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Envoyé spécial

En 1re ligne des catastrophes écologiques, la Louisiane favorise pourtant Trump

Forts d’une industrie pétrolière dominante, les Louisianais reçoivent mal la proposition de Joe Biden de réduire la place du pétrole dans l’économie américaine.

La tête d'un alligator dépassant d'une eau pleine de végétation.

Un alligator dans le marécage derrière la propriété de Glynn Trahan

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un chasseur d’alligators et pêcheur de « chevrettes ».

Court sur pattes, mais avec des mains grandes comme ça, sans oublier un visage rougi par la chaleur étouffante, Glynn Trahan nous invite dans son grand pick-up, sa camionnette, pour nous montrer le marécage au bout de sa terre.

Dans une mare verte comme du pesto, il pointe du doigt les alligators qui se montrent la tête. Glynn Trahan est guide pour ceux qui veulent chasser ces reptiles vivant dans les marais derrière chez lui.

Ce grand réseau de marécages dans sa région, c’est la source de son gagne-pain. Glynn vit à Chauvin, dans les bayous de la paroisse de Lafourche, à 115 kilomètres au sud-ouest de La Nouvelle-Orléans.

Car avant de traquer l’alligator, M. Trahan est d’abord et avant tout un pêcheur de crevettes. Des chevrettes, précise-t-il dans son magnifique français cajun.

Glynn Trahan porte des verres fumés.

Glynn Trahan est guide de chasse pour l'alligator et pêcheur de crevettes à Chauvin, à 115 kilomètres au sud-est de La Nouvelle-Orléans.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

La Louisiane de Glynn est sur le front des menaces environnementales. L’État subit de plein fouet les effets des changements climatiques. Cette année seulement, trois ouragans majeurs ont frappé les côtes, et des tempêtes ont forcé la fermeture de tout le sud de l’État à sept reprises.

Le littoral, qui sert de barrière naturelle aux ouragans et aux inondations, est aussi grandement menacé. Les activités pétrolières font subir à ces grandes prairies humides un stress qui accélère leur disparition et qui met aussi en danger les fruits de mer faisant vivre des milliers de personnes.

En Louisiane, l’industrie pétrolière nourrit le tiers de l’économie de l’État.

Mon bateau ne sort pas souvent ces temps-ci, affirme Glynn, dont le crevettier est amarré en face de chez lui, dans le canal. La crise de la COVID-19 le frappe de plein fouet.

Les petites crevettes se vendent à une piastre la livre en ce moment, déplore-t-il.

Glynn Trahan montre du doigt l'horizon.

Glynn Trahan sort peu en mer pour aller pêcher avec son bateau.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Glynn Trahan est un exemple parfait du paradoxe qui caractérise la Louisiane : la nécessité pour l'État de prendre soin de son environnement fragile d’un côté, et sa grande dépendance à l’industrie du pétrole et du gaz de l’autre.

En avril 2010, quand l’immense marée noire provoquée par l’explosion d’une plateforme de la pétrolière BP s'est répandue sur la côte de la Louisiane, toute l’industrie de la pêche de fruits de mer dans la région a été mise à l’arrêt. Glynn Trahan en a ressenti fortement les effets. Pendant des années, son commerce de crevettes en a souffert.

De fait, il ne s’est jamais rétabli.

À l’époque, BP avait déversé huit millions de litres de dispersants chimiques pour accélérer la dégradation du pétrole. Glynn voit toujours les traces de ce qu’il appelle l’huile.

Plan éloigné d'un port avec en avant-plan, un marécage.

Port Fourchon, plus grand port de services pétroliers aux États-Unis, qui dessert les centaines de plateformes de forage dans le golfe du Mexique

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

L’huile a calé et, asteure, quand il y a un ouragan, ça remonte et ça va sur les battures; c’est comme de la gomme, dit-il. Ça fait du tort à la ponte des chevrettes. J’en pêche 50 % moins qu’avant. La moitié!

Et pourtant, quand on lui parle de la proposition de Joe Biden de réduire la place du pétrole dans l’économie américaine, il la rejette de revers de sa grosse main.

En Louisiane, l’industrie pétrolière compte pour le tiers de l’économie locale. Ici, tout le monde a, dans son entourage, une personne dont le salaire dépend de ce secteur d’activité.

Dans toutes les familles, il y a quelqu’un qui travaille pour une compagnie d’huile, dit Glynn. Soixante-dix pour cent de ma famille travaille pour des compagnies d’huile! Mes deux plus vieux garçons travaillent pour les compagnies d’huile. Je ne voudrais pas que ça arrête! Les compagnies d’huile, c’est bon pour le monde, ici.

Glynn Trahan va voter pour Donald Trump.

Timothy Kerner fils : le maire et ses marécages mourants

Timothy Kerner fils près de l'eau.

Timothy Kerner fils, maire de la petite ville de Jean Lafitte, dans l'un des canaux creusés par les compagnies pétrolières dans les marécages autour de sa ville

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Le maire de la petite ville de Jean Lafitte nous donne rendez-vous au quai où sont amarrés les aéroglisseurs qui amènent les touristes dans les marécages avoisinants.

Un des plus beaux paysages au monde, dit fièrement Timothy Kerner fils, le jeune maire de cette ville située dans les bayous à 35 kilomètres au sud-ouest de La Nouvelle-Orléans.

Chaque année, 100 000 touristes viennent dans la région pour voir cette faune et cette flore uniques au monde.

Avec son bateau très bruyant, il nous mène dans un long canal droit comme une règle, qui découpe les marécages. Au bout du canal, dans une petite mare : une vieille tête de puits de pétrole toute rouillée et cassée.

Les pétrolières n'ont pas trouvé mieux que de laisser ça dans notre cour, dit-il.

Équipement pétrolier rouillé.

Un puits de pétrole abandonné dans les marécages près de la ville de Jean Lafitte

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Au fond du canal se trouve un pipeline. C’est la raison pour laquelle les pétrolières ont dragué un canal dans le marais.

Au fil des ans, les compagnies ont creusé des centaines de petits canaux dans les marécages près de Jean Lafitte pour creuser leurs puits et transporter leur équipement.

Timothy Kerner fils assis dans un bateau dans l'axe d'un canal.

Timothy Kerner fils regarde au loin un canal de la ville de Jean Lafitte.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Avec le temps, ces canaux ont laissé entrer l’eau salée du golfe du Mexique dans les grandes plaines humides de la région, explique-t-il. L’intrusion de l’eau salée a fait mourir la riche végétation qui pousse dans l'eau douce, ce qui accélère la disparition de ces bouts de terre, qui sont des barrières naturelles contre les ouragans et les inondations.

M. Kerner se bat contre la disparition des marais qui font vivre sa ville.

Un puits de pétrole dans un marécage.

Un puits de pétrole dans un marécage près de Port Fourchon

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Mais à propos de la position de Joe Biden sur le pétrole, il croit que l’ancien vice-président fait fausse route. C’est une très mauvaise proposition, dit-il. Cette industrie fait vivre tellement de familles en Louisiane, dont un grand nombre de mes amis, qui peuvent mettre de la nourriture sur la table grâce à ces emplois.

Toutefois, le jeune maire de Jean Lafitte n'est pas prêt à jeter le blâme sur les compagnies pétrolières. Je refuse d'admettre que mes amis et ma famille n'ont plus leur place dans l'économie d’aujourd’hui, dit-il.

Toute ma vie, j’ai été un démocrate. Mais, cette fois-ci, je vais voter pour Donald Trump, confie-t-il.

Bonnie Broussard : à 5 mètres du sol

Une maison surélevée sur des pilotis.

Bonnie Broussard devant sa maison, située dans la campagne d’Erath

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Bonnie Broussard en a eu assez des inondations provoquées par les ouragans. À deux reprises, en 2005 (après le passage de Rita), puis en 2008 (après Ike), sa maison, située dans la campagne d’Erath, au sud de Lafayette, a été engloutie sous les eaux.

C’est là qu’elle a décidé de profiter des subventions pour faire surélever sa maison. Avec une maison qui fait 90 pieds [27 mètres] de long et 40 pieds [12 mètres] de large, c’est une opération majeure, dit-elle.

Elle vit maintenant à 5 mètres du sol. Sous les pilotis qui soutiennent sa demeure, on peut encore voir le vieux plancher de bois franc sur lequel elle vivait avant. Je me sens beaucoup plus en sécurité avec ces pilotis, dit-elle.

Elle n’a jamais été aussi contente que cette année d’avoir sa maison surélevée. Deux ouragans majeurs – Laura et Delta – ont frappé sa région coup sur coup au cours de l'été.

Une femme traînant sa valise sous un ciel menaçant.

À Lake Charles, en Louisiane, une résidente se prépare à évacuer avant l'arrivée d'un l'ouragan.

Photo : afp via getty images / ANDREW CABALLERO-REYNOLDS

De fait, depuis le début de l’été, la Louisiane a été dans la trajectoire de sept ouragans ou tempêtes tropicales. Un record.

À la faveur des changements climatiques, notamment en raison de l’augmentation de la température de l’eau des océans, les experts scientifiques prévoient que les ouragans pourraient être de plus en plus puissants dans la région.

Qu’à cela ne tienne : Bonnie Broussard estime que la question environnementale n’est pas sa priorité dans cette campagne. Il faut vivre avec ces ouragans; on va se débrouiller, indique-t-elle.

Elle refuse de porter le blâme sur les énergies fossiles. Si [Joe Biden] fait ce qu’il a dit qu’il allait faire, ça ne va pas aider les industries ici, dit-elle. Ce qu’il propose avec les énergies vertes, utiliser le vent et le soleil, c’est bon! Mais on ne peut pas devenir indépendants du pétrole et du gaz tout d’un coup.

Warren Perrin, le défenseur des victimes de la marée noire

Plan moyen de Warren Perrin, debout dans un champ, devant une grange partiellement écroulée.

L'avocat Warren Perrin a défendu des victimes de la marée noire provoquée par la pétrolière BP dans le golfe du Mexique, en 2010.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Ce qui frappe quand on arrive à la ferme de Warren Perrin, c’est le toit éventré d’un des bâtiments. L’ouragan Delta n’a pas été gentil avec nous, dit-il sur le terrain de la ferme familiale située dans le petit village de Henry, à 50 kilomètres au sud de Lafayette.

Warren Perrin a une relation particulière avec le pétrole. La compagnie Texaco a construit une usine sur les terres de sa famille.

Puis, après la marée noire provoquée par l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon appartenant à BP, le téléphone de Warren Perrin n’a pas dérougi.

L’avocat de Lafayette, grand défenseur du français en Louisiane, a mené des dizaines de poursuites contre les pétrolières, au nom des victimes de l’immense déversement qui a duré des semaines. Ça fait 20 ans que je poursuis les pétrolières, pour réparer les dommages, raconte-t-il. Le seul endroit où on peut les coincer, c’est à la cour!

Des pêcheurs, des fermiers et des travailleurs de l’industrie ont perdu leur emploi.

Le problème, en Louisiane, c’est que les politiciens regardent juste l’argent. Ce n’est pas le drapeau de la Louisiane qui devrait flotter à Baton Rouge, c’est le drapeau de Texaco!

Warren Perrin

Warren Perrin va voter pour Joe Biden. Cependant, il admet que la proposition de ce dernier sur le pétrole est difficile à vendre en Louisiane. Plein de monde gagne sa vie avec les compagnies pétrolières; on est pris dans le milieu; on ne peut pas les perdre, c’est absolument nécessaire, avoue-t-il.

Ça va prendre du temps et de l’argent pour changer, dit Warren Perrin. Mais il faut changer.

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