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Exercices de déterritorialisation, de Mégane Desrosiers, finaliste du Prix de poésie 2020

Mégane Desrosiers est dehors et sourit en regardant la caméra.

Mégane Desrosiers est en lice pour le Prix de poésie Radio-Canada 2020.

Photo : Ludovic Theberge

Radio-Canada

Mégane Desrosiers a 20 ans et étudie au baccalauréat en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal. Elle est libraire depuis trois ans et membre du comité de rédaction de la revue Jeu. La forme dramatique est celle qui l’intéresse le plus. Elle essaie de l’intégrer dans ses textes, en exploitant ses matériaux, son rapport à la langue et au corps.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

EXERCICES DE DÉTERRITORIALISATION

c’est-à-dire que, dans son existence,
seule comptait à mes yeux sa vie de scène.

Une citation de :Michel Leiris

en ouvrant lentement un grand sac
dans lequel elle entrepose sa collection de jambes :

fantasmagorique, je peux
sauter, être aussi grande qu’un édifice, m’effacer,
me recroqueviller dans le coin de mon choix;
celui où les bêtes vont pour mourir, où les fleurs s’accrochent
pour sécher

en les sortant une à une, en se racontant
une histoire :

ce n’est pas embarrassant, ce qui est embarrassant ce sont
vos corps seuls et maigres, réfléchissante, je suis
un félin qui fait sa toilette, une ballerine prise 
dans l’estuaire de ses hanches

en se déshabillant, en équilibre sur ses bras forts,
en jetant sa collection de jambes
au visage du public :

merci d’être venus 




les rideaux s’écartent sur
un désastre ou une plaie,
nous nous entredéchirons

le dimanche, le mercredi, le vendredi, etc.

nous sommes toujours prêtes
à recommencer, les rideaux s’écartent sur
toi debout dans un coquillage

les rideaux s’éventrent au noir, tombent,
te livrent nue aux dragons




c’est bientôt mon anniversaire, je demande
un masque de taureau, une arène, un endroit
où me reposer, une cape et peut-être
des pouvoirs magiques

en vieillissant de dix années, les poumons
pleins d’eau, des éraflures aux genoux : 

le déguisement abîmé d’un matador, c’est bientôt
mon anniversaire, je demande un endroit où réfléchir,
deux cornes pointues, un miroir
pour voir si je respire encore, une force
incommensurable




elles partent mourir loin de toute action,
certaines choses sont interdites, se voler
la lumière, certaines choses sont
mieux faites dans le noir :

devant toi j’exagère
le jeu, mes gestes
sont comiques, mon agonie
à cheval, du rouge sur mes lèvres,
sur ma chemise, sur le téléphone

par exemple, il est interdit de mourir le jour,
le dimanche, le mercredi, le vendredi, etc.




un corps se plie, se range comme une arme,
se porte à la ceinture :

ma mère avait tout d’une nation
quand elle tendait les bras, il faut se souvenir
des bras tendus, des mains en forme de fusil, je disais
je reviens dans ton ventre, je défends un pays

un corps se renverse, ne distingue plus
l’intérieur de l’extérieur :

ma mère repassait mes draps, coupait
la ciboulette, se cachait dans les endroits sombres,
en bonne méchante, ma mère savait
tirer la langue, donner une leçon

je regardais les images de sa grossesse
sans jamais me reconnaître

se multiplie, se fragmente, se transforme
en une scène féconde




tu m’ouvres la porte, m’invite à célébrer
tes écailles glissantes et tes mains de voleur, je
te joue sans faille, pave tes planchers
de citations qui font rire

un carnaval pour me pardonner
si je m’étouffe sans cesse avec ta mue, si
je me dépeuple, si je mange mes enfants,
si je couve mon trésor, si je couve
les rêves qui mettent en scène mon trésor

m’invite à célébrer ton sillon, ton infini, tes racines,
à célébrer la forme de ton corps
dans tout ce que j’ai de cruel




il reste tout de même un repas
à préparer, une messe à servir, elles doivent
rester à genoux et vous regarder comme
il n’est pas souvent permis de regarder

par exemple il reste du pain
à trancher, elles marchent sur de longues
distances comme le temps est long
pour vous rejoindre aux alentours d’un dimanche,
d’un mercredi, d’un vendredi, etc.

une serviette de table à coincer dans plusieurs
chemises, un grondement incertain, elles
vous attendent les mains sur les cuisses, par exemple
les miennes


Découvrez les autres finalistes du Prix de poésie Radio-Canada 2020

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de création!

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