est passée sa journée. Une scène banale en apparence, mais que ni une ni l'autre n'avait pensé revivre un jour.

Jade avait quitté le nid familial il y a trois ans, pour se rapprocher de l'université, pour vivre sa vie de jeune adulte autonome aussi. Mais la pandémie a changé la donne. Elle a perdu son emploi au printemps, tout comme son amoureux, avec qui elle vivait en appartement. Et ses cours sont donnés en ligne, donc il n'était plus nécessaire de se déplacer en classe.

Au fil des semaines, ça a commencé à nous trotter dans la tête. Mon copain et moi, on s'est dit, pourquoi rester à Montréal si on n'a pas de raison de le faire? Pourquoi ne pas redéménager chez nos parents? Ils ont des grandes maisons, ils habitent seuls. C'est certain que, pour eux, notre retour chamboule leur quotidien. On rentre dans leur intimité. On en est conscients.

Jade a fait un premier test de cohabitation avec ses parents durant le premier confinement. Le résultat a été concluant, au point où le couple a quitté son appartement en ville et chacun s'est réinstallé dans la maison familiale.

Moi, j'entrevois ça comme quelque chose de temporaire, quelque chose qui va me permettre de faire un pas vers l'avant ensuite.

Jade Côté-Goulet, 22 ans

Jade et son conjoint ont l'intention de se chercher un appartement dans quelques mois, le temps de réussir à faire quelques économies. Ils pensent à s'installer de manière permanente à Granby.

Même si elle se sent appuyée par son entourage, elle avoue craindre un peu le regard des autres. J'ai un peu la peur que les autres me jugent, [de me faire associer] à la fameuse expression "Tanguy" qui ne décolle pas de chez ses parents. Mais je me dis que si je retourne chez mes parents, c'est qu'il y a une situation particulière dans le monde, qu'il y a plusieurs bonnes raisons pour ça, mentionne-t-elle.

À écouter :

Des parents accueillants

La fille et la mère vont dans le garage, où s'entassent quelques boîtes, une tête de lit à assembler. Le déménagement final de Jade est presque terminé. Et l'opération a été supervisée... et encouragée par ses parents.

C'est une décision qui a été longuement mûrie, explique sa mère Geneviève Côté. Je pense aussi que cette décision est très mature de sa part. Et ça se passe bien. On est dans une dynamique différente. Ça permet des contacts qui sont davantage d'adulte à adulte.

Il y a bien eu quelques ajustements à faire au début de la cohabitation, mais l'expérience a permis jusqu'ici à la mère et à la fille de se rapprocher. Geneviève, qui fait du télétravail, apprécie avoir la compagnie de Jade pendant des pauses ou encore pour aller faire des marches dans les environs.

Le père de Jade, Paul Goulet, est tout aussi compréhensif. C'est un moment assez extraordinaire qu'on vit tous. Je pense que c'est important de lui donner l'opportunité de retomber sur ses pattes, de pouvoir être là pour elle et de lui permettre de venir vivre une vie un peu plus normale en dehors d'une zone rouge. Je crois que c'était la chose à faire. C'est un recul pour mieux avancer!

Tout le monde se réajuste comme il le peut en ce moment. J'ai pris cette décision et, pour le moment, je suis plus heureuse, plus légère. Ça m'a enlevé un stress financier et psychologique. Et malgré les petits accrochages du quotidien et des petits deuils de ma liberté et de mon intimité, au final, j'ai une belle relation avec mes parents et ça me permet de prendre du temps pour penser à moi et à mon futur.

Jade Côté-Goulet

Retourner chez ses parents pour fuir l'isolement

Il n'y a pas que des étudiants qui retournent vivre chez leurs parents. Anna* (nom fictif), une jeune professionnelle au début de la trentaine vivant seule, a très mal vécu le premier confinement au printemps. Ce qui a été très difficile pour moi, ça a été de ne pas pouvoir profiter de la liberté, de ne pas pouvoir rencontrer famille, amis pour un café, aller souper, prendre un verre. C'est une chose d'être en télétravail. C'est une chose d'annuler ses vacances et ses voyages. Mais c'en est une autre d'être complètement isolée socialement, dit-elle.

Voyant la deuxième vague s'en venir, la jeune femme, qui préfère taire son nom notamment par peur du jugement de ses collègues, a décidé cet été de vendre son condo et de réintégrer sa chambre de jeune fille. C'était une question de santé mentale, selon elle. Les êtres humains, on est des êtres sociaux. Surtout moi! Je ne suis pas quelqu'un de particulièrement introverti, ajoute-t-elle à la blague. Certaines personnes sont très bien dans le calme, dans la tranquillité du télétravail. Moi, non, ça ne convient pas à ma personnalité.

Ça va être agréable de pouvoir réintégrer un espace familial, convivial, d'avoir des interactions humaines et de sentir qu'il y a une certaine normalité à la vie malgré le confinement et la pandémie.

Anna, nom fictif

Ses parents sont enchantés de la voir revenir au bercail. Les familles méditerranéennes adorent ça quand leurs enfants vivent chez eux. Donc, dans l'esprit de mes parents, c'est fantastique que je revienne. C'est complètement normal, c'est presque une évidence pour eux, lance-t-elle en riant.

Un phénomène généralisé

Le sociologue de la jeunesse Jacques Hamel confirme que Jade et Anna ne sont pas les seules à retourner vers le confort et la sécurité du nid familial depuis le début de la pandémie. C'est une tendance qu'on observe depuis mars un peu partout dans les pays occidentaux et dans les pays frappés par la pandémie, indique-t-il.

Une étude américaine a d'ailleurs montré qu'en raison de la pandémie, la proportion de jeunes adultes âgés de 18 à 29 ans vivant chez leurs parents a dépassé le seuil de 50 % pour la première fois depuis les années 40. Ce ratio est passé de 47 % à 52 % entre les mois de février et de juillet.

Il ajoute que si la pandémie est venue accentuer ce phénomène, ce dernier n'est pas nouveau. Depuis une trentaine d'années, on observe que le départ du domicile familial se fait à un âge nettement plus avancé qu'autrefois, dit-il.

Le professeur de sociologie à l'Université de Montréal n'est pas du tout surpris de voir les parents accueillir à bras ouverts leur progéniture.

Les parents des jeunes d'aujourd'hui, ils sont issus de la génération X, une génération qu'on a qualifiée de sacrifiée, perdue. Donc, ce sont des parents qui l'ont eu "à la dure" et qui, de ce fait, sont beaucoup plus bienveillants à l'égard de leurs enfants qui sont vulnérables, par exemple, au phénomène de la pandémie.

Jacques Hamel, sociologue de la jeunesse, professeur titulaire à l'Université de Montréal

Il conclut que, culturellement, les parents de jeunes adultes partagent de nos jours plus souvent les mêmes valeurs que leurs enfants. Ce qui fait en sorte que les parents d'aujourd'hui sont plus conciliants et plus ouverts au retour à la maison de leur progéniture.

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