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La controverse à l’Université d’Ottawa, nouveau chapitre des « deux solitudes »?

Au-delà du débat autour de l’utilisation du « mot en n », l’affaire de l’Université d’Ottawa révèle une nouvelle ligne de faille entre anglophones et francophones, observent des professeurs.

Affiche rouge sur laquelle on peut lire « uOttawa ».

Plusieurs professeurs estiment que le débat sur l'utilisation du « mot en n » accentue la fracture entre anglophones et francophones à l'Université d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Marc-André Hamelin

Au lendemain de la suspension de Verushka Lieutenant-Duval par l’Université d’Ottawa pour avoir prononcé le mot désormais anathème, des professeurs de droit de l’UdO sont aux abois. En fait, les « civilistes » sont aux abois. Les civilistes? Ceux qui enseignent le droit civil. Essentiellement, des francophones. Le droit civil se pratique au Québec alors que la common law est en vigueur dans le reste du Canada.

Dans la foulée, une idée de pétition en appui à la professeure et dénonçant l’Université germe chez les juristes francophones de l’Université d’Ottawa et un projet de texte percole à travers les réseaux de l’Association canadienne des professeurs de droit.

Ce texte dit en l’essence que la liberté d’expression doit être protégée à l’université, ceci dit avec beaucoup de nuances : Entendons-nous, il n’est pas question que des professeurs puissent faire de la propagande haineuse, de la discrimination, diffamer contre des étudiants, ou porter atteinte à leur dignité et à leur intégrité psychologique, ce que nos lois interdisent déjà clairement. Les professeurs doivent aussi, bien sûr, être sensibles aux différentes réalités vécues par les étudiants. En dehors de ces scénarios, cependant, la salle de classe doit demeurer un espace de débats et de réflexion, à l’intérieur duquel tant les étudiants que les professeurs doivent être capables de discuter sainement et librement, peut-on lire dans cette lettre qui n’a jamais vu le jour.

Pourquoi ce texte n’a-t-il jamais vu la lumière de l’espace public? L’idée a frappé un mur linguistique et culturel. Cette association a aussi un nom en anglais, la Canadian association of Law Teachers, et chez les anglophones, ce projet de dénoncer ce que leurs collègues francophones estiment de la censure et de la violation de l’équité procédurale ne passe pas du tout.

Au contraire, ce débat va donner lieu à des déclarations incendiaires de la part de certains professeurs de droit qui vont s’insurger publiquement.

À l’Université McGill, la professeure de droit Adelle Blackett stigmatise linguistiquement l’affaire. Le 19 octobre, elle écrit, d’abord en anglais, sur son fil Twitter : What are the 80 ‘francophone’ colleagues who have signed doing to redress anti-Black racism? (Que font les 80 collègues francophones signataires pour s'attaquer au racisme contre les Noirs?)

Dans le même gazouillis, elle invite, en français, ces francophones à mieux agir : Quand même, chers et chères collègues, vous pouvez mieux faire. Elle fait référence à ce projet de lettre des professeurs de droit de l’Université d’Ottawa qui n’est jamais sorti.

Or, vendredi, Angela Cameron, professeure de common law à l’Université d’Ottawa envoie aux membres de l’Association, au nom du comité exécutif, un véritable acte de contrition pour cette lettre qui a circulé dans les coulisses virtuelles de l’organisme : L’Association canadienne des professeurs de droit désire présenter ses excuses d’avoir distribué une lettre qui a causé du mal et du tort à des membres de la collectivité canadienne... écrit, repentant, le comité exécutif de l’Association.

Entre la circulation du projet de lettre avortée et cette attrition, le président de l’Association, Derek McKee, professeur à l’Université de Montréal, a quitté l’organisation.

Inquiétudes

Pierre Anctil, historien et spécialiste de la culture juive et de l'histoire de l'immigration au Québec et au Canada, professeur à l’Université d’Ottawa a, lui, signé une lettre d’appui à Mme Lieutenant-Duval qui a bel et bien été publiée.

Il est très inquiet de la fracture qui s’opère entre les anglophones et les francophones sur le campus. C’est une ligne de fracture qui se creuse et je ne sais pas comment nous allons nous en remettre, dit-il.

L’intellectuel qui parle le yiddish couramment, une connaissance peu commune chez des gens qui n’ont pas grandi dans une famille juive, et s’est consacré à l’étude de la culture juive, est estomaqué. Certains ont écrit que nous étions des fucking frogs, des collègues de l’Université ont écrit sur les réseaux sociaux que nous étions des suprémacistes blancs. C’est très grave.

M. Anctil souligne que, pourtant, la lettre que lui et une trentaine de collègues ont signée condamnait sans ambages le racisme. Ce que nous défendions c’était la discussion libre dans le cadre d’un acte pédagogique à l’intérieur de l’enceinte universitaire. Nous en avions contre le rejet péremptoire d’un mot sans discussion.

Or, constate-t-il, un abîme s’est ouvert entre deux formes de pensées et il y a eu une incompréhension des sensibilités et de la culture intellectuelle des professeurs presque tous francophones qui ont signé la lettre.

Cette fameuse lettre a été rédigée en français, langue que très peu d’anglophones maîtrisent sur le campus de l'Université d'Ottawa. Donc, beaucoup de nos détracteurs n’ont pas lu le texte, déplore Pierre Anctil.

Cette lettre d’appui a suscité d’autres déclarations de déplaisir à l'égard des francophones. Le 20 octobre, Amir Attaran, professeur titulaire à la faculté de droit et à l'école d'épidémiologie, de santé publique et de médecine communautaire de l'Université d'Ottawa montre du doigt ses collègues francophones sur son fil twitter et qualifie la lettre d’appui à Mme Lieutenant-Duval d’« offensive » (offensante).

One thing @uOttawa must grapple with : nearly all the professors who signed that offensive letter are Francophones, while Anglophones in my faculty overwhelmingly refused. (Ceux qui ont signé cette lettre offensante sont presque tous des francophones, alors que les anglophones ont refusé en bloc.)

Francophobie?

Maxime Saint-Hilaire est professeur à la faculté de droit de l’Université de Sherbrooke et signataire de la lettre d’appui à Mme Lieutenant-Duval. Il se désole de ce que cette affaire engendre dans son sillon, dit-il, une certaine francophobie.

L’affaire permet à des anglophones de dénigrer des francophones en invoquant une supériorité morale. C’est désolant.

M. Saint-Hilaire évoque que des étudiants ont qualifié, encore sur Twitter, les professeurs signataires de fucking frogs, reprenant une insulte célèbre bien connue servant à dénigrer les Canadiens français.

Selon moi, le sujet de cette affaire n’est pas le racisme, mais plutôt la cyberintimidation, l’équité procédurale, la liberté d’enseignement et la confiance due aux enseignants afin qu’ils puissent faire leur travail. Il faut aussi savoir distinguer entre école élémentaire et université, conclut-il.

Ce résumé illustre bien la différence de points de vue. Alors que certains ne voient autour de cette affaire que du racisme, les autres s’inquiètent des conséquences d’une dénonciation du racisme qui verserait dans le dogmatisme. Si, au Québec, ou au Canada français, plusieurs ont exprimé l’opinion que l’on ne doit prononcer ce mot en n sous aucun prétexte, il demeure que tous les partis à l’Assemblée nationale se sont prononcés contre la censure, en appui donc, à une professeure qui pratique en Ontario.

Joseph-Yvon Thériault, sociologue à l’UQAM et originaire de l’Acadie, a suivi cette controverse. Ce qui frappe le plus le sociologue acadien, c’est que cet incident marque une fois de plus ce qu’il qualifie de retour du Canada français.

Cette solidarité francophone s’est manifestée très clairement lorsque le gouvernement Ford a annulé le projet d’université francophone en Ontario, se rappelle-t-il. Aujourd’hui, il est frappant de voir la ligne de faille entre les deux groupes linguistiques et le fait que le Québec s’enflamme pour une histoire qui se déroule en Ontario.

Le Québec s’est enflammé; l’Ontario, pas tout à fait. Daniel Weinstock enseigne à McGill. Le professeur, parfaitement bilingue et connaissant les deux univers culturels me raconte une anecdote éloquente. Cette semaine, il a tâté le terrain avec ses étudiants et plusieurs n’avaient jamais entendu parler de l’histoire de l’Université d’Ottawa, alors que tous les médias francophones ont parlé de l’histoire toute la semaine. Il y a deux solitudes surtout parce qu’elles s’abreuvent à des sources médiatiques différentes.

Les médias anglophones se passionnent ces jours-ci pour une autre histoire de liberté académique dont on a à peine parlé dans les médias francophones. Depuis trois semaines, le débat fait rage dans les universités anglophones à propos de la décision de l’Université de Toronto de ne pas avoir engagé une professeure.

On accuse l’institution d’avoir écarté sa candidature, car elle aurait rédigé dans le cadre de travaux universitaires des jugements sur les agissements d’Israël en Palestine. Je n'ai eu aucun écho de cette histoire parmi mes amis francophones. Nous vivons dans des bulles informationnelles! constate M. Weinstock.

Origines américaines

Pierre Anctil rappelle, par ailleurs, le parcours américain de l’idée de bannir « le mot en n ». Tout ce débat autour de l’utilisation du « N-word », comme on le dit désormais en anglais, vient d’abord de ce qui se passe aux États-Unis.

Il souligne que dans la langue même, il y a des nuances entre le français et anglais dans ce qu’évoque ce mot à l’index. Il rappelle qu’en français, de grands auteurs noirs utilisent le mot "nègre" dans des œuvres majeures. L’écrivain Dany Laferrière ou la politicienne Dominique Anglade ont d’ailleurs évoqué ces références littéraires dans leurs prises de position en faveur de l’utilisation du mot dans un contexte qui le justifie et sans malveillance.

Joseph-Yvon Thériault parle lui aussi de la distinction terminologique entre l’emploi en anglais américain du N-word et le cheminement du mot nègre en français et en créole, mais aborde également la différence historique entre les francophones et les anglophones au Canada.

Dites à un Acadien dont les ancêtres ont été déportés et dont les parents ont vécu dans l’analphabétisme et la pauvreté et qui était méprisé par les anglophones qu’il fait désormais partie des "dominants", c’est difficile à intégrer dans son histoire.

Pierre Anctil croit lui aussi que l’histoire distincte des francophones et des anglophones au Canada joue un rôle dans la perception de toute cette affaire. Les francophones sont minoritaires et en tant que minorité se méfient de la censure et sont plus sensibles aux diktats.

Quant à lui, le sociologue Joseph Yvon-Thériault émet l’hypothèse que les Anglo-Saxons pensent que leur définition du progrès et de la modernité dans la pensée est la seule valable. [Ces Anglos-Saxons] estiment donc que les francophones qui ne pensent pas comme eux sont arriérés.

À l’Université d’Ottawa, l’incompréhension et le malaise se creusent. Un professeur nous a contactés pour nous supplier de ne plus écrire sur le sujet tellement il juge la situation tendue entre les francophones et les anglophones.

En attendant, les positions se sont stigmatisées. Alors que le recteur de l’Université de Montréal, ainsi que la rectrice de l’Université Laval, se sont prononcés publiquement cette semaine pour défendre la liberté de parole à l’université, Vivek Krishnamurthy, professeur de common law à l’Université d’Ottawa allait même jusqu’à suggérer, mercredi dernier, que l’utilisation de mots qui sonnent comme le N-Word dans d’autres langues soit sanctionnée par l’UdO.

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