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Avec Trump ou Biden, le Québec demeurera aux aguets

Arrivée en poste début 2019, au beau milieu du premier mandat du président Trump, la déléguée générale du Québec à New York a consacré jusqu’ici une grande partie de son temps à défendre l’industrie québécoise.

Des édifices à bureaux près de l'eau.

Le quartier des affaires de la ville de New York.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Hugo Lavallée

Catherine Loubier, en entrevue à Radio-Canada, précise que le défi, « c’est toujours d’expliquer aux Américains que nos chaînes d’approvisionnement sont liées, qu’on est plus forts ensemble et qu’on compétitionne ensemble avec le reste du monde, et qu’on ne doit pas interférer dans ces chaînes-là ».

Sur son bureau est déposée une liste des menaces qui planent sur les relations commerciales entre le Québec et les États-Unis. Il y en a une quarantaine. [Ce sont] des menaces de mesures protectionnistes de toutes sortes, que ce soit des enquêtes menant à des tarifs ou des décrets du gouvernement américain qui pourraient changer des réglementations qui peuvent, de près ou de loin, menacer nos industries.

Les nombreuses enquêtes de la Commission américaine du commerce international font partie de la liste, notamment celles instituées sur l’industrie du homard, les chaînes d’approvisionnement en matériel médical, ou encore la vente d’électricité québécoise aux États de la Nouvelle-Angleterre.

Quelques secteurs de l’économie québécoise qui font l’objet d’enquêtes de la part des autorités américaines :

  • Transformateurs électriques fabriqués avec des tôles magnétiques à grains orientés
  • Grues mobiles
  • Minéral critique (vanadium)
  • Pêche au homard
  • Matériel médical utilisé dans la lutte contre la COVID-19
  • Exportation d’électricité vers la Nouvelle-Angleterre

Parfois on annonce la couleur d’une mesure protectionniste, mais avant que la mesure protectionniste ne soit implantée, établie, il y a plusieurs étapes [...] et c’est notre travail de lever la main, de dire attention [...] de se manifester et de lever les drapeaux rouges sur les effets néfastes perdant-perdant que ça peut avoir sur les deux pays, met en contexte la déléguée générale.

Portrait de Catherine Loubier.

Catherine Loubier est en poste à New York depuis le mois de février 2019.

Photo : Facebook/Catherine Loubier

Des industries comme celles du bois d'œuvre et de l’aluminium ont encore une fois été au cœur de la tempête, en raison des tarifs décrétés par l’administration américaine, mais la menace s’est élargie.

Au niveau défensif, ça a été extrêmement prenant ces derniers temps, reconnaît Mme Loubier. Elle ajoute toutefois avoir consacré beaucoup d’énergie à accompagner, avec succès, des entreprises québécoises souhaitant exporter davantage.

De fait, les données du ministère de l’Économie et de l’Innovation démontrent que les exportations québécoises de marchandises ont continué de croître durant tout le premier mandat de Donald Trump, passant de 57 à 66 milliards de dollars entre 2016 et 2019.

Les affaires continuent, fait valoir Catherine Loubier. Les contrats continuent de se donner, peu importe ce qui se dit à Washington. [...] Le monde des affaires continue à rouler et on a d’excellents résultats sur l’accompagnement de nos exportateurs [...] donc nous ne sommes pas découragés. Nous avons redoublé d’efforts et trouvé des manières, explique-t-elle.

Pour le professeur en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal Florian Mayneris, ce n’est pas tant le volume total d’échanges entre le Québec et les États-Unis qui a souffert de la rhétorique trumpienne ces dernières années que le lien de confiance entre les deux partenaires. L’incertitude, c’est souvent quelque chose qui n’est pas très bon pour l’investissement, pour décider de lancer de nouveaux projets, donc c’est clair que cette incertitude, elle n’est pas très bonne.

Et même si certains conflits, comme celui sur le bois d'œuvre, ne datent pas d’hier, il y a une incertitude sur l’issue de ces conflits plus importante, fait valoir M. Mayneris.

Si le Québec et le Canada ne sont pas les seuls partenaires commerciaux des Américains à avoir fait les frais des politiques de l’administration en place – qu’on pense aux tarifs imposés à l’Union européenne ou au désengagement des États-Unis de l’Accord de partenariat transpacifique –, la plus grande interconnexion de leur économie avec celle de leur voisin a fait peser une inquiétude plus grande, croit l’économiste.

Des billots de bois.

Les entreprises québécoises ont dans le passé dénoncé les taxes sur les exportations de bois aux États-Unis.

Photo : Radio-Canada

Compte tenu du poids des États-Unis, à la fois dans nos importations et dans nos exportations, le moindre écueil dans nos relations, le moindre choc économique ou social touchant les États-Unis, peut avoir des répercussions très importantes sur le Canada et le Québec en particulier, explique M. Mayneris.

De fait, malgré la volonté des gouvernements successifs de diversifier les marchés d’exportation du Québec, l’économie d’ici demeure très dépendante de celle des États-Unis. Le poids relatif des États-Unis dans les échanges de marchandises du Québec est passé de 52,3 % en 2016 à 53,7 % l’an dernier.

Au-delà des discours hostiles, il reste que des secteurs économiques ont été moins touchés que d’autres – et pas par altruisme de la part des Américains, souligne le professeur Mayneris. La relation est asymétrique. Les États-Unis ont moins besoin du Canada que le Canada a besoin des États-Unis, mais enfin, pour un certain nombre de secteurs, prenez [...] l’industrie automobile, les chaînes de valeur sont tellement intégrées que les États-Unis ont véritablement besoin du Canada.

Un accord dont il faudra évaluer les effets

En plus de parer les coups, il a aussi fallu renégocier ces dernières années l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Si des compromis ont été faits, la renégociation de l’accord a aussi permis au Canada de faire des gains, souligne Charles-Emmanuel Côté, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval.

Charles-Emmanuel Côté, professeur titulaire à la Faculté de droit de l'Université Laval

Charles-Emmanuel Côté, professeur titulaire à la Faculté de droit de l'Université Laval

Photo : Radio-Canada

Il cite notamment la reconduction, voire dans certains cas l’amélioration, des mécanismes de règlement des différends. [Les Américains] voulaient affaiblir le règlement des différends dans l’ALENA, c’était leur objectif. Ils n’ont pas réussi en ce qui concerne le commerce. Donc on a maintenu le système de règlement des différends, on l’a même un peu renforcé pour ce qui est du système général de règlement des différends, fait-il valoir.

Compte tenu des attaques répétées de Donald Trump à l’égard de l’ancien accord, le fait que le Canada ait réussi à en préserver des pans entiers est en soi une victoire.

L’administration Trump est très très réfractaire à céder toute souveraineté à une organisation internationale, y compris dans le règlement des différends, met en contexte le professeur Côté. Ils préfèrent, eux, exercer leur rapport de force brut et donc imposer leurs solutions avec leur force commerciale, économique, à des parties plus faibles plutôt que de soumettre le règlement d’un différend à un organe impartial.

Le Canada a toutefois dû faire des concessions importantes, rappelle le professeur, citant entre autres le secteur laitier. De plus grandes quantités de produits de ce secteur, en provenance des États-Unis, pourront dorénavant être importées en franchise de douane, au détriment de l’industrie laitière québécoise.

De façon générale, la déléguée générale du Québec à New York se montre optimiste.

Il y a eu des avancements positifs. [...] C'est un terrain très fertile pour nos entreprises, nos entreprises prendront leur place à l'intérieur de cet accord-là pour profiter des avantages qu'ils ont maintenant à commercer à travers ce nouvel accord. Donc ce n'est pas que négatif, il y a du positif également. En termes d'accords de libre-échange, peu de pays sont positionnés comme le Canada avec un accord avec l'Europe en même temps qu'avec les États-Unis.

L’élection du 3 novembre changera-t-elle quoi que ce soit?

Si bien des entreprises canadiennes pourraient voir d’un bon œil l’arrivée d’un nouveau président à la tête des États-Unis, il ne faudrait pas se réjouir trop vite, met en garde le professeur de sciences économiques Florian Mayneris.

Il n’est pas clair que les démocrates seraient plus libre-échangistes, dans le contexte, que Donald Trump. Par contre, on peut penser que les discussions seraient plus faciles – pas en termes de ce qu’il serait possible d’obtenir pour le Canada, mais plus raisonnables – et ça, ça permettrait de réduire l’incertitude.

Catherine Loubier remet dans le contexte historique le positionnement traditionnel des deux grandes formations politiques : Traditionnellement, les républicains sont moins protectionnistes que les démocrates, rappelle-t-elle. Par contre les deux côtés de la Chambre maintenant sont protectionnistes.

La Maison-Blanche à Washington.

La Maison-Blanche à Washington.

Photo : iStock

Même si la liste des menaces qui planent sur les échanges commerciaux entre le Québec et les États-Unis ne cesse de s’allonger, la déléguée générale demeure confiante : On est dans un contexte électoral, ce qui fait que n’importe quel gouvernement utiliserait certaines tactiques pour montrer à l’électorat que cette équipe-là est bien en contrôle de l’économie, est bien capable de défendre les intérêts de son pays, capable de garder des emplois bien payants et d’en créer, de conclure la déléguée générale.

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