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Le fédéral ne respecte pas ses obligations linguistiques durant la pandémie

Raymond Théberge assis devant des drapeaux canadiens répond à une question, les poings fermés.

Raymond Théberge, commissaire aux langues officielles, sonne l'alarme.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le commissaire aux langues officielles « sonne l’alarme » : le gouvernement fédéral doit corriger le tir et s’assurer de pouvoir communiquer dans les deux langues officielles « en simultané » lors de situations d’urgence. Il en va, selon lui, de la sécurité des Canadiens.

J’incite les leaders à faire l’examen approfondi nécessaire de leurs responsabilités en matière de langues officielles, lance le commissaire Raymond Théberge dans un rapport d’une trentaine de pages déposé jeudi au sujet du traitement des langues officielles en situation d’urgence.

Dans le document, M. Théberge expose notamment les commentaires de 2228 Canadiens préoccupés par les communications des divers gouvernements depuis le début de la pandémie.

Le quart des répondants, dont la majorité sont des anglophones du Québec, ont dit avoir eu des difficultés à accéder à des informations dans la langue officielle de leur choix.

Dans chacun des cas, les répondants issus d’une communauté de langue officielle en situation minoritaire étaient plus susceptibles d’avoir eu des difficultés à accéder à l’information dans leur langue officielle préférée, soutient le commissaire Théberge.

M. Théberge constate de sérieuses lacunes en ce qui concerne les processus et les structures au sein des institutions fédérales, ce qui entraîne des défis de communication considérables en situation d’urgence, écrit-il.

En entrevue à Radio-Canada, le président de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, Jean Johnson, affirme que la situation est préoccupante et que le gouvernement doit agir.

Je trouve qu’il est extrêmement inquiétant que, dans la fonction publique, on ne soit pas plus préoccupé envers le bien-être et la sécurité des citoyens. Le citoyen est complètement sans défense et est à la merci d’une mauvaise volonté, dit-il, visiblement découragé.

Le commissaire Théberge cite entre autres des discours et des interventions publiques en anglais seulement de l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, Theresa Tam, ainsi que le manque de services bilingues quant aux mesures liées à la COVID-19 dans les aéroports internationaux et à l’Agence des services frontaliers du Canada.

Le bilinguisme du gouvernement fédéral doit être construit pour résister à tous les chocs.

Raymond Théberge, commissaire aux langues officielles du Canada

Le commissaire formule donc trois recommandations au gouvernement fédéral et souhaite qu’elles soient mises en œuvre dans les prochains mois.

Les recommandations du commissaire Théberge au gouvernement fédéral

  • Élaboration d’un plan d’action du Bureau de la traduction, qui pourrait comprendre la mise sur pied d’un service de traduction accéléré pour les situations d’urgence.
  • Révision des plans et procédures de chaque agence et ministère pour assurer des communications bilingues d’ici 18 mois.
  • Collaboration avec les divers ordres de gouvernement pour les encourager à intégrer les deux langues officielles dans leurs communications lors des situations d’urgence.

Source : Rapport du commissaire aux langues officielles du Canada

Ses recommandations ne s’appliquent pas uniquement aux situations liées à la pandémie. Il mentionne également d’autres situations d’urgence qui se sont produites de 2010 à 2020.

Par exemple, la fusillade au parlement du Canada, le 22 octobre 2014, a été marquée par des communications uniquement en anglais. Idem pour l’attaque au couteau et au camion-bélier à Edmonton, en 2017, et lors du passage de l’ouragan Dorian dans les provinces atlantiques, en 2019.

Les urgences font souvent en sorte que les fonctionnaires ont tendance à s’éloigner de leurs politiques et procédures habituelles, et, ce faisant, à négliger les deux langues officielles, tranche Raymond Théberge.

Une centaine de plaintes liées à la pandémie

Jean Johnson, le président de la Fédération des communautés  francophones et acadienne.

Jean Johnson est président de la Fédération des communautés francophones et acadienne.

Photo : Radio-Canada

Le président de la FCFA qualifie de doux le rapport du commissaire, mais souligne qu'il montre du doigt le fait qu’il y a de sérieux problèmes.

Il le fait gentiment, mais c’est articulé de façon très claire que le gouvernement fédéral, tant qu’il ne se dotera pas d’une loi qui va obliger la fonction publique et l’ensemble des institutions fédérales à respecter cette loi, on a une autre pandémie dans deux ans et on aura exactement le même résultat si rien ne change, affirme Jean Johnson.

On met à risque des citoyens!

Jean Johnson, président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada

Dans son rapport, M. Théberge dit avoir reçu 100 plaintes au sujet de problèmes liés aux langues officielles survenus durant la pandémie de COVID-19. Au final, 72 de ces plaintes ont été jugées recevables et font l’objet d’une enquête.

Elles portent à la fois sur l’absence de communications ou de prestation des services dans les deux langues officielles de la part du gouvernement du Canada et sur les droits liés à la langue de travail des fonctionnaires fédéraux dans les régions désignées bilingues.

Radio-Canada dévoilait mardi que des fonctionnaires jugent que le bilinguisme s’est détérioré dans leur milieu de travail depuis le début de la pandémie.

D’ailleurs, le commissariat aux langues officielles a confirmé avoir reçu depuis le début de la pandémie 87 plaintes recevables concernant la langue de travail des fonctionnaires fédéraux, dont 45 provenant de la région de la capitale nationale, du 13 mars au 13 octobre 2020. Des enquêtes ont été lancées pour 71 de ces plaintes.

Je suis inquiet d’observer qu’autant dans le fonctionnement quotidien qu’en situation d’urgence, les institutions fédérales n’ont pas d’approche formelle [...] pour répondre aux obligations en matière de langues officielles, soutient M. Théberge.

L’affaire Santé Canada

En avril, Santé Canada levait certaines exigences réglementaires, dont l'étiquetage bilingue en raison de la pandémie. L’agence fédérale voulait alors accélérer l'importation au pays de désinfectants ménagers et de savons corporels. Cette décision a suscité de vives réactions dans les communautés francophones partout au pays.

Est-ce que les francophones méritent de recevoir un produit uniquement en anglais? C’est une aberration de penser que tous les francophones sont bilingues, disait alors Jean Johnson.

La FCFA avait même interpellé le premier ministre Justin Trudeau pour qu’il s’en mêle.

Ce n'est pas quelque chose qui devrait être accepté au Canada et c'est vraiment juste la situation extrême dans laquelle on se trouve où on a choisi de le permettre, avait lors déclaré Justin Trudeau en réponse à l’organisme.

Quelques semaines plus tard, Santé Canada avait revu sa politique.

Le commissaire Théberge note d’ailleurs que l’incident a été fréquemment noté dans le sondage qu’il a commandé. Ainsi, 16 % des francophones hors Québec et 13 % des francophones du Québec qui y ont participé ont critiqué le relâchement des restrictions de Santé Canada. Cet enjeu est parmi les plus cités par les francophones, note le commissaire.

Pourquoi ne pas s’inspirer de la Chine?

Deux membres d’une équipe médicale en tenue de protection examinent un téléphone.

Du personnel médical de l'hôpital de Wuhan examine des données sur un téléphone cellulaire dans une unité de traitement de la COVID-19.

Photo : Getty Images / STR

Par ailleurs, le commissaire Théberge cite en exemple l’étude de la sociolinguiste Ingrid Piller, de la Macquarie University, à Sydney, en Australie, qui s’est penchée sur la réponse chinoise lorsque la pandémie a éclaté à Wuhan et dans la province chinoise de Hubei.

La professeure Piller rapporte qu’au début, les équipes d’aide médicale étaient mal préparées pour répondre à la situation puisque les personnes parlant la langue chinoise standard et celles parlant le dialecte local ne se comprenaient pas entre elles. En 48 heures, une équipe de linguistes de l’Université de langue et de culture de Pékin a créé un guide dans le dialecte de Wuhan et un manuel de communication pour les intervenants et les patients. Rapidement, l’unilinguisme a été écarté.

Une telle approche peut faire toute la différence pour assurer la coexistence et la sécurité de différentes communautés lors de situations d’urgence, conclut le commissaire Théberge.

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