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Saga du F.-A.-Gauthier : la STQ n’avait pas les compétences nécessaires

Le F.-A.-Gauthier.

La vérificatrice générale du Québec dépose un rapport accablant au sujet de F.-A.-Gauthier.

Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

La vérificatrice générale du Québec (VGQ), Guylaine Leclerc, conclut que la Société des traversiers du Québec (STQ) n’était pas assez outillée pour mener à bien la construction du navire F.-A.-Gauthier, qui fait la liaison entre Matane et la Côte-Nord.

Dans son rapport déposé jeudi matin à l’Assemblée nationale, Guylaine Leclerc ajoute que la Société n’a pas su s’adjoindre les ressources nécessaires. Des étapes du projet n’ont tout simplement pas été surveillées.

La VGQ a été mandatée en septembre 2019 pour enquêter sur la gestion de la conception et de la construction du traversier F.-A.-Gauthier.

Elle estime que l’absence de ressources compétentes pour diriger le projet a eu des impacts sur la qualité du navire, de même que sur les services rendus à la population qui utilise la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout.

C’était la première fois que la STQ, un gestionnaire de traverses, faisait construire un navire de cette dimension.

C’est une expérience à ne pas répéter.

Guylaine Leclerc, vérificatrice générale du Québec.
Une femme assise à une tribune de presse.

Selon la vérificatrice, la saga de la STQ avec le F.-A.-Gauthier est « une expérience à ne pas répéter ».

Photo : Radio-Canada

Un chargé de projet pas assez expérimenté

Lors d’un reportage diffusé en septembre 2019, l’équipe de l'émission Enquête avait établi que les conditions dans lesquelles avait été construit le F-A.-Gauthier étaient une des sources des ennuis du navire.

La vérificatrice corrobore cette analyse. Elle note, en exemple, que le chargé de projet n’avait pas les qualifications exigées par l’appel d’offres.

Son expérience était notamment défaillante en ce qui a trait à la réalisation de projets d’envergure en ingénierie de plus de 70 millions de dollars.

Des échafaudages entourent le F.-A.-Gauthier.

Le F.-A.-Gauthier lors de sa construction au chantier de Fincantieri, en Italie, en mai 2014

Photo : Courtoisie

Le chargé de projet n’avait pas non plus de formation universitaire en ingénierie. Il a cependant été le représentant officiel de la STQ en Italie.

La STQ dit ne plus avoir la documentation qui explique pourquoi il a été embauché.

La vérificatrice indique toutefois que le chargé de projet a souligné des inquiétudes quant à l’assurance qualité du chantier, mais n’a trouvé aucune trace de suivi par les différentes instances de la STQ.

De plus, la VGQ souligne que la STQ a rompu ces liens avec les architectes navals qui avaient en amont produit les documents techniques du projet. Aucun architecte naval n’a suivi les processus de conception et de construction du navire.

Il s’agissait, selon l’évaluation même de la STQ, d’un risque majeur.

Trop petite équipe en Italie

Il aurait été primordial, indique Mme Leclerc, que l’équipe de la STQ en Italie soit plus nombreuse et mieux qualifiée.

Le traversier.

Le F.-A.-Gauthier après sa mise à l’eau au chantier de Fincantieri, en Italie (archives)

Photo : Courtoisie

Les déplacements de l’équipe en Italie ont de plus été limités en raison des compressions budgétaires imposées par le gouvernement à l’époque. La VGQ relève par contre qu’il revenait à la STQ de décider ce qui était prioritaire ou pas.

Seulement quatre personnes, en plus du chargé de projet, ont été affectées à la surveillance du chantier.

Elle relève qu’il n’y avait pas d’équipes de surveillance à des moments cruciaux de la construction. Il était d’ailleurs assez rare que tous les membres de l’équipe de surveillance soient sur le chantier.

Ces constats sont, selon le rapport, contraires aux pratiques de l’industrie.

À cela d'ajoutent des problèmes interpersonnels qui sont venus plomber la surveillance.

Ces conflits ont mené à la fin au contrat du surveillant des structures. La décision, observe la VGQ, se basait exclusivement sur les dires du chargé de projet, qui était pourtant en conflit avec le surveillant.

René Lebrun devant le F.-A.-Gauthier en construction.

Le responsable des structures, René Lebrun, sur le chantier du F.-A.-Gauthier, en Italie (archives)

Photo : Courtoisie

Le contrôle de la qualité a souffert de ce manque d’expertise sur le terrain.

Le rapport indique que la STQ a dû s’appuyer sur des mécanismes de contrôle qui ne sont pas ceux de l’industrie, soit le processus d’assurance-qualité du chantier et la certification de la société de classification.

Guylaine Leclerc constate aussi que faute de compte-rendu suffisant, les administrateurs de la STQ n’ont pas pu, non plus, jouer leur rôle adéquatement, notamment en servant de garde-fou dans la gestion des risques.

Des garanties sous-utilisées

De surcroît, la Société des traversiers n’a pas utilisé à son profit les garanties à son contrat.

La vérificatrice relève que l’organisation a préféré conclure des ententes et ne s’est pas prévalue des pénalités prévues, notamment celle de 3,85 millions de dollars pour le report de la date de livraison du navire.

54 défauts jugés non corrigibles par le constructeur et ayant des impacts sur la qualité, ainsi que sur l’efficacité et la sécurité du fonctionnement du navire n’ont pas été réparés ou compensés financièrement par le constructeur.

Extrait du communiqué de la vérificatrice générale du Québec

Il est normal dans l’industrie que des défectuosités incorrigibles soient signalées lors de la livraison d’un navire. Qu’il y en ait autant et qu’on décide qu’il y ait très peu en compensation, ça, c’est plus surprenant , a commenté Guylaine Leclerc lors de son point de presse.

Selon l’équipe de la VGQ, le manque de connaissances et de formation a empêché la STQ de bien faire valoir ces droits.

Des automobilistes embarquent sur le traversier, plus de 13 mois après sa dernière traversée.

Le F.-A.-Gauthier devait être de retour avant les Fêtes, mais un problème aux moteurs électriques a retardé sa remise en service (archives).

Photo : Radio-Canada

De plus, le rapport note que les défectuosités n’ont pas toutes été signalées par le chargé de projet, puisqu’il ne détenait pas la compétence nécessaire pour en évaluer les impacts.

La STQ n’a pas non plus l’assurance que les correctifs apportés l’ont bel et bien été.

Par conséquent, [la STQ] ne peut répondre de certains aspects de la qualité du navire, ce qui constitue la responsabilité principale de l’armateur.

Extrait du rapport de la vérificatrice générale du Québec

Le problème des propulseurs

Depuis sa mise en service, en juillet 2015, les problèmes du traversier ont d’ailleurs été nombreux et ont entaché la qualité du service à la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout.

Ces problèmes ont culminé en décembre 2018 avec le bris des propulseurs du navire, ce qui a entraîné la mise au rancart du traversier pendant 13 mois. La réparation a coûté 22,2 millions de dollars à la STQ.

Le rapport dévoile que la STQ était absente lors des tests d'acceptation des propulseurs auprès du fabricant. Selon la VGQ, sa présence aurait permis de mieux comprendre leur fonctionnement.

Le F.A.-Gauthier au quai de Baie-Comeau.

La saga entourant le F.-A.-Gauthier a entaché la qualité du service à la traverse Matane–Baie-Comeau–Godbout (archives).

Photo : Radio-Canada / Benoit Jobin

Ainsi, aucun capteur n'a été installé pour détecter un éventuel problème, ce qui aurait pu éviter la mise hors service du navire pendant plus d’un an.

Le bris survenu en décembre 2019 a fort probablement été causé par des résidus de soudure dans l'huile. La STQ ne peut certifier que le système a été nettoyé avant qu'on ajoute l'huile. Fincantieri a refusé d'en fournir la preuve à la VGQ.

Son rapport souligne que tout le programme d'entretien de la STQ présentait des lacunes.

On ne peut pas refaire le passé

C’est un constat d’échec, admet le ministre des Transports, François Bonnardel, qui qualifie le rapport de dévastateur.

Nous acceptons les constats avec humilité.

Stephane Lafaut, PDG de la Société des traversiers du Québec.

De son côté, le président-directeur général de la STQ, Stéphane Lafaut indique que les recommandations de la vérificatrice vont dans le sens de la réorganisation en cours dans son organisation. On ne peut pas refaire le passé, mais je peux vous assurer que ces erreurs ne se reproduiront plus, promet le PDG.

Le ministre Bonnardel rappelle, pour sa part, que plusieurs des acteurs principaux au moment de la construction du navire ne sont plus en place et qu’il a mandaté le nouveau PDG, Stéphane Lafaut, justement pour revoir le fonctionnement de la STQ.

Une direction permanente des projets vient d’être mise en place, indique la direction de la STQ.

La Société assure que le plan de maintenance du F.-A.-Gauthier a été entièrement revu et un plan d’optimisation du navire a été préparé. Le navire est généralement en bon état et généralement très bien maintenu, assure le PDG.

Stéphane Lafaut.

Stéphane Lafaut, le pdg de la STQ, assure que le navire sera fonctionnel et performant au cours des prochaines années.

Photo : Radio-Canada

Il estime que le NM F.-A-Gauthier devrait être en fonction une soixantaine d’années, comme c’est le cas des autres navires de la STQ.

Par ailleurs, François Bonnardel indique aussi avoir commandé un avis juridique d’une firme maritime anglaise sur les possibilités de recours judiciaires. D’emblée, je peux vous dire que les chances de succès sont très minimes, commente M. Bonnardel.

Les manquements à l'entretien du navire et les compensations versées par l’assureur pourraient, selon Stéphane Lafaut, être des obstacles à une poursuite.

S’il accepte de prendre acte des constats de la vérificatrice générale, le ministre Bonnardel n’a pas manqué de renvoyer la balle à ces prédécesseurs André Fortin du Parti libéral, qui a refusé de faire l'acquisition d'un navire de relève, et Sylvain Gaudreault, du Parti québécois, pour les lacunes dans la surveillance du projet en Italie.

Le porte-parole et critique du Parti québécois en matière de transports, Joël Arseneau, relève pour sa part le manque d’imputabilité des membres du conseil d’administration et des gestionnaires de la STQ.

La commande, la construction, la gestion de ce projet a été faite par la STQ, ç’a été fait comme des ti-counes...

Joël Arseneau, député des Îles-de-la-Madeleine et critique du Parti québécois en matière de transports

Le PQ demande que la STQ dépose son plan d’optimisation des traverses qu’elle gère. Il faut que le gouvernement rassure la population sur le service pour les années à venir, ajoute M. Arseneau.

Le Parti québécois a aussi souligné que les deux lanceurs d’alerte, qui ont permis à l’émission Enquête de soulever toutes les problématiques liées à la construction du navire, n’ont reçu aucune excuse de la part de la STQ.

De son côté, Québec solidaire a invité le gouvernement à appliquer toutes les recommandations de la VGQ. La population de l’Est-du-Québec mérite mieux qu’un traversier à 175 millions qui était déjà hors service après moins de quatre ans de traversées, a commenté la députée de Mercier, Ruba Ghazal.

Le choix de Fincantieri

Le rapport révèle par ailleurs que le choix du chantier naval italien Fincantieri n’a pas été sans lien avec tous les problèmes mécaniques survenus par la suite.

À l’époque, la STQ s’était félicitée d’une construction qui avait coûté 170,2 millions de dollars, soit moins que les 220 millions prévus au budget.

Selon le rapport de la VGQ, 16 entreprises potentielles avaient été reconnues aptes à soumissionner, 8 se sont qualifiées en fonction des critères de la STQ. Trois ont répondu à l’appel d’offres, mais une seule soumission, celle du chantier italien, a été reconnue conforme et considérée.

Le processus était conforme, mais ne correspondait pas, en fait d’exigences, aux pratiques de l’industrie. La vérificatrice estime que cela a pu limiter le nombre de propositions reçues.

Les deux autres propositions, déposées par des chantiers français et finlandais, ont été rejetées pour des raisons essentiellement administratives.

Le chantier Fincantieri n’a pas été identifié lors de la sélection, ce qui, selon la vérificatrice, aurait dû être fait pour tous les chantiers à l’étape de la présélection. Bref, la sélection du chantier a aussi été déficiente. On aurait pu regarder les trois. On aurait pu retourner en appel d’offres, mais la chose la plus importante était d’aller sur place pour s’assurer du contrôle de qualité et de s’assurer que le chantier pouvait bien répondre aux besoins de la STQ, note Mme Leclerc.

Sans plan d'urgence pour le remplacement du navire

Enfin, le rapport rappelle que la gestion déficiente de la conception et de la construction du NM F.-A.-Gauthier a eu des impacts majeurs, puisque le navire est un prototype utilisant des technologies innovantes.

Le bateau F.-A.-Gauthier au large de Matane.

Le F.-A.-Gauthier

Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

Pour ces raisons, la VGQ estime que la STQ aurait dû préparer un plan de contingence adéquat en cas d’urgence. La vérificatrice ajoute que ce plan était insuffisant.

La Société n’a pas su non plus, indique Mme Leclerc, s’assurer que les solutions de remplacement soient efficaces et pérennes.

À cet égard, la STQ a acheté en urgence un navire, l’Apollo, qui n’a été en service que 17 jours en raison de son très mauvais état. Cette parenthèse catastrophique dans la grande saga du F.-A.-Gauthier a coûté, à elle seule, 5,5 millions de dollars.

Le navire Apollo amarré au quai de Matane.

Le navire Apollo a été acheté au coût de 3,8 millions de dollars et n'a été en service que pendant 17 jours (archives).

Photo : Radio-Canada / Jean-François Deschênes

Le NM F.-A.-Gauthier est affecté à une traversée essentielle dans l’Est-du-Québec.

Sans ce lien maritime entre les routes 132, sur la rive sud, et 138, sur la Côte-Nord, les usagers doivent faire des détours de plusieurs centaines de kilomètres pour traverser le Saint-Laurent.

Les déboires du traversier se sont répercutés sur les travailleurs et sur les entreprises ainsi que sur les familles de la région qui entretiennent des liens étroits entre les deux rives.

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