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Pourquoi la jeunesse du Nigeria est-elle en colère?

Dans un pays où la moitié de la population a moins de 18 ans, le gouvernement est assis sur un baril de poudre, pensent les experts.

Des jeunes crient et agitent des drapeaux.

De jeunes Nigérians agitent le drapeau de leur pays dans le cadre d'une manifestation contre la brutalité de la SARS à Lagos, au Nigeria, le 13 octobre 2020.

Photo : Getty Images / BENSON IBEABUCHI

Les manifestations contre une unité spéciale de la police se sont transformées au fil des semaines en une clameur plus généralisée de la population nigériane contre l’inefficacité et la corruption de leur gouvernement.


1. Qu’est-ce que le mouvement #EndSARS?

Depuis le début du mois d'octobre, on assiste à une contestation populaire en réponse à une exaction perpétrée par un officier de l’Escouade spéciale de lutte contre le vol (Special Anti-Robbery Squad [SARS]).

Des images, devenues virales, montrent le policier abattre un homme avant de prendre sa voiture. Les événements sont survenus à Ughelli, dans le sud du pays.

La SARS est connue pour être particulièrement violente, raconte Élodie Apard, directrice de l’Institut français de recherche en Afrique à l’Université d’Ibadan, au Nigeria. Elle est très critiquée parce qu’elle est responsable de très nombreuses exactions, comme des rackets, mais aussi des assassinats, des viols et de la torture.

L’escouade a été créée en 1992 pour contrer les vols et agressions à main armée, mais, depuis plusieurs années, elle a complètement dévié de son objectif premier.

Un rapport publié en juin par Amnistie internationale signalait 82 cas de tortures, mauvais traitement et exécutions extrajudiciaires commis par des membres de la SARS entre janvier 2017 et mai 2020. L’organisation de défense des droits de la personne dénonce le fait qu’il n’y a eu quasiment aucun suivi ni enquête après ces exactions, pourtant bien documentées.

Le mouvement qui s’est fait connaître sous le nom de #EndSARS (Mettons fin à la SARS) n’est pas nouveau, mais la publication de la plus récente vidéo lui a donné un nouvel élan, souligne Mme Apard.

Même si les policiers de cette unité ciblent plus spécialement des hommes entre 18 et 35 ans qu’ils accusent d’être des cyberarnaqueurs (des « Yahoo boys », comme on les appelle au Nigeria) dans le but de leur extorquer de l’argent, personne n’est à l’abri de ses abus de pouvoir, soutient Élodie Apard.

Quand un certain nombre de jeunes sortent dans la rue pour dire qu'on n'en peut plus des exactions de cette unité, le pays entier s'y reconnaît et c'est pour cela que le mouvement prend de l'ampleur aujourd'hui.

Élodie Apard, directrice de l’Institut français de recherche en Afrique à l’Université d’Ibadan, au Nigeria.

2. Que veulent les manifestants?

Des manifestants tiennent une pancarte sur laquelle il est écrit « Mettons fin à la SARS maintenant », lors d'un rassemblement à Lagos, au Nigeria, le 17 octobre 2020.

Les manifestations contre l'Escouade spéciale de lutte contre le vol, Special Anti-Robbery Squad (SARS) en anglais, ont commencé le 5 octobre 2020.

Photo : Reuters / TEMILADE ADELAJA

En plus du démantèlement de la SARS, ils demandent :

  • qu’on libère tous les manifestants qui ont été arrêtés au cours des derniers jours;
  • que l’on enquête sur les décès dus à la brutalité policière et que les familles soient dédommagées;
  • que l’on poursuive en justice les auteurs des exactions;
  • qu'il y ait une évaluation psychologique des membres de la SARS avant de les redéployer dans une autre unité;
  • que l’on améliore la rémunération des policiers afin qu’ils soient moins portés à extorquer la population.

3. Quelle a été la réponse du gouvernement?

Le président Muhammadu Buhari a accédé à certaines demandes : plusieurs manifestants détenus ont été libérés et il a annoncé la dissolution de la SARS, dont les membres seront déployés ailleurs. Il y aura également une enquête sur les abus présumés des membres de l’escouade.

Muhammadu Buhari assis sur une chaise lit un discours.

Le président Buhari a promis de dissoudre la SARS.

Photo : Associated Press / Bayo Omoboriowo

La police a cependant aussitôt communiqué la mise en place d’une nouvelle Équipe spéciale d’armes et tactiques (SWAT). Cela a enflammé les manifestants, note Nnamdi Obasi, analyste au Nigeria pour l’ONG International Crisis Group. Ils ont protesté en disant qu’il s’agissait simplement d’un nouveau nom pour la même unité et que les policiers n’allaient pas changer leur façon de faire , souligne-t-il.

Par ailleurs, plusieurs États se sont engagés à mettre sur pied des comités pour enquêter sur les violences policières et tenter de rendre justice aux victimes.

Cela représente un certain progrès dans la mesure où le gouvernement semble vouloir répondre aux enjeux de brutalité policière et d’impunité, soutient M. Obasi. Mais y donnera-t-il suite?

Des manifestants tiennent une pancarte sur laquelle il est écrit « Mettons fin à la SARS maintenant ».

Le mot-clic #EndSARS est devenu viral sur les réseaux sociaux.

Photo : Reuters / Temilade Adelaja

Des réformes de la police ont déjà été annoncées dans les années passées, sans toutefois jamais aboutir, rappelle Mme Apard.

Les promesses du président n’ont pas suffi pour calmer la colère de tous les manifestants, dont certains ont décidé de poursuivre les moyens de pression. Ils réclament une réforme en profondeur de la police et des forces armées, ainsi qu’une meilleure gouvernance du pays.

En 2019, le Nigeria était 146e sur 180 pays, selon l'indice de perception de la corruption de l’ONG Transparency international. D'après une enquête de l'Office des Nations unies contre les drogues et le crime (UNDOC), 30 % des Nigérians ont dû soudoyer des agents de l’État pour obtenir un service.


4. Où en sont les manifestations?

Alors que plusieurs manifestants de la première heure ont décidé de poursuivre leur campagne en ligne exclusivement en insistant sur les abus de la SARS, d’autres, toujours dans les rues, réclament des réformes majeures dans la gouvernance du pays.

Ces rassemblements ont changé de tournure dans les jours suivants. Quelque 25 postes de police dans plusieurs États du sud ont été saccagés. Les pilleurs ont tué des policiers et volé des armes. Des prisonniers ont également été libérés. Des voitures et des immeubles ont été brûlés et des magasins vandalisés.

De jeunes hommes marchent dans la rue en agitant des machettes, à Apo, au Nigeria, le 20 octobre 2020.

La moitié de la population nigériane a moins de 18 ans. Une bonne partie de ces jeunes se sent délaissée par le système, croient les experts.

Photo : Getty Images / KOLA SULAIMON

Ces débordements violents seraient, selon M. Obasi, le fait de casseurs et de jeunes désoeuvrés qui profitent de la situation plutôt que des manifestants originaux.

Ce qui se passe maintenant n'a pas de relation directe avec la protestation anti-SARS, note-t-il. C'est de l’anarchie découlant du chômage, de la frustration et du désespoir.

Ce sont des gens qui dirigent leur colère contre le gouvernement et des éléments criminels qui bénéficient de la situation chaotique.

Nnamdi Obasi, analyste au Nigeria pour l’International Crisis Group.

Certains seraient également payés par les autorités pour semer le trouble et justifier l’intervention des forces de sécurité, signalent des observateurs.

Les organisations des droits de l’homme ont d’ailleurs dénoncé, dès les premiers jours des manifestations, une forte répression policière. Des agents antiémeutes et des soldats ont été déployés dans les rues. Selon Amnistie internationale, au moins 56 personnes sont mortes depuis la mi-octobre.

Des policiers armés et des manifestants.

Des policiers circulent entre les manifestants rassemblés au péage de Lekki, au Nigeria, le 12 octobre 2020.

Photo : Getty Images / PIUS UTOMI EKPEI

C’est sous prétexte de faire respecter le couvre-feu instauré pour contrer les violences que des soldats sont intervenus pour démanteler une occupation pacifique au péage de Lekki, au sud de Lagos, le 20 octobre.

On avait vraiment affaire à une foule immobile, raconte Élodie Apard. À la nuit tombée, les lumières ont été éteintes, les caméras de surveillance ont été démontées et on a tiré dans le tas. C’étaient des gens qui étaient assis et écoutaient de la musique. Il n’y avait absolument rien de menaçant.

Selon Amnistie internationale, il y a eu 10 morts et des centaines de blessés. Les militaires nient être impliqués, mais les caméras de surveillance montrent des hommes portant des uniformes militaires qui sont descendus de véhicules de l’armée, précise M. Obasi.

Depuis, la situation ne s’est guère calmée. Les pillages se poursuivent, notamment dans des entrepôts de nourriture, qui ont été mis à sac.

Toute cette révolte témoigne d'un ras-le-bol de la population face à une arrière-garde qui est responsable des affaires politiques depuis l'indépendance, dans les années 1980, croit Élodie Apard. La jeunesse se sent complètement délaissée. Il y a vraiment une fracture générationnelle.

Les jeunes sont fortement frappés par le chômage, rappelle Mme Apard. Et après le massacre de Lekki, ils sentent qu’ils n’ont plus rien à perdre.

On assiste aujourd'hui à une récupération du chaos qui découle de la mauvaise gestion du gouvernement de cette crise et qui donne l'opportunité à des foules en colère, des foules frustrées, des foules affamées aussi, de tout détruire.

Élodie Apard, directrice de l’Institut français de recherche en Afrique à l’Université d’Ibadan.

5. Comment tout cela finira-t-il?

Élodie Apard s’inquiète de voir que le gouvernement ne semble pas avoir pris conscience de la gravité de la situation. Lorsqu’il s’est adressé à la nation, le président était complètement en dehors du coup, soutient-elle. Il a prévenu qu'il n'autoriserait personne à mettre en péril la paix et la sécurité de l'État et n’a fait aucun commentaire sur la fusillade à Lekki.

Il ne reconnaît pas les exactions et ne montre aucune espèce de compassion vis-à-vis des victimes, déplore-t-elle. Il regrette les morts du côté de la police, mais il ne reconnaît pas les morts civiles. Au contraire, il met en garde les manifestants en disant : si vous sortez, vous savez ce qui vous attend.

Pour sa part, M. Obasi croit que le gouvernement ne pourra pas ignorer le mécontentement populaire.

Il s’agit d’une petite révolution. On n’avait jamais vécu quelque chose comme cela.

Nnamdi Obasi, analyste au Nigeria pour l’International Crisis Group.
Des portraits d'hommes couverts de graffitis.

« Mettons fin au mauvais gouvernement », ont écrit des graffiteurs sur une affiche rendant hommage à des héros nigérians.

Photo : Getty Images / BENSON IBEABUCHI

Le soulèvement actuel est bien plus dangereux que le mouvement #EndSARS parce que les émeutiers ne formulent pas de demandes claires; ils n’ont pas de chef, mais ils dirigent leur colère contre les élites politiques et quiconque est perçu comme faisant partie du gouvernement, affirme M. Obasi. Au cours des derniers jours, des maisons de politiciens locaux ont également été vandalisées dans plusieurs États, dont celui du Calabar, dans le sud-est.

Le gouvernement va devoir agir, parce que nous sommes assis sur un baril de poudre et, si rien n’est fait, cela pourrait exploser plus tard, peut-être d’une façon encore plus catastrophique.

Nnamdi Obasi, analyste au Nigeria pour l’International Crisis Group.

Élodie Apard, quant à elle, espère que cette colère sera canalisée pour se transformer en un mouvement politique qui pourrait redonner espoir aux jeunes Nigérians.

Il y a beaucoup de jeunes Nigérians qui n'ont jamais voté parce qu'ils pensent que ça n’en vaut pas la peine et que ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir, soutient-elle. Si les manifestants réussissaient à s'organiser politiquement, cela pourrait changer la donne.

Tant qu'il n'y aura pas de justice, un mouvement comme celui-là ne pourra pas s'éteindre. Un pays où les gens qui sont censés vous protéger vous tuent en toute impunité, on ne peut pas y vivre dignement.

Élodie Apard, directrice de l’Institut français de recherche en Afrique à l’Université d’Ibadan.

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