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Dans le quotidien d’une directrice d'école à bout de souffle

Commencer sa journée aux aurores, sans jamais savoir quand elle sera finie. Ainsi va le quotidien de Caroline Claveau, directrice de l'une des écoles les plus défavorisées de Montréal. Sa mission : garder l'établissement ouvert pour combattre les inégalités.

La façade de l'école secondaire.

L'école secondaire Louis-Joseph-Papineau, à Montréal, compte 1300 élèves et 150 membres du personnel.

Photo : Facebook / École Louis-Joseph-Papineau

Accueillir les élèves dès leur arrivée tôt le matin à l’école; s’assurer qu’ils portent convenablement un masque propre et qu’ils se désinfectent les mains avant de rentrer en classe; effectuer les suivis épidémiologiques auprès des parents, des autorités scolaires et sanitaires; gérer les appels de familles inquiètes ou anxieuses; solliciter l’aide d’organismes pour des dons d’ordinateurs portables ou de masques réutilisables… Et tout recommencer le lendemain matin.

Comme pour les autres directions d’écoles à travers le Québec, celle de l'École secondaire Louis-Joseph-Papineau, dans le quartier Saint-Michel, a dû redoubler d’efforts pour implanter les mesures de la santé publique et les faire respecter dans l’espoir de ne plus jamais devoir reconfiner ses 1300 élèves, comme au printemps dernier.

Je sais que j’insiste sur l’importance d’être présent physiquement, mais dans notre quartier ça fait toute la différence, affirme la directrice Caroline Claveau.

Elle qui travaille depuis huit ans au sein de la direction de l’école, située dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Montréal, est bien placée pour le savoir. Je connais bien le milieu, je connais les élèves, la dynamique, le quartier, assure-t-elle lors d’un entretien téléphonique. Ils ne veulent pas retourner en confinement, nos élèves.

Mme Claveau dans son bureau.

Caroline Claveau travaille au sein de la direction de l'École Louis-Jospeh-Papineau depuis huit ans, dont deux comme directrice et six comme adjointe.

Photo : Caroline Claveau

C’est une chose d’annoncer que l’école va être en virtuel, mais c’en est une autre dans une école défavorisée de l’île de Montréal de subvenir aux besoins des élèves pour faire en sorte qu’il y ait une équité dans les chances de réussite.

Caroline Claveau, directrice de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau

Et c’est justement pour éviter de revivre les incertitudes du confinement du printemps dernier qu’elle enchaîne les heures de travail, mettant sa vie privée sur pause.

On fait des semaines de 80 heures facilement […]. Une journée typique, je suis debout à 5 h, présente au travail dès 7 h et je ne sais jamais à quelle heure la journée va finir, confie Mme Claveau.

Depuis août, elle n’a eu droit qu’à un seul jour de congé, une journée à moi. C’était il y a 10 jours.

Peu importe à qui vous parlez présentement, toutes les directions au Québec sont sursollicitées. On fait des heures qui n’ont pas de bon sens, on met notre vie de famille sur pause pour nous conformer aux mesures sanitaires […] et rendre ça le plus adéquat pour tout le monde.

Caroline Claveau, directrice de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau

Gérer la pandémie... et les familles anxieuses

Depuis la rentrée, l’École Louis-Joseph-Papineau a enregistré 11 cas d’infection à la COVID-19, dont huit élèves et trois membres du personnel. Selon la santé publique, on s’en sort somme toute bien, affirme Mme Claveau.

Ce ne sont pas des cas de contamination à l’interne, […] mais on ne prend pas de chance, on met toute la classe en retrait préventif quand un quelqu'un est déclaré positif.

C’est d’ailleurs à elle que revient la tâche d’effectuer les suivis épidémiologiques avec les parents et de coordonner avec le centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) et la santé publique. Il y a vraiment une chaîne de procédures qu’on se doit de respecter, c’est très protocolaire, explique Mme Claveau.

La première fois, elle est très stressante, on veut être certains de bien faire les choses. Après, c'est une question de routine. Je sais quelles sont les questions à poser et quels sont les documents à compléter. […] Donc j’ai quand même une idée du nombre d’heures que je vais devoir dépenser pour un cas positif.

C’est certain que ça vient alourdir la tâche, on ne se fera pas de cachette là-dessus, confie-t-elle encore. Mais le plus complexe, pour elle, n’est pas la gestion administrative supplémentaire imposée par la pandémie, mais tout le travail humain qui s’ensuit.

Une fois la lettre [informant les parents d’un cas positif] est envoyée, on se doit en tant qu’humains de réconforter toutes les familles qui l’ont reçue, parce qu’on sait très bien que les parents vont nous appeler pour se rassurer. Jour, nuit, fin de semaine, peu importe, c’est normal, on se doit de le faire.

Caroline Claveau, directrice de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau

Des « répercussions négatives à long terme »

Dans le quartier de Saint-Michel, qui a été durement touché par la pandémie et où près d’un enfant sur trois vit dans la pauvreté, un reconfinement aurait des répercussions négatives à long terme, comme l’explique Mme Claveau.

Lorsque les écoles ont fermé en mars dernier, une partie de ses élèves n’ont pas pu poursuivre leur éducation à distance, faute d’ordinateurs et de connexions Internet, accumulant ainsi des retards.

Un couloir à l'intérieur de l'école.

Depuis la rentrée, il y a trois mois, l'école a enregistré 11 cas de COVID-19, dont 8 élèves.

Photo : Courtoisie / École Louis-Jospeh-Papineau

Nos élèves veulent réussir, ils veulent se sortir du cercle d’iniquité sociale, mais c’est clair que nous, à l’école, nous n’avons pas tous les outils technologiques nécessaires pour le leur permettre, affirme la directrice, qui a dû cogner aux portes de plusieurs organismes pour récolter des dons.

En tout, elle a réussi à fournir à ses élèves 80 ordinateurs portables et clés de connexion Internet, ainsi que 500 masques réutilisables. En 48 heures, il a fallu leur fournir tout ce dont ils ont besoin pour suivre leurs cours en ligne. […] Je parle de tout ce qui est nécessaire à un enfant pour réussir alors qu’il est à la maison pour apprendre, explique encore Mme Claveau.

C’est difficile pour nos élèves d’être en virtuel. Ils ont à jongler entre leurs cours à distance et la réalité de la maison, où maman a le petit nouveau-né et où papa travaille de nuit, donc il ne faut pas faire de bruit durant le jour. Ce ne sont pas des conditions optimales. C’est important qu’on se le dise : ces élèves-là font de petits miracles.

Caroline Claveau, directrice de l’école secondaire Louis-Joseph-Papineau

Des réalités difficiles

Caroline Claveau se dit tout de même choyée. Ses élèves comprennent eux aussi l’importance d’être physiquement présents en classe, selon elle, et font tous les efforts possibles pour garder l’école ouverte.

Le respect des consignes sanitaires, comme le port du masque en tout temps et le lavage des mains, est pris à la lettre à l’École Louis-Joseph-Papineau. Ils vont s’assurer de bien mettre leur gel désinfectant, même s’ils viennent tout juste de se nettoyer les mains, dit-elle.

Mais au-delà des besoins technologiques, il y a aussi des besoins de base qui étaient plus que criants dans certaines familles de Saint-Michel, avant même la pandémie. Plusieurs parents ont malheureusement perdu leur emploi pendant le confinement, raconte Mme Claveau. Pour ces familles, la question n’est pas de savoir qu’est-ce que je vais manger ce soir, mais est-ce que je vais manger ce soir.

Le fait de venir à l’école, ça leur permet d’être égaux à tous les autres, de pouvoir déjeuner et dîner à l’école des repas complets et sains, à moindre coût, poursuit-elle.

Un fossé qui va se creuser

S’assurer que ses élèves ont de quoi se nourrir à la maison était d’ailleurs l’une de ses principales inquiétudes lors du confinement en mars dernier. Des cartes d’épicerie ont ainsi été fournies aux familles les plus défavorisées, car ma priorité n’était pas tant de savoir s’ils allaient reprendre l’école ou non, mais s’ils vont pouvoir manger adéquatement, confie Mme Claveau.

Le ministère de l’Éducation prend-il en compte le cas particulier de son école? Malheureusement, il y a une règle pour tous, lâche la directrice, tout en mettant en garde contre les répercussions d’un nouveau confinement au niveau de l’abandon scolaire et de la persévérance.

Il va y avoir malheureusement un fossé qui va se creuser davantage entre les élèves qui avaient de la difficulté et les élèves pour qui la réussite va de soi et pour qui ça va bien.

Caroline Claveau, directrice de l’École secondaire Louis-Joseph-Papineau

Pour elle, il est important que les autorités soient conscientes des réalités de chacun des milieux. Les solutions ne nous sont pas données, dit-elle. Et, dans un milieu qui est extrêmement défavorisé, toutes les mesures exigées ne sont pas nécessairement les plus probantes au niveau de la réussite scolaire de nos élèves.

Sincèrement, je pense que notre métier est parfois mal connu, mais nous travaillons extrêmement fort pour nous assurer que l’équité des chances de réussite soit rétablie et que les injustices sociales ne viennent pas porter préjudice à nos élèves, conclut Mme Claveau. On travaille avec des humains, pour des humains.

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