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Octobre 70 : « C’était comme un film d’horreur, je vais m’en souvenir jusqu’à ma mort »

Ils sont près de 500 hommes et femmes à avoir perdu leur liberté la même nuit d'octobre 1970. Aujourd'hui, certains espèrent que le gouvernement canadien s'excusera d'avoir promulgué la Loi sur les mesures de guerre.

Sur la photo, c’est une toute jeune femme, avec une petite coupe garçonne. Elle porte une camisole et a un air médusé. Nous sommes en 1967. Au-dessus d’elle, sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le général de Gaulle vient de lancer son célèbre : « Vive le Québec Libre! » et la foule est en délire. Un photographe de Paris Match immortalise la scène.

Jocelyne Robert au milieu d'une foule brandit une pancarte.

Jocelyne Robert était bien présente dans les rassemblements pour saluer le général Charles de Gaule à Montréal en 1967.

Photo : Paris Match/Archives Jocelyne Robert

Cette jeune femme, c’est Jocelyne Robert, aujourd’hui sexologue réputée. Elle reverra cette photo trois ans plus tard dans un contexte qu’elle qualifie de film d’horreur, dans une salle d’interrogatoire à la prison Parthenais, à Montréal, où des policiers s’en servent pour l’identifier comme militante souverainiste.

En 1970, Jocelyne Robert est enceinte de 7 mois. Comblée de bonheur et d’amour. Elle et son mari roulent dans une Renault 8 jaune. Le jeune couple habite avec ses parents. Elle a cessé de militer activement, elle qui s'est investie dans le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) puis ensuite, dans le Mouvement souveraineté-association (MSA). Je suis dans une coquille d’amour. Je couve mon enfant à naître. Je prends des cours prénataux au Jardin botanique de Montréal, je suis dans la beauté, la douceur.

Cette toile calme aux accents de couleurs tendres se déchire brutalement un soir d’octobre 1970. Il y a eu une première perquisition. Il se faisait tard. Mon père était malade, raconte Jocelyne Robert, dont les souvenirs sont toujours vifs malgré le temps qui a passé. Elle revoit des policiers qui crient, brutaux, qui font tomber des objets dans l’appartement. Elle leur demande de ne pas réveiller son père en convalescence. Quand je leur ai dit cela, ils sont allés réveiller mon père et ont pointé le canon d’une mitraillette sur sa tête. J’avais l’impression d’être dans un pays totalitaire, dit Jocelyne Robert 50 ans plus tard, alors que le Bloc québécois demandera officiellement au gouvernement d’offrir des excuses aux emprisonnés d’Octobre.

En effet, le parti utilisera sa journée d’opposition pour demander le débat sur la motion suivante : que la Chambre réclame des excuses officielles du premier ministre au nom du gouvernement du Canada pour la promulgation, le 16 octobre 1970, de la Loi sur les mesures de guerre et le recours à l’armée contre la population civile du Québec afin d’arrêter de façon arbitraire, d’incarcérer sans accusation et d’intimider près de 500 Québécoises et Québécois innocents.

Jocelyne Robert aimerait bien les entendre ces excuses et appuie la motion qui sera déposée par le Bloc québécois. Il serait important que le Canada reconnaisse ses torts et la souffrance qu’il a causée. Moi, je vais m’en souvenir jusqu’à ma mort. Après une deuxième perquisition au domicile de ses parents, Jocelyne Robert a été arrêtée et incarcérée à la prison de Parthenais. Un événement traumatique dont elle a mis des années à pouvoir parler.

Ma mère était en larmes et elle traitait les policiers de criminels. Jocelyne Robert déroule le fil de ce cauchemar imprimé dans sa mémoire. Je pleurais dans la voiture des policiers. L’un de ceux qui étaient assis à l’arrière avec moi m’a dit brutalement de me calmer. Il a ajouté que j’étais sur une liste de personnes dangereuses et que si je ne me comportais pas bien, si j’essayais de me sauver, la police pouvait me tirer dessus sans problème.

Jocelyne Robert se souvient encore de la lumière crue de la prison, des interrogatoires féroces qui ont duré des heures sur ses liens avec Francis Simard et les frères Rose, qu’elle connaît bien, mais dont elle dit ne pas connaître les activités clandestines. Après les interrogatoires, Jocelyne Robert regagne sa cellule. Un médecin arrive. Dans le gris de la cellule, sur le petit lit de fer, dans la grisaille de la lumière blafarde, il lui explique qu’elle doit subir un examen gynécologique. C’est au ralenti dans ma tête. Je me revois, allongée. Le médecin me pénètre avec le spéculum, il entre à l’intérieur de moi.

Vingt-quatre heures plus tard, elle est relâchée. Jocelyne Robert accouche en janvier avec trois semaines de retard. Sa fille naît avec un problème ophtalmologique. Cela peut être causé par un stress intra-utérin à 7 mois de grossesse, on ne saura jamais si c’est ça, mais on est porté à faire le lien.

La quête d’un fils d’ouvrier devenu député

Denis Trudel dans un parc.

Denis Trudel, député à la Chambre des communes pour le Bloc québécois dans la circonscription de Longueuil—Saint-Hubert.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Tant qu’il n’y a pas d’excuses, c’est comme si la souffrance vécue par les gens qu’on a emprisonnés pour rien n’avait pas existé, qu’on la niait, dit Denis Trudel, député de Longueuil-Saint-Hubert pour le Bloc québécois. J’aimerais que ces gens-là puissent finir leurs jours en paix, en sachant qu’on reconnaît que ce qu’ils ont vécu était injustifié, ajoute Denis Trudel avec émotion.

Fils d’ouvriers, Trudel devient comédien à la fin des années 80. Depuis le début octobre, il a diffusé sur ses réseaux sociaux des témoignages de gens qui ont été emprisonnés pendant la Loi des mesures de guerre, dont celui de Jocelyne Robert. Mais on peut y voir aussi Gilles Paquin, Louis Hains, Serge Mongeau, etc. raconter leur expérience de 1970.

C’est une tache dans l’histoire du Canada, un accroc injustifié à la démocratie, pense le député à propos de l’arrestation et de l'emprisonnement, sans mandat, de centaines d’intellectuels et de progressistes. Ce qui est certain, c’est que 99 % n’avaient rien fait en vertu du Code criminel. L’insurrection appréhendée, on sait aujourd’hui que le pouvoir fédéral savait que ce n’était pas vrai et qu’ils se sont servis de ça comme d’un prétexte pour décapiter le mouvement souverainiste, qui leur faisait peur, ajoute Trudel.

À 25 ans, Denis Trudel fait une rencontre qui va changer sa vie. Il passe une audition pour le film Le Party, un scénario de Pierre Falardeau qui se passe en prison. Lorsque le jeune comédien entre dans la pièce, le cinéaste éclate de rire. Falardeau cherche des hommes à l’air dur pour incarner des criminels. Or, Trudel, avec ses cheveux roux et ses taches de rousseur, n’a pas du tout le physique de l’emploi. Pierre Falardeau a alors un élan de sympathie pour le jeune homme et lui parle de son projet de film sur la crise d’Octobre. Quelques années plus tard, Denis Trudel fait partie de la distribution de ce huis clos, qui se déroule dans la cellule Chénier au moment où les felquistes détiennent l’otage Pierre Laporte.

L’intellectuel et l’artiste engagé qu’est alors Falardeau a une grande influence sur la pensée politique de Denis Trudel, qui a beaucoup travaillé à la présentation de cette demande d’excuses officielles au sein de son parti. Lorsqu’il prendra la parole en Chambre, ce jeudi, à propos de la motion, Denis Trudel me confie qu’il pensera à son mentor. Falardeau disait : "On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part", se souvient-il.

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