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Quand les théories du complot s’infiltrent dans les églises

Un homme tient à bout de bras une pancarte en forme de Q à l'effigie du drapeau américain.

D'origine américaine, le mouvement QAnon tend à trouver des adeptes parmi les fidèles d'Églises canadiennes.

Photo : Getty Images / Rick Loomis

Radio-Canada

Alors que le port du masque continue de soulever les passions, des pasteurs albertains s’inquiètent de voir des membres de leur communauté propager des théories du complot importées des États-Unis depuis le début de la pandémie. Lumière sur ces prophéties obscures qui se fraient un chemin dans certaines Églises confinées.

Le pasteur John van Sloten, qui dirige une Église du quartier Marda Loop, à Calgary, pensait simplement donner une justification théologique au port du masque lorsqu’il a écrit sur le site Internet de sa communauté que si Jésus, qui est Dieu, a pu cacher sa divinité sous le masque de son humanité, les chrétiens peuvent bien couvrir leur visage en temps de pandémie.

Je pensais que c’était un argument théologique plutôt convaincant, mais les gens sont simplement devenus fous en le lisant, explique le pasteur.

La page Facebook de l’Église a rapidement été inondée de commentaires haineux. L’un d’eux soutenait que John van Sloten ne pouvait être un pasteur s’il avait ce genre de croyance. Un autre soutenait qu’il devrait avoir honte de publier ce genre d’ineptie.

Un autre, enfin, était assorti d’une image de Jésus faisant un doigt d’honneur aux lecteurs.

Portrait du pasteur John van Sloten, portant la barbe et les cheveux courts, dans son église.

Le pasteur John van Sloten, d'une Église du quartier Marda Loop de Cangary exhorte ses collègues à surveiller la propagation des théories du complot comme QAnon dans leur communauté.

Photo : John van Sloten

Je pensais que c’était une façon créative d’expliquer, soutient le pasteur. De nombreux commentaires ne faisaient que reprendre les théories du complot qui disent que l’histoire du masque n’est qu’une machination.

Selon lui, la propagation de ces théories, comme celles qui alimentent le mouvement QAnon, est déjà courante dans les Églises américaines. Après les avoir vu poindre parmi les membres de sa congrégation, il exhorte ses collègues à être attentifs à leur migration vers le nord.

Les Églises chrétiennes ont toujours été exposées aux hérésies. Elles vont, elles viennent, et [QAnon] est celle du jour. On doit la traiter comme telle, croit-il.

La migration d’une théorie américaine

Les adeptes du mouvement QAnon se trouvent tant dans le monde religieux que séculier américain et la popularité des théories du complot qu’ils propagent tend à gagner le reste du monde.

Le premier ministre [Justin Trudeau] a déjà été mentionné par dans ce qui est véhiculé par QAnon, explique le candidat au doctorat Marc-André Argentino, de l’Université Concordia, à Montréal, qui étudie QAnon.

Nous avons des influenceurs au Canada, précise-t-il. Ce n’est [toutefois] pas comme si le Canada se contentait d’adopter la version américaine. Les adeptes l’adaptent au contexte canadien.

Selon lui, si la propagation de QAnon dans les sphères séculières et religieuses est constante, les raisons qui l’expliquent diffèrent.

Néanmoins, M. Argentino croit que la facilité avec laquelle le langage apocalyptique de certains passages bibliques peut être adapté au contexte politique rend l’acceptation de QAnon plus facile pour certains croyants.

Tant les religions que les théories du complot permettent le développement de ressources symboliques pour permettre au monde de définir le problème du mal et d’y répondre, explique-t-il.

La question de la raison d’être de la situation actuelle et celle du bien et du mal existent aussi dans le mouvement QAnon, note-t-il.

La théorie du complot fournit une explication à des choses comme la pandémie, une guerre, le trafic d’enfants [et] ça devient un chemin naturel pour de nombreux chrétiens évangéliques aux États-Unis, surtout lorsqu’on considère la proximité de la foi et de la politique qui y existe.

L’isolement au service de la propagation des idées

Montage photo de Jessica DiSabatino (à gauche) et de la façade de l'église Journey, à Calgary (à droite).

La pasteure Jessica DiSabatino dit sentir le besoin de s'opposer à la propagation des théories du complot, mais veut respecter les droits de ceux qui y croient.

Photo : Jessica DiSabatino (à gauche) et Google Maps (à droite)

La pasteure Jessica DiSabatino, de l’Église Journey, à Calgary, confie aussi avoir été témoin de propos qu’elle qualifie d’inquiétants tenus par les membres de sa communauté.

Le phénomène est apparu avec la mise en circulation du documentaire maintes fois démenti Plandemic parmi les fidèles. Parallèlement, Mme DiSabatino a commencé à entendre parler de QAnon et s’est intéressée au mouvement.

QAnon suscite une ferveur quasi religieuse, explique-t-elle. Plus je lisais à ce propos, plus ça m’apparaissait être une religion de remplacement, où tout a une raison d’être.

Le dilemme pastoral

Devant l’emprise de QAnon sur certains membres de sa communauté et la division que les théories du complot suscitent chez les fidèles, la pasteure s’inquiète.

Je ne peux pas ne rien dire, mais, en même temps, c’est quelque chose de très personnel, donc je ne peux pas simplement me lever et prêcher pour expliquer pourquoi je pense que QAnon est une folie.

Selon elle, chaque personne adopte l’une ou l’autre des théories du complot pour des raisons différentes.

Les fidèles cherchent une histoire qui explique pour quelle raison les choses sont comme elles sont, résume le pasteur John van Sloten.

Selon lui, l’Église et les théories du complot tentent de remplir le même vide parce qu’elles nourrissent le même sens de la foi et le même besoin d’une autorité supérieure qui est souvent exacerbé par les grandes crises et les moments d’anxiété.

D’un point de vue théologique, ces désirs, qui sont sains et présents en chacun de nous, sont destinés à être tournés vers un grand narrateur à qui on peut faire confiance, qui a autorité.

Ces désirs, précise-t-il, sont détournés par les théories du complot, par des gens qui veulent prendre le contrôle en proposant des raccourcis intellectuels menant à des réponses rapides.

Les conspirationnistes aux airs de prophètes

Pour le professeur spécialisé en études de l’Ancien Testament Colin Toffelmire, du Collège universitaire Ambrose, à Calgary, il y a un danger historique, pour certains chrétiens évangéliques ou fondamentalistes, de tomber dans le conspirationnisme.

Ça m’apparaît être lié à la perception de l’histoire et des sciences qu’ont certains chrétiens nord-américains, explique-t-il.

Certaines sous-cultures évangéliques, par exemple, s’opposent traditionnellement à certaines théories scientifiques généralement acceptées, comme celle de l’évolution.

Ces objections, qui s’appuient sur une approche fondamentaliste de la Bible selon laquelle tout ce qui y est écrit est historiquement et scientifiquement exact, ont tendance à nourrir les soupçons de certains contre les idées traditionnellement véhiculées par les scientifiques et les historiens, note le professeur.

Ces soupçons contre les autorités deviennent une porte d’entrée pour les théories du complot comme QAnon.

Joel Thiessen pose devant une épinette.

Le professeur de sociologie Joel Thiessen, du Collège universitaire Ambrose, à Calgary, voit dans l'histoire récente les raisons qui expliquent l'intérêt des chrétiens de tendance conservatrice pour les théories du complot.

Photo : Joel Thiessen

Tout en invitant les Églises à rester à l’affût de la propagation de ce genre de théories, le professeur de sociologie Joel Thiessen, du Collège universitaire Ambrose, croit qu’elles ne sont pas encore monnaie courante au Canada.

Il note néanmoins que les groupes chrétiens plus conservateurs tendent à s’intéresser de plus près aux théories du complot. Ce phénomène pourrait, selon lui, s’expliquer par la marginalisation de ces groupes dans une société de plus en plus sécularisée.

Ils ont l’impression de perdre le statut et le pouvoir que les groupes religieux conservateurs ont eu au fil de l’histoire, notamment aux États-Unis, mais aussi, jusqu’à un certain point, au Canada, explique-t-il.

Il précise toutefois que l’intérêt pour le conspirationnisme reste un phénomène marginal au sein même des fidèles, mais que les raisons qui suscitent leur intérêt sont sensiblement les mêmes que dans le reste de la société.

Les théories du complot sont véhiculées par des figures potentiellement charismatiques ou polarisantes qui font office de prophètes, détaille-t-il.

Les communautés ne se rassemblant pas aussi souvent et les fidèles ne regardant pas nécessairement les services en ligne de leur communauté, les groupes [conspirationnistes] peuvent en profiter.

Avec les informations de Joel Dryden

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