•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Comment la DPJ peut-elle confier la garde d'enfants à un père violent?

La Direction de la protection de la jeunesse est sur la sellette depuis que des enfants ont été tués alors qu’ils étaient sous sa responsabilité ou que des signalements avaient été faits. Des mères et des intervenantes lui reprochent de parfois sous-estimer les risques.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Un jeune assis sur le sol.

Le reportage de Sophie Langlois

Photo : iStock / Katarzyna Bialasiewicz

Julie* venait d’emménager dans un nouveau quartier tranquille quand la Direction de la protection de la jeunesse est débarquée chez elle pour emmener ses enfants. Maintenant, la mère craint par-dessus tout qu’ils soient confiés au père, qui réclame la garde malgré un passé violent.

Il a toujours été violent. Depuis la naissance de mon aîné, je me suis réfugiée plusieurs fois dans des maisons pour femmes battues. Puis, je suis revenue avec, il m’avait fait des promesses, mais dans la réalité, il n’avait pas arrêté la consommation. C’est là qu’il a fait une tentative de meurtre sur mon aîné. Il a un dossier criminel pour violences extrêmes, menaces de mort sur mon enfant et sur moi, dit-elle.

J’ai avisé la DPJ de ce qui s’était passé avec mon ex. Après un interdit de contact de deux ans, on m’a dit : “Le père pourrait être un bon soutien pour toi, donc si tu veux garder tes enfants, on voudrait que le père revienne dans la vie des enfants”. J’ai accepté parce que j’avais peur de perdre mes enfants, mais la violence a recommencé, poursuit Julie.

Lucie* vient de perdre la garde de son enfant, qui a été confiée au père. Il a fait de la prison pour violence conjugale, voies de fait, menaces de mort, parjure en cour. Mais la DPJ le croit toujours plus lui que moi. Moi, je suis une aliénante, je martèle ma peur dans la tête de mon enfant. Mais pendant tant d’années, il était dans mes bras, il s’est fait pousser. Mon enfant a vu papa étrangler maman. La dernière fois, la plus violente, il a voulu me tuer. Il a essayé de m’étrangler avec mon manteau, il me lançait dans les marches. Ça a été 45 minutes d’enfer, raconte-t-elle.

Julie et Lucie ne se connaissent pas, mais elles partagent la même histoire, la même souffrance. Deux conjoints alcooliques devenus violents lors d’une première grossesse. Des plaintes répétées à la police, des accusations pour voies de fait, menaces de mort, tentative de meurtre. La DPJ donne tout de même une chance à ces deux pères au passé violent.

Des cas plus fréquents qu'on peut le croire

Ces cas ne sont pas rares. L’avocate Valérie Assouline défend des dizaines de femmes victimes de violence qui se battent contre la DPJ pour garder ou retrouver leurs enfants.

J’ai vu tellement de mères monoparentales, dit-elle, qui ont appelé la DPJ pour avoir de l’aide, des femmes qui ont subi de la violence conjugale et qui se retrouvent à être celles qu’on accuse. Elles perdent la garde de leurs enfants, on confie la garde à ce père violent, qui a parfois été incarcéré, c’est à n’y rien comprendre, lance l’avocate.

Quand la DPJ impose une garde partagée, la mère peut vouloir mettre ses enfants en garde contre les colères du père. On les accuse alors de faire de l’aliénation parentale.

La DPJ comprend mal la mécanique de la violence conjugale. Ces mères se font accuser d’aliénation parentale alors qu’elles ne font qu’essayer de protéger leurs enfants. Elles ne peuvent pas concevoir que leurs enfants soient en contact avec ce papa qui a été violent.

Sophie Bolduc, intervenante auprès de femmes victimes de violence

Dans les cas de violence conjugale, c’est après la séparation que les risques d’homicide sont les plus élevés. Pourtant, plusieurs avocats, médecins et intervenantes nous ont dit que la DPJ accorde peu d’importance à ce danger.

Pour la DPJ, explique Sophie Bolduc, qui y a déjà travaillé, dès que la relation est terminée, il n’y a plus de violence conjugale. Alors qu’au contraire, lorsque la séparation arrive, c’est le moment où le conjoint perd son pouvoir sur sa conjointe, c’est là qu’il devient de plus en plus innovateur dans ses stratégies de contrôle envers la femme et il va utiliser la DPJ pour s’en prendre à elle.

L’intervenante explique comment on peut en arriver à accorder plus de crédibilité à un homme au passé violent qu’à une mère dont le tort principal est d’être en choc post-traumatique.

D’un côté, on voit une maman qui est en réaction, on va dire qu’elle est envahie par ses émotions, qu’elle est désorganisée. De l’autre côté, on a un papa qui est parfaitement en contrôle. Quand on ne connaît pas la problématique de la violence conjugale, on va se tourner plus rapidement vers le papa. Les hommes violents sont des personnes extrêmement manipulatrices, qui savent bien s’exprimer, qui sont charismatiques, qui savent comment jouer avec les rouages du système, affirme-t-elle.

Pour la DPJ, ce n’est pas la violence conjugale qui se poursuit sous une autre forme, mais un conflit de séparation. Dans ces cas, on cherche à évaluer quel parent peut offrir aux enfants un environnement neutre.

Par moment, on a ce choix déchirant d’être obligé d’aller vers le parent le plus neutre, affirme Josée Morneau, directrice de la DPJ de la Montérégie. Le parent le plus neutre, pour la DPJ, c’est celui qui ne parle pas contre l’autre, qui ne fait pas d’aliénation parentale.

Si le père ou la personne violente n’a pas exercé sa violence envers l’enfant, aussi extrême que ça puisse paraître de l’extérieur par moment, c’est le parent qui a exercé une violence conjugale qui devient le parent le plus apte à offrir un milieu à l’enfant, qui est neutre et qui permet d’aimer et maman et papa, ajoute-t-elle.

Aujourd’hui, dit Lucie, je vois mon enfant deux heures par semaine, ils ont donné la garde au père, qui a fait un an de prison. Je me sens comme si c’était moi qui avais battu monsieur.

Des changements à la loi au printemps?

Ces mères vivent leur expérience avec la DPJ comme une autre agression. Elles espèrent que les drames des dernières années vont servir d’électrochoc, que le gouvernement du Québec va enfin entendre leur cri du cœur.

Le ministre responsable de la DPJ, Lionel Carmant, promet de réviser en profondeur la loi de la DPJ dès qu’il recevra, le printemps prochain, le rapport de la commission Laurent mise sur pied après la mort en 2019 d’une fillette de Granby.

C’est une loi qui est vieille de 40 ans, qui n’a pas évolué avec les principes de notre société, déclare le ministre. Dans les années 1980, c’était très important l’aspect d’attachement, la présence du père, mais je crois que les choses ont beaucoup évolué et on est prêt à revoir ces principes dans la loi, dit le ministre.

Je me sens trahie par le système, dit Lucie. Le gouvernement nous dit : “Mesdames, battez-vous, dénoncez la violence conjugale”. Moi, je me suis levée debout, j’ai dénoncé malgré ma peur, malgré l’homme qui me disait : “Si tu pars, des balles de 22 ça coûte pas cher”. J’ai dit à la DPJ : “Attendez-vous que mon enfant fasse les manchettes dans le journal?”

Cette inquiétude est partagée par Julie. Si la DPJ veut lui donner la garde de mes enfants, c’est extrêmement dangereux. Je veux juste que la DPJ se réveille, qu’elle voie la dangerosité de cet homme-là et ne prenne pas des risques aussi graves. On parle de vies d’enfants, souligne-t-elle.

* Des prénoms fictifs ont été donnés aux protagonistes de ce texte pour protéger l’identité des mères et de leurs enfants. La loi sur la Protection de la jeunesse nous interdit de les divulguer.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !