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Où se trouve l’équilibre entre confinement, liberté et protection du public?

La réponse divise non seulement les politiciens, mais aussi la communauté scientifique. Voici les observations de quatre médecins et experts en santé publique canadiens.

Une affiche sur laquelle il est écrit : «2m, n'oubliez pas, pratiquer la distanciation».

Rappel des consignes sanitaires au centre-ville d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Bien que les points de vue d'experts divergent, tous affirment qu’il est urgent d’adopter des stratégies pragmatiques pour passer à travers la pandémie.

La publication récente de la déclaration de Great Barrington, élaborée par trois chercheurs des universités Stanford, Oxford et Harvard, a suscité énormément de controverse.

Les signataires proposent que les personnes qui ne sont pas vulnérables (particulièrement les plus jeunes) soient immédiatement autorisées à reprendre une vie normale et que les plus vulnérables soient protégés. On préconise l'atteinte de l’immunité collective de façon naturelle – soit laisser le virus infecter le plus de personnes possible afin de revenir plus rapidement à la normale.

Cette stratégie a été vivement critiquée par des experts, surtout après que le président américain, Donald Trump, en eut vanté les mérites.

C’est pourquoi des centaines d’autres scientifiques ont signé le mémorandum de John Snow pour expliquer pourquoi vaincre la COVID-19 grâce à l’immunité collective est une erreur dangereuse non prouvée par la science. Les signataires proposent un maintien de restrictions ciblées jusqu’à l’arrivée d’un vaccin, tout en assurant une gamme de programmes sociaux visant à minimiser les torts causés par ces mesures.

Certains Canadiens, comme la Dre Annie Janvier, pédiatre néonatologiste spécialisée en éthique clinique au CHU Sainte-Justine, ont signé la déclaration de Great Barrington. En contrepartie, on compte parmi ceux qui ont appuyé le mémorandum de John Snow l'épidémiologiste et professeur à l'Université de Toronto, le Dr David Fisman et le professeur au Département de microbiologie médicale et des maladies infectieuses de l'Université du Manitoba, Jason Kindrachuk. D’autres, comme Stefan Baral, un médecin torontois et professeur à l'Université John Hopkins, se sont abstenus.

Malgré certaines divergences d’opinions, il y a un aspect sur lequel ces experts peuvent tous s’entendre : Le discours ne peut pas être seulement noir ou blanc. Si on ne veut pas être confinés encore pendant plusieurs mois, il faut trouver des solutions proportionnées, dit la Dre Annie Janvier.

L’immunité collective à tout prix?

L'un des éléments les plus controversés de la déclaration de Great Barrington est l’idée qu’il serait mieux de tout rouvrir et de laisser un grand nombre de personnes être infectées afin de développer une certaine immunité collective.

C’est étrange qu’on ait même suggéré ça, affirme le Dr Fisman. Atteindre l’immunité collective grâce à la vaccination est théoriquement possible, mais laisser le virus circuler sans imposer certaines mesures de santé publique risque de causer un nombre considérable de décès. Au Canada, si on laissait 80 % de la population être infectée, ça veut dire 32 millions de personnes infectées et avec un taux de mortalité de 1 %, ça veut dire 320 000 morts.

Même si on atteint ce seuil d’immunité collective de façon naturelle, la pandémie ne va pas finir du jour au lendemain, ajoute Dr Fisman. On ne pourra pas dire soudainement, on a atteint l’immunité, on peut tous sortir.

Il existe encore trop de questions entourant la propagation de la COVID-19 pour tenter l’avenue de l’immunité collective, ajoute Jason Kindrachuk. Par exemple, qu'en est-il des effets à long terme de la maladie? Nous comprenons mieux le virus. Mais avons-nous vraiment toute l’information? Et qu’arriverait-il si cette stratégie ne fonctionne pas? Si on inonde le système de santé en essayant l’immunité collective? [...] Si on découvre qu'un autre segment de la population était en fait vulnérable?

Pour atteindre l'immunité collective, il faut se demander quel est le prix que nous sommes prêts à payer? Combien de personnes doivent en mourir? Combien devront vivre avec les complications?

Jason Kindrachuk, Université du Manitoba

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs rappelé que jamais, dans l’histoire de la santé publique, l’immunité collective n’avait été utilisée comme stratégie pour répondre à une épidémie ou une pandémie. C’est scientifiquement et éthiquement problématique, a déclaré son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

La Dre Janvier comprend que lâcher tout le monde lousse n’est pas l’approche idéale, même si c’est ce que suggère la déclaration de Great Barrington, qu’elle a signée.

Elle croit toutefois que les autorités devraient utiliser le fait que les personnes infectées ont un certain degré d’immunité dans leurs stratégies de déconfinement. On sait que dans la plupart du temps, l’immunité, ça dure trois, peut-être quatre mois. Mais on ne se sert pas de ça. Pourquoi ne pas, par exemple, permettre à un prof de yoga qui est rétabli de peut-être enseigner temporairement aux personnes plus vulnérables?, suggère-t-elle.

Pour sa part, Stefan Baral, qui a choisi de ne pas signer ces deux déclarations, croit qu'attendre l'immunité collective, tout comme attendre un vaccin, ce n’est pas une stratégie.

Que proposent les scientifiques?

Les signataires du mémorandum de John Snow ne suggèrent pas un confinement global, tient à préciser le Dr Fisman. On est loin du type de confinement qu’on a vu à Wuhan. Nous proposons davantage des restrictions et des fermetures ciblées en attendant un vaccin.

Je pense qu’on donne un faux choix aux gens : soit de tout fermer, soit de laisser tout le monde être infecté jusqu’à l’atteinte de l’immunité collective. Il faut une stratégie entre ces deux options. C’est ce type d’intervention qui a un impact.

David Fisman, Université de Toronto

Il ajoute que les gens doivent s'habituer à voir des éclosions à chaque fois qu’il y aura un relâchement. Ça va continuer avec plusieurs petites vagues.

Jason Kindrachuk rappelle qu'il n'existe pas de guide pour vaincre cette pandémie et que les débats entre scientifiques sont loin d'être terminés. La science entourant ce virus évolue à une vitesse fulgurante et les mesures devront évoluer en fonction des nouvelles connaissances, précise-t-il.

En signant la déclaration de Great Barrington, la Dre Janvier souhaitait surtout stimuler un débat et encourager l’innovation. Quelles sont les choses qu’on peut faire pour nous sortir de ce trou? On a tout mis sur pause pendant 28 jours, mais quand on enlève la pause, ça va recommencer à nouveau.

Elle affirme ne pas vouloir appliquer à la lettre l’approche de Great Barrington. On ne va pas enfermer les plus vieux et on ne reviendra pas tous à la vie comme avant. C’est un peu la caricature qui a été faite de cette déclaration, dit la Dre Janvier, qui propose plutôt des interventions de santé publique proportionnées.

Cette docteure dit avoir reçu des centaines de courriels de personnes qui proposent des solutions concrètes. Par exemple, pourquoi ne pas dédier des autobus publics aux aînés? Ou pourquoi ne pas ouvrir les centres sportifs ou les restaurants aux plus vulnérables certains jours de la semaine et permettre aux jeunes de fréquenter ces endroits une autre journée? Je trouve qu’il n’y a pas grande imagination et pas beaucoup d’écoute des gens de terrain, dit la Dre Janvier, qui ajoute qu’il faudrait d'abord tester ce type de mesure à petite échelle.

M. Baral croit que les autorités devraient miser sur l’ajout de ressources plutôt que sur de nouvelles restrictions.

C’est facile. Quand les choses vont mal, on ferme les bars, les restaurants. On a juste à appeler la police pour renforcer la règle. Mais il est beaucoup plus difficile de penser aux causes sous-jacentes [des éclosions], aux besoins réels des gens.

Stefan Baral, Université John Hopkins

S’attaquer aux iniquités

Ces cinq experts s'entendent également sur l’urgence de s’attaquer aux problèmes socioéconomiques qui rendent certaines personnes plus vulnérables à la COVID-19. Les données le démontrent; la pauvreté est un facteur de risque de la COVID-19. Et ce facteur est largement ignoré par les politiciens lorsqu'ils songent au confinement et aux restrictions, dit M. Baral.

Nous continuons de blâmer les gens pour les nouvelles éclosions de COVID-19, mais nous refusons de reconnaître que les inégalités structurelles et le racisme sont en fait responsables de la propagation, déplore Stefan Baral. Si j’ai le choix entre ne pas rentrer au travail parce que j’ai un mal de tête et ne pas pouvoir nourrir mes enfants, le choix est facile.

M. Baral ajoute que le gouvernement doit non seulement investir dans la recherche et le développement de vaccins, mais qu’il doit aussi investir dans les éléments de base pour améliorer la qualité de vie des Canadiens. Ils nous disent qu’ils n’ont pas d’argent pour changer la structure du système. Mais les disparités sociales et économiques sont des facteurs qui accélèrent la transmission.

Les initiatives pour encourager les gens à s’isoler ont davantage profité aux personnes qui sont déjà nanties et à celles qui peuvent faire du télétravail, croient Stefan Baral et la Dre Janvier.

On n’a pas vraiment fermé l’économie au complet. On s’est assuré qu’Amazon continue de livrer, qu’Internet fonctionne, qu’on puisse se faire livrer de la nourriture avec des applications. Tout ça pour améliorer le confort de ceux qui sont les plus nantis, précise M. Baral.

Ainsi, les personnes plus nanties ont été surtout des spectateurs de la pandémie. Ils ont vu ce qui se passe à la télévision, tout en se faisant livrer leurs choses à la maison par les personnes les plus à risques.

Stefan Baral, Université John Hopkins

Un débat polarisé et politisé

Enfin, la Dre Janvier s’inquiète que le débat entourant la gestion de la pandémie soit devenu quasi religieux et que trop souvent, les politiciens tentent de calmer l’opinion populaire, plutôt que d’écouter l’ensemble des experts en santé publique.

Pour sa part, Stefan Baral déplore le fait que certains experts ont pris toute la place dans la sphère publique. La santé publique, c’est le travail d’une équipe diversifiée, dit-il, tout en ajoutant que les autorités ne doivent pas seulement réagir aux prises de position de certains groupes ou personnes dans les médias et les réseaux sociaux. La réalité est qu'en santé publique, si on essaie de cibler tout le monde, on n'arrive pas à cibler les bonnes personnes.

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