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Le bilinguisme dans la fonction publique relégué au second plan durant la pandémie

Vue du parlement, de la rivière des Outaouais et du Vieux-Hullé

De nombreux fonctionnaires fédéraux ont confié à Radio-Canada être préoccupés par le recul du français dans leur travail depuis le début de la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

Des vidéoconférences uniquement en anglais. Des documents qui ne sont pas traduits. Des fonctionnaires fédéraux francophones estiment que le bilinguisme s’est détérioré dans leur milieu de travail depuis le début de la pandémie.

Décembre 2019. Une équipe de fonctionnaires, majoritairement composée d’anglophones, se réunit au ministère de l’Emploi et du Développement social, à Gatineau. Tout se déroule en anglais. Rémi, un employé francophone du groupe, participe à la réunion.

Rémi est un nom fictif. Le fonctionnaire en question a voulu garder son identité confidentielle par crainte de représailles.

Après la réunion, Rémi, qui n’est pas parfaitement bilingue, demande à ses collègues des précisions sur le contenu de la rencontre et retourne à ses occupations.

Trois mois plus tard, c’est le début d’une longue aventure appelée télétravail. Les rencontres en personne font place aux vidéoconférences qui se déroulent uniquement en anglais.

Quand les gens parlent et qu’on ne comprend pas la moitié de ce qu’ils disent, quand il y a des coupures [sonores] aussi, à un moment donné, on ne se concentre plus, dit-il.

Les occasions de rattrapage après les réunions ne sont plus les mêmes avec les employés qui sont tous à distance. La charge de travail est aussi imposante en raison de la pandémie et Rémi confie ne pas vouloir déranger ses collègues et encore moins son patron, par peur d’être jugé.

Ça crée de la frustration parce que je n’ai pas autant d’aisance en anglais qu’en français et donc je me perds dans le flot d’informations en anglais.

Rémi, fonctionnaire

Pas un cas isolé dans la fonction publique

Radio-Canada a parlé à plusieurs fonctionnaires qui vivent des situations similaires. Au cœur de leurs préoccupations : des vidéoconférences et des documents distribués uniquement en anglais.

Portrait de Mme Fortin dans un parc, à l'automne.

Chantal Fortin est vice-présidente régionale suppléante de l’AFPC dans la région de la capitale nationale.

Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle

L’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), un syndicat qui représente plus de 200 000 travailleurs, dit avoir reçu bon nombre de témoignages en ce sens depuis le mois de mars.

[Avant la COVID-19], le bilinguisme, c’était un peu boiteux. Les hauts gestionnaires qui dirigeaient les rencontres étaient principalement anglophones, mais [...] ils faisaient un effort pour intégrer le français, explique Chantal Fortin, qui est vice-présidente régionale suppléante de l’AFPC dans la région de la capitale nationale.

[Avant], le français, c’était une deuxième pensée, mais avec la pandémie [...] on dirait que c’est une troisième pensée. Il y a encore moins de français qui est parlé dans les rencontres virtuelles.

Chantal Fortin, vice-présidente régionale suppléante de l’AFPC dans la région de la capitale nationale.
Le président du Conseil du Trésor, Jean Yves Duclos.

Le président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

En entrevue à Radio-Canada, le président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos, se dit très conscient du problème. Son secrétariat est le ministère qui chapeaute la fonction publique fédérale.

Ce dernier dit avoir envoyé, à la suite de notre appel de la semaine dernière, une lettre à tous les ministres pour que le droit de bien communiquer en français [...] soit réaffirmé à tous les ministères. Un message similaire a aussi été envoyé à tous les sous-ministres par la dirigeante des ressources humaines du Conseil du Trésor.

C'est à la fois inacceptable et inapproprié que des gens ne puissent pas travailler dans leur langue.

Jean-Yves Duclos, président du Conseil du Trésor

M. Duclos admet que la pandémie a bouleversé la vie professionnelle et personnelle de bien des gens, mais il faut reconnaître le droit de chacun, en particulier en zone bilingue comme ici à Ottawa et Gatineau, de pouvoir s’exprimer en français si c’est le souhait et la capacité de la personne.

Des zones bilingues qui disparaissent?

Des voitures circulant sur le pont du Portage

La région de la capitale nationale est l’une des six régions désignées bilingues dans la fonction publique fédérale. Les fonctionnaires ont donc le droit d’y travailler dans la langue officielle de leur choix.

Photo : Radio-Canada

Au Canada, la Loi sur les langues officielles garantit aux employés de six grandes régions, dont la capitale nationale, le droit de travailler dans la langue officielle de leur choix. Il s’agit d’une désignation bilingue. Ainsi, les employés peuvent disposer d’outils de travail, être supervisés et rédiger des documents dans la langue qu’ils préfèrent, le français ou l’anglais.

Dans ces zones, les institutions fédérales se doivent d’assurer un milieu de travail propice aux deux langues officielles.

Zones bilingues au Canada pour la langue de travail

  • Région de la capitale nationale (Ottawa-Gatineau)
  • Nouveau-Brunswick
  • Montréal
  • Autres régions du Québec (Estrie, Ouest du Québec, Gaspésie)
  • Le Nord de l’Ontario
  • L’Est de l’Ontario

Source: Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada

Avec le télétravail, ces zones semblent s’être quelque peu effacées, selon le vice-président de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC). Stéphane Aubry explique qu’un employé francophone, qui œuvre dans une région désignée bilingue, peut être appelé à travailler avec des fonctionnaires anglophones qui ne sont pas dans cette région et qui ne peuvent pas s’exprimer en français.

C’est plus évident maintenant qu’il y a des grosses lacunes dit M. Aubry. Selon lui, il y avait un avant la pandémie, quand les employés travaillaient en face à face, et un maintenant, où, avec le télétravail, des fonctionnaires canadiens ont des problèmes à utiliser la langue de leur choix.

Selon le président du Conseil du Trésor, les zones restent en place, malgré l’avènement du télétravail. Les gens ont toujours été en contact avec d’autres fonctionnaires ailleurs au pays. Les obligations ont toujours été reconnues et mises en vigueur. Ça continue d’être le cas en situation de pandémie, répond le ministre Duclos.

Une loupe sur un problème plus large

Le ministre Duclos promet de faire un suivi sur le dossier, mais, selon Chantal Fortin de l’AFPC, Ottawa doit prendre des mesures concrètes.

Elle suggère, par exemple, une formation continue et des évaluations plus fréquentes des gestionnaires qui doivent maintenir un certain niveau de français.

Car, d’après elle, la pandémie a mis la loupe sur des bobos plus profonds qui existent depuis longtemps. C’est aussi ce que pense Matthieu LeBlanc, professeur au Département de traduction et des langues à l’Université de Moncton.

Ça met en lumière un problème d’ordre structurel qui est là depuis toujours.

Matthieu LeBlanc, professeur au Département de traduction et des langues à l’Université de Moncton

Ses recherches dans la fonction publique fédérale au Nouveau-Brunswick, une région désignée bilingue, ont révélé que le français était surtout employé dans un cadre informel et que la langue de travail prédominante demeure l’anglais.

Certains fonctionnaires francophones qui travaillent depuis 10, 15 ou 20 ans en anglais, m’ont dit qu’ils ne se sentaient plus à l’aise d’interagir avec des collègues francophones d’ailleurs au pays, comme au Québec. Il y a des sentiments d’insécurité linguistique, conclut-il.

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