•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Lutte contre la radicalisation : le Québec n'a pas de plan depuis deux ans

La pandémie étant un terreau fertile pour la radicalisation, des voix réclament un plan d'action coordonné.

François Legault marche dans un couloir de du parlement.

François Legault fait le point sur la pandémie au Québec.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Le dernier plan d'action du Québec contre la radicalisation et l'extrémisme violent est échu depuis 2018. Des voix réclament maintenant « une impulsion politique » vers une nouvelle stratégie nationale, jugée d'autant plus nécessaire par les bouleversements causés par la pandémie.

La députée indépendante de Marie-Victorin, Catherine Fournier, mène la charge depuis la fin de l'été. Elle multiplie les sorties et les motions au Parlement pour sensibiliser le gouvernement caquiste aux conséquences de la radicalisation et plus largement de la polarisation sociale au Québec.

Par deux fois lors de l'étude des crédits du mois d'août, dont une fois directement en s'adressant au premier ministre, François Legault, elle a sonné l'alarme sur les risques courus par la population québécoise. Elle évoquait alors la montée des discours conspirationnistes et de la désinformation sur les réseaux sociaux, phénomènes exacerbés en cette période de pandémie.

Elle y voit un enjeu de santé et de sécurité publiques.

La députée Catherine Fournier.

Catherine Fournier, députée indépendante, souligne les risques de la polarisation sociale depuis plusieurs semaines.

Photo : Avanti Groupe / Karine Dufour

La députée en a ajouté au cours des derniers jours. Dans une motion déposée à l'Assemblée nationale la semaine dernière, puis une nouvelle fois mardi, elle demande au gouvernement de mettre rapidement en oeuvre un plan interministériel de lutte contre les polarisations sociales et la radicalisation pouvant mener à la violence.

Le libellé précise que ce plan devrait être piloté par le ministère du Conseil exécutif, dont le titulaire est le premier ministre lui-même.

Rejeté par la CAQ

Chaque fois, la Coalition avenir Québec (CAQ) a rejeté la motion.

La semaine dernière, le parti a proposé une version amendée. Les caquistes voulaient remplacer les termes plan interministériel par des actions pour lutter. On voulait aussi évacuer la mention d'une coordination par le ministère du Conseil exécutif.

Par ces modifications, le gouvernement souhaitait simplement se garder une certaine marge de manoeuvre sur les moyens de mise en oeuvre de ses actions contre la radicalisation, a expliqué le cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault. Le plan est en effet échu, mais ça ne nous empêche pas pour l’instant de financer des mesures ciblées pour poursuivre la lutte et l’étude du phénomène.

Catherine Fournier a refusé les amendements. La CAQ a ainsi voté contre la motion, alors que les partis d'opposition ont voté en faveur.

Manifestation devant la maison du Dr Horacio Arruda.

Parmi les éléments préoccupants, selon Catherine Fournier, figurent les menaces et les rassemblements comme celui devant la résidence personnelle du Dr Horacio Arruda.

Photo : Radio-Canada / Pascal Robidas

Problème sérieux

Déçue par la position du gouvernement, Mme Fournier estime que ce dernier ne réalise pas encore le sérieux du problème, a-t-elle réagi en entrevue à Radio-Canada.

La députée indépendante reconnaît que la CAQ avance sur la question, comme en fait foi un récent investissement pour mieux comprendre les conséquences des discours complotistes sur la sécurité publique.

Elle applaudit également les 100 millions de dollars supplémentaires investis en santé mentale, annoncés cette semaine par le ministre Lionel Carmant. C'est important d'agir pour prévenir les vulnérabilités, mais cela doit aussi faire partie intégrante d'un plan beaucoup plus large.

C'est un enjeu qui transcende la santé, la sécurité publique et encore davantage l'immigration.

Catherine Fournier, députée de Marie-Victorin

Sur le front de l'éducation, par exemple, Mme Fournier propose une campagne d'alphabétisation scientifique et de littératie numérique à grande échelle dans les écoles, où les jeunes apprendraient c'est quoi le consensus scientifique, c'est quoi une démarche scientifique.

Les Québécois gagneraient aussi, dit-elle, à mieux comprendre leur univers numérique, comme les algorithmes derrière les réseaux sociaux et ce qu'ils consomment sur le web.

Bien qu'il existe selon elle plusieurs initiatives qui fonctionnent bien pour documenter et prévenir la radicalisation au Québec, trop d'entre elles travaillent en silo. Mme Fournier plaide l'importance de pouvoir en mesurer les effets communs. Quand on parle aux experts, on nous dit qu'on a besoin d'une impulsion politique, d'une concertation. C'est pourquoi c'est important d'avoir un plan.

Marie-Ève Carignan, professeure au Département de communication à l’Université de Sherbrooke.

Marie-Ève Carignan, professeure au Département de communication à l’Université de Sherbrooke, est signataire de la lettre ouverte.

Photo : Radio-Canada

Manque de concertation

Parmi ces experts se trouve Marie-Ève Carignan, professeure à l'Université de Sherbrooke et membre de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents.

Elle note elle aussi une réelle sensibilité du gouvernement, surtout depuis l'émergence des mouvements complotistes au cours de la pandémie et la multiplication des menaces faites envers les politiciens. On sent une préoccupation, dit-elle.

Toutefois, il demeure difficile de saisir dans quelle direction s'en va le Québec dans sa lutte contre la radicalisation. On ne sait pas ce qu'il veut faire exactement. Il n'y a pas de plan gouvernemental clair.

Quel est le plan gouvernemental? Je ne le sais pas trop.

Marie-Ève Carignan, professeure à l'Université de Sherbrooke

Mme Carignan salue l'idée d'un plan interministériel. Ça prend des actions concertées, cohérentes, efficaces. Ça ne concerne pas un ministère en particulier.

Au-delà de la radicalisation pouvant mener à la violence, elle croit elle aussi qu'il faut aborder plus largement l'enjeu des polarisations sociales. La désinformation et le complotisme, rappelle l'experte, on en entendait très peu parler au Québec avant la pandémie.

Comme d'autres chercheurs, elle s'inquiète de la vulnérabilité de la population dans le contexte actuel. Elle et ses collègues ont tracé des liens entre la détresse psychologique et l'adhésion à certaines thèses conspirationnistes. On y voit un point de départ dangereux vers une éventuelle radicalisation menant à la violence. Il suffit d'un individu.

Question d'argent?

Le son de cloche est le même du côté de Martin Geoffroy, directeur et chercheur principal au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR). On est passé d'une stratégie très centralisée à pas de stratégie du tout, parce qu'il n'y a pas de plan.

M. Geoffroy, dont l'organisme vient lui-même d'obtenir une enveloppe de 40 000 $, déplore que le financement en prévention de la radicalisation soit éparpillé. Ce sont des initiatives à gauche et à droite.

Chaque organisme a des discussions en solo avec le gouvernement, et il n'y a pas de concertation.

Martin Geoffroy, chercheur principal, CEFIR

Le chercheur rappelle que le précédent plan, couvrant 2015 à 2018, n'a jamais fait l'objet d'un bilan. C'était un plan critiquable, dit-il, car il était très centralisateur. Ce bilan devait être fait publiquement cette année lors du congrès de l'Acfas, lequel a été annulé en raison de la pandémie de COVID-19.

Il y voyait un point de départ intéressant pour jeter les bases d'une nouvelle stratégie avec tous les acteurs concernés, tant au gouvernement que chez les organismes de terrain. Ce bilan-là, public, n'aura jamais lieu. Moi, je suis très déçu de ça.

Sur le refus du gouvernement d'adopter la motion de Catherine Fournier, et ainsi de considérer un plan interministériel, Martin Geoffroy y voit potentiellement une question d'argent. Il faut faire des investissements pour concerter plusieurs acteurs.

Mme Girault s'adresse aux médias lors d'une conférence de presse.

Nadine Girault, ministre de l'Immigration

Photo : Radio-Canada

Un mauvais message

Un élément a par ailleurs fait sourciller les intervenants interrogés par Radio-Canada.

Lors du dépôt de la motion de Catherine Fournier, la semaine dernière, la CAQ a fait le choix d'envoyer Nadine Girault, ministre de l'Immigration et des Relations internationales pour débattre du dossier.

Ce qui dérange, c'est l'association suggérée entre immigration et radicalisation. En 2015, la coordination du plan québécois avait d'ailleurs été confiée au ministère de l'Immigration.

Je ne comprends pas ça du tout, lance Martin Geoffroy. Il n'y a aucun rapport entre l'immigration et la radicalisation, et je le dis avec tout le poids de la recherche derrière moi.

Selon Catherine Fournier, les questions de racisme et de discrimination demeurent des facteurs à ne pas évacuer, et qui s'inscrivent parmi une panoplie d'autres. Je trouve ça vraiment particulier qu'on veuille associer l'immigration au phénomène de la radicalisation.

Au gouvernement, on a justifié l'absence de Geneviève Guilbault par une réunion qu'elle ne pouvait déplacer. La ministre participait plutôt à une rencontre avec le PDG du Port de Québec.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !