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Il n’y a rien après, de Marianne Martin, finaliste du Prix de poésie 2020

Marianne Martin se trouve dehors et sourit en regardant l'appareil photo.

Marianne Martin est en lice pour le Prix de poésie Radio-Canada 2020.

Photo : Raymond B.

Radio-Canada

Marianne Martin, 28 ans, a grandi en banlieue, mais vit à Montréal depuis l'âge de 16 ans. Elle a consacré ses études postsecondaires à la littérature, travaille aujourd'hui comme barista et fait du bénévolat. Elle admet avoir une relation plutôt conflictuelle avec l'écriture, car c'est pour elle une pratique précieuse, voire mystique, qu'elle trouve difficile à intégrer dans son quotidien. « L’écriture me vient avec du jugement et de la honte. J’apprends à désapprendre tout ça, et je pense que j’y arrive tranquillement. » Pour Marianne Martin, la poésie est une impasse fertile.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Il n’y a rien après

Ma date de péremption est écrite
sous le pli de ma fesse droite.

Ma mère m’a tacké le cul aux cuisses
pour ne pas que je sache. 



La game

Dans une salle obscure
partie de carte sans merci.
On parie des morceaux de soi
(cheveux, ongles, dents, doigts
la rumeur court qu’un étourdi
un jour perdit un œil).

Dans un coin du plafond
une masse sombre et sournoise
ma chauve-souris guetteuse.
Je triche à foison alors je tremble
ma sueur me tombe dans la bouche.

Il n’y a rien dehors.
Déjà je devine
le blanc de mes os.  



J’aurais aimé

J’aurais aimé parler de fêtes et de danses
de mon amour pour elles, vaste et indomptable
et de cette frustration douce
qui se pointe à l’aube.
La béatitude
n’advient jamais.
L’absolu
est inatteignable.
J’aurais aimé parler
d’amour vaste et indomptable
et qui pourtant
ne suffit pas.

Le désir roule sa bosse
et nous ne serons pas heureux.

J’aurais aimé serrer contre mon cœur
complaisant
Marie de l’Incarnation
qui a sacrifié sa vie
au nom du néant.

J’admire la force de celles qui vivent
illuminées

mais il faut beaucoup de courage
pour ne croire en rien.

Voici Atropos et ses gros ciseaux
masse sombre et sournoise. 

J’aurais aimé
mais
comme les vilaines des contes de Grimm
je ne suis bonne qu’à
vomir des crapauds
et le temps file.



Ça va 

la mort arrivera souriante
la terre soupirera d’aise
compost tu redeviendras compost

personne ne dira ton heure est venue
ce sera une chorégraphie
assurément muette 

mon corps inanimé
ma belle enveloppe insolite
fera danser les vers

qui sait un oiseau peut-être
en gobera deux-trois
et ça lui donnera de la force

nous volerons ensemble
l’oiseau les vers et moi
au-dessus du monde

mes restants extatiques
mon moisi bienheureux
en voyage

soulevant une terre agonique
qui aurait bien eu besoin
que je meure davantage  



Prière ratée

dans la cuisine je dors et de mon frigidaire
émane un beau chant de fin du monde et rien
ne bouge sauf mes organes et les sons du frigidaire
qui traversent l’espace soudain
poussée par je ne sais quelle force je
me lève et sors dans les rues désolées et la nuit
s’avère étrange comme la nuit d’un autre monde je
suis une alienne foulant
une planète atrocement déserte je
dors toujours la ville aussi impossible de voir
à un mètre devant soi à cause des molécules est-ce
que quelque chose a brûlé pourtant aucune
chaleur et soie dans la gorge malgré tout je
lève mes yeux révulsés de mystique de banlieue vers
le ciel toujours sous l’emprise d’une
incompréhensible pulsion et
quelques étoiles clignotent je les
discerne dans la poussière et je me
demande ces étoiles sont-elles vraiment là ou
sont-elles de celles qui ont explosé il y a longtemps
et sont restées étampées pour des siècles et des siècles
cette question me dévaste alors
je m’allonge et je deviens aussi longue
que le trottoir



Un dernier rêve
pour la luck

La lumière est
vaste et indomptable.

Dans la chambre l’après-midi s’allonge.

Mon ami près de moi.
Je tiens mes poumons dans mes mains
doux comme des chats.

Je dis j’ai peur
il n’y a rien après.
Mon ami sourit
et dit la lumière te salue.

Des bruits circulent même ici
et on dit salut
salut les animaux les gens
salut le vent et les plantes
ce qui me reste de feu
vous salue.

Et cet instant dure et dure.
Et le soleil irradie.
Et pour une fois
c’est assez.

 


Découvrez les autres finalistes du Prix de poésie Radio-Canada 2020

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de création!

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