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Avons-nous encore besoin de l’ONU?

L’Organisation des Nations unies fête en 2020 son 75e anniversaire. Sept décennies et demie plus tard et alors que le monde a profondément changé, l’ONU est-elle toujours nécessaire?

M. Guterres lors d'une conférence de presse à Genève le 23 octobre 2020.

Le Portugais Antonio Guterres est le secrétaire général de l'ONU depuis 2017.

Photo : Organisation des Nations unies (ONU) / UN Photo/Mark Garten

Il est loin le temps où l’ONU faisait rêver Mafalda. La petite héroïne de Quino voulait devenir interprète aux Nations unies afin d’œuvrer pour la paix dans le monde. Mais alors que cette organisation célèbre ses 75 ans, elle fait face depuis plusieurs années à de nombreuses critiques qui lui reprochent son incapacité à arrêter les conflits.


1. L’ONU est-elle encore pertinente?

Si l’ONU n’existait pas, il faudrait l’inventer, croit Alistair Edgar, professeur adjoint à l’Université Wilfrid Laurier et à la Balsillie School of International Affairs, à Waterloo.

Que ferions-nous sans l’ONU? Les problèmes auxquels le monde fait face ne peuvent être réglés par les États individuellement.

Alistair Edgar, professeur adjoint à l’Université Wilfrid Laurier

Pour affronter des menaces mondiales telles que le terrorisme, les guerres ou une pandémie, on se doit d'agir de façon multilatérale, affirme celui qui a été directeur du Conseil académique pour le système des Nations unies (ACUNS).

Il existe bien d’autres organisations regroupant plusieurs États, comme le G7, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ou l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), mais seule l’ONU, qui rassemble 193 États, soit presque tous les États du monde, est vraiment universelle.

Vue générale de l'Assemblée générale des Nations unies au siège de l'ONU à New York, États-Unis, le 1er octobre 2018.

Chaque année en septembre, les États Membres se réunissent au siège de l'ONU à New York pour l'ouverture de la nouvelle session et le débat général annuel. Cette année, à cause de la pandémie, ils ont dû le faire de façon virtuelle.

Photo : Reuters / Brendan McDermid

Elle possède deux autres attributs fondamentaux : sa charte juridiquement contraignante et sa prééminence sur l'usage de la force, souligne Stewart Patrick, chercheur principal au Council on Foreign Relations, à Washington.

Toutes ces qualités font de l’ONU encore aujourd'hui, après 75 ans, le socle de l’ordre et de la coopération internationaux.

Stewart Patrick, directeur du programme sur les institutions internationales et la gouvernance mondiale au Council on Foreign Relations

La Charte des Nations unies a été élaborée à San Francisco au printemps 1945. Signée le 26 juin 1945 par les représentants de 50 États, elle est entrée en vigueur le 24 octobre après sa ratification par les cinq grandes puissances et la majorité des autres pays signataires.


2. Est-elle encore capable de régler les conflits?

L’objectif premier de l’ONU est de maintenir la paix et la sécurité internationales. Pourtant, ces dernières années, des conflits majeurs ont ensanglanté la planète sans que l’ONU parvienne à les arrêter.

On n’a qu’à penser aux guerres en Syrie et au Yémen, ou à l’annexion de la Crimée par la Russie, des situations face auxquelles le Conseil de sécurité a été impuissant.

Des Syriens marchent dans les ruines d'un bâtiment.

La guerre en Syrie a fait au moins 500 000 morts et plus de 10 millions de déplacés.

Photo : Getty Images / Omar Haj Kadour

Le problème, bien souvent, est le désaccord entre les cinq membres permanents, souligne Stewart Patrick. Pour qu'une intervention soit possible, comme cela a été le cas en Libye en 2011, le Conseil de sécurité doit prendre la décision à l'unanimité. Mais dans l’état actuel de tensions, c’est difficile à atteindre.

Le Conseil de sécurité est l’organe exécutif de l’ONU. Il se compose de cinq membres permanents, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, soit les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France et la Chine, qui disposent d’un droit de veto, et de dix membres temporaires, élus pour deux ans. Les résolutions du Conseil de sécurité sont contraignantes, à la différence de celles votées par l’Assemblée générale.

Il y a de nombreuses réalités structurelles qui rendent les Nations unies extrêmement frustrantes pour les États membres, souligne Stewart Patrick. Une de ces frustrations est que chaque fois qu'un des membres permanents du Conseil de sécurité estime que ses intérêts fondamentaux sont en jeu, il devient presque impossible d'agir. 

Cela a notamment été le cas pour la Syrie, en raison des dissensions entre la Russie et les Occidentaux, ou pour la Corée du Nord, à cause de la Chine.

M. Churkin lève la main.

L'ambassadeur russe, Vitaly Churkin, se prononce contre une résolution du Conseil de sécurité visant à condamner le régime syrien pour la répression contre les opposants, le 4 février 2012. Le veto russe a bloqué la résolution.

Photo : Getty Images / DON EMMERT

M. Patrick s’inquiète de voir que le degré de blocage au sein du Conseil de sécurité a fortement augmenté au cours des dernières années, au point qu’il y a maintenant un risque qu’il soit complètement paralysé. L’inaction en lien avec la pandémie en est, selon lui, un exemple criant.

En raison de l'acrimonie entre les États-Unis et la Chine, le Conseil de sécurité n'a rien fait pour gérer les aspects non sanitaires de la pandémie, déplore le chercheur.


3. Est-il possible de réformer le Conseil de sécurité?

C’est nécessaire, mais malheureusement impossible, croit Stewart Patrick.

La composition du Conseil de sécurité ne reflète plus le monde d’aujourd’hui, lui reproche-t-on. Les cinq membres permanents sont les seuls ayant un siège attitré et un droit de veto. Donner ce pouvoir aux vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale avait du sens en 1945, mais beaucoup moins aujourd’hui. En outre, l’Occident est surreprésenté, alors que le Moyen-Orient et l’Afrique ne disposent d’aucun siège.

Photo d'archives en noir et blanc de la réunion.

La première réunion du Conseil de sécurité de l'ONU s'est tenue le 17 janvier 1946 à Church House, le siège de l'Église d'Angleterre, à Londres.

Photo : Getty Images / Fox Photos

Procéder à des changements, cependant, c’est ouvrir un panier de crabes, croient les chercheurs.

Il y a des aspirants majeurs, comme l’Allemagne, le Japon, l’Inde et le Brésil, mais leurs rivaux régionaux, l’Italie, la Corée du Sud, le Pakistan et l’Argentine, veulent avoir, eux aussi, leur mot à dire. Les pays africains réclament également une plus grande place. Pourquoi privilégier un pays plutôt qu’un autre?

Pourtant, si rien n’est fait, le Conseil de sécurité va bientôt affronter une crise de légitimité, craint Stewart Patrick.

Les autres pays continueront-ils à se conformer aux résolutions si la composition du Conseil de sécurité semble de plus en plus archaïque et dépassée?

Stewart Patrick, chercheur principal au Council on Foreign Relations

S’atteler à la réforme du Conseil de sécurité est un exercice théorique intéressant, mais qui ne mène nulle part, croit également Alistair Edgar.

En outre, qu’il soit plus représentatif ne signifie pas qu’il sera plus efficace, note le chercheur.

Une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies le 26 janvier 2019.

La tentative canadienne d'obtenir un siège non permanent au Conseil de sécurité, en juin 2020, s'est soldée par un échec. Le dernier mandat du Canada remonte à 1999-2000.

Photo : Reuters / Carlo Allegri

Ce n’est pas l’ajout de l’Inde, du Nigeria ou de l’Afrique du Sud qui va changer la donne, souligne-t-il. Si les États ne veulent pas coopérer en dehors de l’ONU, pourquoi le feraient-ils à l'intérieur de ce cadre?

Si les États sont disposés à coopérer, le Conseil de sécurité peut être efficace; mais si la politique est extrêmement divisée, comme elle l’est maintenant, alors le Conseil ne peut pas agir.

Alistair Edgar, professeur adjoint à l’Université Wilfrid Laurier

4. L’ONU coûte-t-elle trop cher?

Une autre critique qu’on adresse souvent à l’ONU concerne son coût. C’est un organisme bureaucratique et mal géré, soutient notamment le président des États-Unis, Donald Trump, qui veut diminuer la contribution de son pays.

Mais cette critique ne tient pas la route, soutient Alistair Edgar. La partie bureaucratique de l’ONU est très petite, affirme-t-il, et son budget, tout comme son nombre d’employés, correspond à celui des services de police et d’incendie de la ville de New York.

Imaginez prendre ce nombre de personnes et ce budget et leur dire : vous ne vous occupez plus de New York, maintenant vous êtes responsables de la sécurité, des droits de la personne, du développement et du climat pour le monde entier. On rirait bien de vous.

Alistair Edgar, professeur adjoint à l’Université Wilfrid Laurier

Patrick Stewart pense, lui aussi que l’organisation en fait énormément avec très peu de moyens.

Les États-Unis lui ont octroyé 10 milliards en 2018 (dont plus de 2 milliards pour les opérations de maintien de la paix) ce qui ne représente que 1,5 % de ce qu’ils consacrent à l’armée, signale-t-il.

Une homme reçoit un sac de grains dans le cadre d'une distribution de nourriture.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a reçu le prix Nobel de la paix le 9 octobre 2020 pour ses efforts de lutte contre la faim.

Photo : AFP / AHMAD AL-BASHA

Des organisations comme l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le Programme alimentaire mondial (PAM), le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) font un travail indispensable jour après jour et on n'entend cependant pas beaucoup parler d’elles, soutient-il. (Ces organisations disposent toutefois d’un budget indépendant.)

Il faut reconnaître à quel point les montants qu’on consacre à l’ONU sont modestes et pourtant combien d’espoir et de foi nous y attachons. Nos attentes sont énormes.

Stewart Patrick, chercheur principal au Council on Foreign Relations

5. La COVID-19 sonnera-t-elle le glas de l’ONU?

Plusieurs se demandent si l’organisation telle qu’on la connaît survivra au défi posé par la pandémie de COVID-19, alors que la réponse des États à celle-ci semble avoir remis en question le fondement même de l’ONU, soit la coopération entre nations. Pour se protéger du virus, les pays ont refermé leurs frontières et ont agi sans aucune concertation.

De plus, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une des agences onusiennes, a été fortement discréditée pour sa gestion de la crise et les États-Unis ont décidé de s’en retirer.

Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a fait l'objet de nombreuses critiques.

Photo : afp via getty images / Fabrice Coffrini

La COVID-19 pourrait, au contraire, représenter une occasion pour effectuer un tournant et améliorer la coopération internationale, remarque Stewart Patrick. Mais cela dépendra du leadership. Les institutions multilatérales ne prennent pas vie comme par magie, croit-il. Ce sont leurs membres les plus importants qui doivent les mobiliser. 

Le rôle des États-Unis, principal bailleur de fonds de l’ONU, est vital dans ce contexte, pense le chercheur. L’issue des élections du 3 novembre sera donc déterminante.

Il faudrait également, souligne M. Stewart, financer l’ONU et ses agences à la hauteur de nos attentes. Si nous voulons que nos institutions internationales fonctionnent mieux, nous devrions leur donner les ressources adéquates plutôt que de les critiquer quand elles finissent par sous-performer, note-t-il.

Demandons-lui ce qu’elle est capable de faire, renchérit M. Edgar, au lieu de lui exiger des choses pour lesquelles elle n’a pas été conçue et qu’elle n'a pas la capacité de faire. Est-ce qu’on appelle une ambulance pour éteindre un incendie?

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